Je me méfie (Histoires en Vrac extraits)
Je me méfie de l’intello
qui se gargarise de beaux mots
Je me méfie de sa cervelle
Tel un phono à manivelle
Je me méfie de l’intello.
Je me méfie de l’intello
Il aime tellement les beaux mots
Il les secoue dans tous les sens
du contresens jusqu’au non-sens
Pourvu qu’il y ait l’orthographe
et surtout portent son paraphe
Il aime tellement les mots
l’intello.
Synopsis (Déchirures extraits)
Est-ce le souvenir d'un film ou bien l'ai-je rêvé?
Un homme pénètre un beau matin dans sa salle de bain.
Il se sourit dans le miroir.
Passe sa main sur son menton.
Fait mousser son savon, prend son rasoir
Appuie deux doigts contre sa tempe, tend la peau et commence à se raser
Au troisième passage, il se coupe. Juste une égratignure à coté de l'oreille.
Il l'essuie du pouce, presque sans y penser.
Il se recoupe encore, puis encore.
Il passe de l'alcool sur ses blessures en faisant la grimace car malgré tout, ça brûle un peu. Il colle des papiers à cigarette sur ses blessures pour arrêter le saignement. Puis comme le sang persiste à couler quelques brins de coton. Son visage semble bourgeonner. Il grimace à sa figure. Cela commence à l'agacer et puis il n'a plus de temps et il se coupe à nouveau cette fois plus sérieusement. De grosses gouttes de sang maculent son maillot et le lavabo. Cette fois la coupure est profonde. Qu'importe, il veut en finir avec cette corvée. Ses gestes saccadés précipités font qu'il se coupe encore et de nouveau. Ca va de mal en pire, il y a du sang partout. C'est un gâchis incroyable! Il n'arrive plus à étancher ses blessures. Il est hystérique. Alors il aperçoit son visage ensanglanté, méconnaissable dans la glace.
Il est si découragé qu'il se tranche la gorge pour en finir.
Est-ce le souvenir d'un film ?
L'ai-je rêvé?
Ou bien est ce la vérité?
David, Para 94 (antifada)
Une ville de carton et de papier mâché, grise et ocre. Les minarets ceinturés de hauts parleurs noirs, émergeaient de la confusion des cubes de torchis et des blocs de ciment entassés au hasard, se pressant sur des ruelles fétides avec de loin en loin, îles flottantes sur le marais, des maisons de notables, larges et solides, baignant dans des frondaisons vertes, avec la clarté de leurs fenêtres en ogive, la délicatesse d’un perron à colonnades où d’un portail de couleurs vives.
Mais l’ensemble, c’était poussière et sueur.
Même la grand-rue, avec ses lampadaires à grosses lampes, le feston de leurs câbles pendant d’un bord à l’autre du boulevard et ses placards publicitaires ne tentait pas de donner le change, malgré les marchandises modernes entassées derrière les devantures encombrées, dans la profondeur des boutiques.
La caserne avait été un poste de police montée anglaise. Elle était classiquement construite en rectangle autour d’une cour stricte, éclatante de blancheur. Dans les stalles de l’écurie, les command-cars grillagés, attendaient en lignes sages. Sur la tour d’angle, aux meurtrières étroites, les couleurs flottaient mollement. Il y avait déjà la queue devant le bureau distribuant les laissez-passer pour aller travailler, où se faire soigner dans les hôpitaux en Israël. Les gens s’étaient accroupis le dos au mur, attendant patiemment l’ouverture.
Le M.P. dans sa guérite renforcée de sacs de sable, s’ennuyait.
Il allait faire chaud.
Encore un jour à se frayer un passage en zig-zags, sanglé sous la charge, suant sous le casque, dans la cohue grouillante des souks, dans les ruelles encombrées, fangeuses, tortueuses, dont les murs de torchis touchaient vos épaules et raclaient le barda. Parfois, lorsqu’ils passaient entre les tables basses d’un café, l’arme en travers sur le ventre, scrutant les consommateurs suçant leurs narguilés, frôlant le garçon qui s’affairait, élevant son plateau de verres de thé à la menthe, il avait l’impression irréelle, d’être dans un de ces films de sciences fictions où l’action de deux mondes de dimensions différentes s’interpénètrent sans se toucher. Alors, le roulement des dés du tric-trac s’arrêtait et ils savaient que c’était un leurre.
