Déchirures
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Courtes nouvelles, récits ayant pour liens les écorchures, les déchirures
qui peu à peu entament notre vie
Extrait
Au coin du boulevard, devant la façade d’un immeuble
de pierres de taille, il y avait un petit rassemblement. Cela interrompit
leurs débats enflammés. Ils échangèrent
un regard amusé ”Sûrement une dispute de commères”,
en gamins parisiens, bons flâneurs de naissance, ils n’avaient
pas hésité à franchir la rue .
Au milieu de l’attroupement, une grande rouquine titubait
sur des talons interminables, aussi peinte et voyante qu’un
néon de Pigalle et ses yeux erraient par -dessus les têtes
cherchant à voir dans le désert de l’avenue.
Dans le cône cru de la lampe, le groupe semblait figé,
pris dans une étrange immobilité d’affût
.Une “vieille putain” saoule, ça ne promettait
pas grand chose, ils hésitaient à repartir, lorsqu’ils
croisèrent le regard de la femme, sous les fards grossiers,
la panique de douleurs leur asséna un coup de poing qui les
cloua sur le bord du trottoir. La femme se courba de toute sa hauteur,
très bas, tendit timidement la main vers un garçonnet
tout petit et tout blond, habillé de velours, cravaté
d’une Lavallière, qui se pressait contre la jupe de
mohair d'’une dame élégante,
mince et droite
-“Mein kind, mein boubelé, viens à la maison..
Tu vas voir quelle belle zimmer ymelé elle a fait pour toi,
pour son petit kinder.. ”
La couche de laque rouge ne parvenait pas à cacher les ongles
cassés, rongés. Sa main approchait de la joue du gosse,
doucement, prudemment, tremblante d’un désir de caresse.
L’enfant recula, se pressa contre la jupe beige en un sursaut
d’animal effrayé. Le sac à main rouge en simili
de la géante glissa le long de l’avant bras dévoilant
un numéro tatoué sous la peau blanche. La robe de
soie synthétique se tendit sur le dos et un long frisson
spasmodique couru dans le tissu. Un brouillard de larmes diluait
le rimmel lourd sur son masque de mascarade .
-“Rifkélé”pria l’homme .
Et il posa une main carrée sur son épaule .
Elle ne l’entendait pas tout son être tendu vers son
tout petit et sa voix basse, enrouée se transformait en un
gémissement rauque, monotone de bête blessée
.
-“Tu as oublié...Pfutt!!Gemart. Pas maman.Tu te rappeles
pas? Du forgott mir?! Moi te rappelle.. L’ours? La petite
ours rose? Tu rappelles la petite ours rose?...Mein Gott!!Oïe
vavoïe!! Je suis maman de toi!Tu sais ça?...Toi voir,
toutes les belles choses maman achète pour toi... ”
Le mari regardait son fils avec des yeux suppliants et sa pomme
d’Adam tressautait contre son col dur. La dame au mohair caressa
de ses mains manucurées la tête blonde qui se pressait
contre son ventre plat .
-“Va mon petit Jeannot, va, sois courageux. Je viendrai souvent
te voir...
Le gosse s’accrochait de toutes ses forces. Un homme corpulent,
quelque boucher ou épicier du quartier, cria en passant en
personne renseignée.
-Alors quoi Madame? Ils vous le prennent quand même? ”
-“Vous voyez, mon ami, la cour a décidé contre
nous ”
Le gros homme dépassait déjà le groupe, courant
à ses affaires, il hocha la tête compatissant .
-“Pas Dieu possible, après tout ce que vous avez fait!
Pauvre France. ”Le juif se retourna, rencontra le cercle serré
des badauds L’éclair des terreurs passées traversa
ses prunelles. Il leur fit face, se mit à expliquer, à
convaincre, parlant vite avec des gestes
-“Ist mein sohn.J’ai le droit. Le juge, il a envoyé
quelqu’un, il a vu la chambre pour lui...Je travaille. Je
peux donner à manger. C’est mon droit.. C’est
écrit dans la loi....”
Au fur et à mesure, sa voix montait vers le cri .
Le public restait immobile, silencieux, bloc anonyme d’indifférence
curieuse. Il saisit le revers de Saül, le secouant à
l’arracher.Cria tout prés de son visage
-“Je suis Français!Monsieur! J’ai fait la guerre!
J’ai été à Dunkerque!!Oui Monsieur!!
Il déchirait sa chemise neuve pour montrer sur son torse
velu l’étoile violette d’une balle .