De la mosquée proche jaillit brusquement l’appel du muezzin. A travers les hauts -parleurs noirs c’était un barrissement qui n’avait rien d’humain. Un autre minaret se joignit au vacarme, puis d’autres emplissant de vibrations l’espace déjà tiède.
David abandonna la fenêtre.
Sur son lit au carré, Giora avait étalé les pièces de son fusil-automatique, il les essuyait et les graissait, systématiquement en professionnel..-“Réglo, réglo, tu fais ça vraiment à fond...De toutes façons même si tu t’en sers ça sera pour des balles à blanc où en caoutchouc.”
-“Justement” fit Giora.
David pensa à ces anglais, chers à Kippling, qui s’habillaient scrupuleusement pour des dîners solitaires au fin fond d’une brousse. Il le regardait faire et cela l’enrageait. Giora était comme cela depuis toujours, depuis le jardin d’enfants où ils avaient trôné sur le même pot. En arrivant à l’armée, ils s’étaient portés volontaires pour les parachutistes, avec cet orgueil de servir que l’on a à dix huit ans, dans un pays qui se bat pour son existence depuis avant sa naissance. Ils s’étaient préparés à des luttes, à un contre dix, un contre cent, serrant les dents pour gagner ces dixièmes de secondes qui font la différence entre la victoire et la mort. Et voilà qu’on les avait amenés dans ce cloaque où le premier ordre reçu avait été:
-“Vous ne tirez pas.”
Il se sentait floué.
-“La patrouille!! Deux minutes dans la cour!”
-“Merde!”fit quelqu’un “Et la bouffe?!”
Mais déjà, ils dévalaient les escaliers, bouclant leurs ceinturons
La patrouille s’était déployée en cordon mince au milieu de la petite place, pour protéger le camion citerne venu alimenter la station-service de la ville.
Le soleil était déjà haut. Dans leur immobilité ils subissaient intensément sa pesée chaude sur leurs yeux, dans la moiteur de leurs uniformes raides.La sueur acre exaspérait l’irritation d’un frottement derrière son col et David luttait contre l’obsession de se gratter, contre la rancune qui le gagnait.
Devant lui, le sol était déjà jonché de cailloux, de détritus. Les projectiles rebondissaient sur la chaussée, venaient rouler sous ses pieds. En face, à l’ombre des maisons quelques types la figure soigneusement dissimulée sous la kéfia, mais surtout des adolescents en tee-shirts, des enfants, d’énormes commères qui gesticulaient, braillaient des slogans, des injures. Surtout des injures, grasses, sexuelles.
A son âge de ne pas y répondre, il lui semblait qu’elles lui collaient à la peau en gros crachats huileux .Dans son dos, les chauffeurs finissaient de transvaser le carburant dans les citernes de la station. Bientôt, ils partiraient et ces mêmes matrones iraient se ravitailler à ces mêmes pompes. D’être plongé dans cette absurdité l’enrageait.
Cet alors que les portails des écoles de filles et de garçons s’ouvrirent.
Ce n’était pourtant pas l’heure. Les élèves accouraient en hurlant, comme on va au monôme .Les filles soigneuses, en uniforme bleu orné d’un grand col sage, la tête entourée d’un foulard blanc pudique, déposaient leurs cartables en tas du côté de la cour, puis passaient dans la rue.. Elles se mirent à scander des slogans en répons,l’une donnant le texte, le chœur le reprenant.Une équipe de reportage-télé s’était installée au coin de la place.
-“Ça c’est le bouquet “pensa David”Je vais avoir mon gros plan dans le journal du soir, en train de faire la chasse aux mômes”
La foule grossissait, s’exaltait de minute en minute.
-“Ils ont le beau rôle” se disait David amer: lui battu ou battant, ne pouvait qu’être odieux ou ridicule.
Il était furieux.
Un petit noiraud, tout frisé, s’approcha de David et lui lâcha sous le nez:
-“Dommage, les allemands vous ont pas passés tous au four!”
Puis il s’enfuit à toutes jambes, sûr de le voir réagir. Il y eut des bravos.
Se croyant à l’abri près de ses amis, il gambadait de long en large en faisant le geste d’ouvrir un robinet et il hurlait:
-“Gaz!!..Gaz!!”
Le public riait. Il était juste à la bonne portée pour le flinguer avec une balle en caoutchouc qui ferait mal.
David revoyait le numéro bleu sous la peau diaphane de sa grand-mère, la main crispée sur la poignée de la chaise- longue les jours ou les vieilles blessures l'empêchait de se lever
La sueur s’était mise à couler dans les yeux de David sous le casque.
Les filles se mirent à crier:
-“Nazis!!Nazis!"
Alors ils reçurent une volée de pierres, qui les forcèrent à esquiver, sautillant sur place, se courbant, ridicules. Puis une grêle d’objets de toutes sortes, briques, barres de fer, boîtes, tessons, bouteilles et la foule avança cherchant à les lapider.
-“Quarante cinq degrés en l’air, une balle, feu!!”
-“On y était”ragea David oubliant son désir précédant "la télé allait pouvoir se régaler".
Il rejeta ses pensées s’appliquant à l’action.
La salve de semonce changea les hurlements de menace en glapissements. Il y eut un flottement, l’amorce d’un recul. La patrouille se mit à avancer. Les gens refluèrent en désordre cherchant l'abri des ruelles, entraînant avec eux, les hommes aux visages dissimulés sous les kéfias.
Loin, on entendait les hululements des paniers à salade grillagés des gardes frontières qui arrivaient .La fuite devint un sauve-qui-peut .Les élèves s’engouffrèrent avec des cris perçants dans la cour des écoles, dont les lourds vantaux de tôles se refermèrent avec fracas.
Au milieu de la place soudain désertée, le petit brun choisissait une pierre pour recharger sa fronde. Tout à coup il prit conscience de sa solitude, leva la tête, aperçut David qui arrivait sur lui. Lâchant son arme, il détalla de toutes ses forces.
-“Arrête!!”
L’autre n’en courut que plus vite.
-“Toi, je vais t’allonger les oreilles de deux centimètres” pensa David.
Ils étaient trois à avoir choisi de fuir à travers le marché:le petit noiraud et deux gars voilés. L’un d’eux s’était débarrassé de sa hachette, mais talonnés de trop près, aucun n’avait le temps de se démasquer pour se fondre dans la cohue. Ils couraient droit dans la foule,en basquets et tee-shirts, et les chalands s’écartaient devant eux, puis retournaient à leurs affaires, barrant sournoisement le chemin. Malgré la masse de l’équipement David et Giora ne se laissaient pas distancer, sautant par dessus les étalages de victuailles installés à même le sol, tendant leurs armes en avant pour s’équilibrer.Ils ne faisaient plus de sommations, économisant le souffle ronflant dans leurs gorges. Les marchands,devant leurs balances, regardaient passer la cavalcade, les yeux glauques, tout en pesant leurs choux Tout à coup les fuyards obliquèrent vers le secret d’une ruelle. Deux imposantes matrones se hâtaient vers le marché, portant sur leurs têtes des pyramides de sucreries colorées, empilées sur des plateaux aussi larges que des roues de charrettes. Le temps de les contourner, le boyau était vide.
-“Tu as vu où ils sont entrés?”
Il haussa les épaules. D’autres paras arrivaient hors d’haleine.