-“Voilà! Je suis partisan, F.F.I. de Gaule!!”
Petit à petit la crainte se changeait en rage .
Il était planté, seul, faisant face aux autres, les
jambes écartées .
Sa femme indifférente aux cris, coupée de tout ce
qui n’était pas la présence de son petit, glissa
lentement à genoux sur l’asphalte dur et souillé
.Elle rapprocha son visage où les couleurs diluées
se chevauchaient et tendit ses lèvres trop rouges en un murmure
indistinct d’amour. Le gosse hurlant de panique se pendit
à la dame .
-“Mamie Blanche! ”
Elle le retint par ses épaules étroites et de sa voix
posée, légèrement froide .
-“Il faut lui donner le temps de s’habituer, je viendrai
vous voir chez vous avec lui, Dimanche après la messe ”
Elle amorça un mouvement de recul vers le porche élégant
et tranquille. Il y eut comme le rugissement d’un fauve blessé,
la grande juive se dressa, bondit les griffes en avant .
-“Gonev! Voleuse!! ”
La femme du monde battit en retraite, lâchant le gosse pour
protéger sa figure. La mère saisit son fils, l’enleva
d’une main, hurlant, se débattant. Elle faillit tomber
trahie par ses talons, mais ne lâcha pas sa proie d’amour
.
-“Yasha!! ”
Son mari déjà arrivait à l’aide. Ils
soulevèrent l’enfant, paquet de terreur qui se tordait
et hurlait dans leurs bras. En arrivant au bord du trottoir, ils
aperçurent un taxi en maraude, firent signe .
Les cris de terreur du petit allumaient des lumières dans
les étages, résonnaient contre les façades.
Un homme, grand, bien habillé, la rosette de la légion
d’honneur à sa boutonnière s’avança
;
-“C’est intolérable. . ”
Il n’eut le temps de rien ajouter. Le petit juif bondit les
projetant contre une vitrine qui explosa, ils revinrent roulant
entre les jambes des spectateurs .
-“Fils de pute, Fasciste! Goy!! ”
Soufflant et crachant, du sang au coin des lèvres , il s’était
relevé, frappant à droite et à gauche, renversant
ceux qui avaient voulu les séparer, en une crise de rage
démente, en un amok furieux. Sa femme avait réussi
à s’asseoir dans la voiture, serrant l’enfant,
insensible à ses ruades qui lui labouraient le ventre. Le
cercle des curieux s’ouvrit devant la folie du père,
qui repoussa le chauffeur derrière son volant, jetant une
adresse d’un tel ton que l’autre sans répondre
embraya. .
Le taxi s’éloigna vers le fond des lumières,
disparu. On aida l’homme à la rosette à se relever.
Ebaudi, étourdi, un filet rouge de sang lui poissait la moustache,
il tamponnait son nez d’un mouchoir de batiste, époussetait
maladroitement ses habits.
Derrière eux le portail de l’immeuble claqua sur la
dame en beige. Les fenêtres, une à une s’obscurcissaient
déjà, se refermant sur leur chez soi. Les gens se
dispersaient dans le couloir des rues. Bientôt, ils ne furent
qu’eux deux plantés sous la lumière blême,
les jambes tremblantes, les yeux fixés sur l’invraisemblable
bibi rouge, roulé dans le caniveau .
Tout à coup, Saul se mit à courir, détalant
en une fuite éperdue
Le lendemain, ils s’étaient retrouvés à
leur rendez- vous sur le pont. Ils s’étaient accoudés
sur la rampe. Saül regardait l’eau. Il s’était
mis à parler, chuchotant vers les remous qui filaient sous
les piles .
-“Monsieur, je suis Français, Monsieur, j’ai
fait Dunkerque?
Et moi, je n’ai rien trouvé à lui dire, ou à
faire...Je ne lui ai même pas arrêté son taxi..
Je suis resté là comme une bûche.. Je ne lui
ai même pas dit que je le croyais. Je les ai regardés
devenir fous, lui et son gosse. Et j’ai détalé,
j’ai fui comme un salaud... . Les lumières dansaient
au creux de l’onde noire.
Il avait relevé la tête, regardé vers les arceaux
de Notre-Dame, et la fuite des berges vers le quai aux Fleurs -“C’est
tellement beau. .
”Il avait eu un geste de la main comme si cela lui échappait,
lui glissait entre les doigts ouverts malgré eux.
-“Je vais partir. .. ”
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