La fouille s’organisait. On frappait aux portes dont on repoussait le vantail brutalement pour s’assurer que personne n’était derrière à l’affût. On pénétrait dans l’intimité de familles de journaliers pauvres On traversait des cuisines où les femmes préparaient le repas familial à croupetons devant le ronflement des primus et des fourneaux à pétrole.Les gosses s’agrippaient aux jupes de leurs mères. Une toute petite fille déboula juste devant Giora qui faillit tomber, allongea son pas pour se rattraper, renversa un plat.
“Excuse” fitGiora.
Mais la femme se mit à glapir son couscous répandu.On tirait les hommes des matelas ou ils reposaient, pour les grouper dans la pièce centrale où donnent les chambres des familles afin de vérifier les identités.
De les voir ainsi le long du mur, les femmes se mirent à pousser des hurlements hystériques. Les paras continuaient leur fouille,se couvrant l’un l’autre, ouvrant les armoires, repoussant de la pointe du canon les frusques pour vérifier s'ils ne cachaient rien. David vit le rideau sur son fil de laiton qui partageait la pièce,en deux pas il fut tout près, le fusil à la hanche,tira sur le tissu,se trouva face à face avec une fille nue, accroupie dans une bassine de zinc, le broc à la main.
Ils se regardèrent, saisis, aussi éperdus l’un que l’autre. Cela dura une seconde ou deux, jusqu’à ce qu’il laissa retomber le rideau. La mère déboulait sur lui toutes griffes dehors
-“Qu’est ce qu’elle lui voulait encore celle-la ? Est-ce qu’il pouvait savoir? Est-ce qu’elle avait pu penser qu’il ne regarderait pas derrière le rideau?”
Il lui en voulait, il s’en voulait sans trop savoir pourquoi.
Ils ressortaient.
Il le vit en un éclair rapide sur le toit d’en face.
-“Là! Le gamin!”
Giora alla frapper à la porte. David atteignait le milieu de la rue, lorsqu’il entendit un raclement, leva les yeux. Un bloc de béton gris tombait du toit.
Il s’entendit hurler:
-“Giora!!”
Tout sembla s’engluer en un ralenti inexorable. Giora, qui surprit, tournait la tête, le bloc flottant dans l’air, les yeux du gosse au ras du parapet. La pierre s’écrasa avec un bruit mât, pénétrant, définitif. Giora s’écroula. Il fut à côté de lui, vit le visage soudain gris où perlait la pourpre de sang. Il restait là, avec son enfance sur les bras et leurs rêves envolés.
Combien de temps cela dura-t-il? Un siècle? Deux minutes?...
L’infirmier lui prit le corps des mains. Alors, d’un bond il enfonça la porte. Il entendait des ordres mais il n’en avait cure. Il lui fallait ces yeux, qui regardaient son ami, s’éclatant sous la roche. Il traversa des chambres ou l’on criait, trouva les marches sans rampe, gravit les échelons quatre à quatre, émergea au soleil sur les toits, juste à temps pour voir l’autre passer derrière une coupole voisine.
Ils couraient de terrasse en terrasse, sautant au plus court par-dessus les murets.Très loin, il y avait des klaxons, des hululements de sirènes, tout le bruit d’une ville.
Il n’entendait plus rien, pas même le bruit de son souffle, la résonance de ses pas. Il ne voyait plus rien si ce n’est le nouveau toit à franchir et la course de l’autre, qui fuyait pour sa vie. C’est alors qu’ils arrivèrent au bout des terrasses.
Comme il approchait, l’autre sauta dans l’allée et il le suivit. C’était une impasse barrée d’un torchis. Le fuyard chercha fébrilement à grimper, mais la pierre de faîte lui resta dans la main et il tomba, se vit pris. David était tout près maintenant. Il était à lui. Il le mit en joue, lentement. A cette distance même une balle en caoutchouc allait lui faire exploser la face.
Et c’est alors qu’il le vit.
Cette figure avec les yeux mangeant le visage, c’était son frère sentant venir une correction méritée. Il avait peur, vraiment peur, mais savait-il qu’il allait mourir?
Que c’en était fini des parties de “cache -cache” et de “gendarmes et voleurs”?
C’était un gosse.
Est-ce que lui David, pouvait tuer un môme, comme ça, à bout portant?...,
Et il abaissa son arme.
Il vit les couleurs revenir au visage de l’enfant. Il se détourna, commença à s’éloigner
-“Va te faire enculer!Peureux!!” lança le garçon
David jeta un regard en arrière. Le gamin était sur le mur et la pierre l’atteignit au bras, fit mal.
L’autre disparut. Il haussa les épaules, regarda autour de lui. Il était au fin fond de la casba, seul.
“Il vaudrait quand même mieux changer de munitions.”
Il sortit les balles de caoutchouc qu’il mit dans sa poche et glissa un chargeur à balles dans le magasin.
Puis il se mit en route.
extrait de "Déchirures"
La Saga d'Israshvily
CO SCHAKHINE-NIR
Tous droits réservés connus et inconnus à ce jour
S.Schakhine Nir
LA SAGA D'ISRASCHVILY
1
Durant cinquante ans l’empereur Tzar de toutes les Russies perça
une route travers les monts du Caucase et pendant cinquante ans, craignant
pour leurs indépendances, les tribus de la montagne attaquèrent
les cosaques qui protégeaient les ouvriers et les forçats
travaillant au terrassement de cette route. Chaque nuit, les soldats
enfermés dans leurs bastions, accroupis aux créneaux,
le front contre la pierre, écoutaient les hululements de leurs
appels, les miaulements de leurs balles et comptaient leurs feux sur
les sommets..Chaque matin, les colonnes punitives, ouvraient le chantier,
poursuivaient les francs-tireurs, incendiaient les récoltes,
égorgeaient les troupeaux, et les cavaliers se livraient de furieux
assauts dans le froissement des sabres courbes.
Chaque année la route était plus longue, mais chaque année,
dès les neiges fondues, la révolte se rallumait, gagnant
de nouveaux villages, musulmans, chrétiens, ou juifs aussi, car
les familles juives de la montagne, vivaient comme leurs voisins de
leurs moutons et de leurs vignes et suivaient les même règles,
partageant la même liberté.
La cinquantième année, une grande armée avança
sur la route enfin terminée. Ses officiers pointèrent
des canons de campagne aux roues cerclées de fer sur les villages,
écrasant les masures, hachant les vergers dans la neige de leurs
fleurs et les peuplades des montagnes acceptèrent la loi et l’impôt
du tzar.
C’est ainsi que ce matin de printemps, Abraham Israschvily, laissant
son sabre accroché au-dessus de sa couche, chaussa ses bottes
souples, coiffa sa calotte brodée de couleurs vives, attacha
les longues lanières de ses phylactères et s’enveloppant
dans son talith blanc, fit sa prière de l’aube tourné
vers une Jérusalem mythique par delà les monts derrière
lesquels montait l’aurore. Puis il sortit sur la véranda,
dont les grosses planches grises grinçaient sous son poids .Il
y avait dans son cœur un curieux sentiment de manque. Il savait,
qu’ils avaient perdu la guerre et qu’il ne sellerait point
sa jument blanche pour des courses de vents et de mort. Pourtant tout
semblait pareil. Les brebis suivaient l’ânon dans les vallons,
un nuage crémeux se traînait en contre bas, cachant les
plaines. Il avait son Dieu et sa terre, le respect des siens et des
clans. Etait ce donc l’absence des jeux brutaux où l’oubli
des symphonies pastorales qui mettaient cette saveur de vide dans sa
bouche? Où bien le sentiment des vies et du temps gaspillés?
Il avait treize ans, juste un homme, lorsque les Georgiens étaient
venus réclamer
l’alliance de son père, les Russes se rapprochant de leurs
villages.
Maintenant, le poil dru de sa barbe était blanc.
Dans l’enclos herbeux la jument paissait. Yossef son petit fils
s’approchait doucement d’elle pour lui passer le licou et
la mener boire .Abraham sourit, car l’enfant avait sa préférence.
C’est alors qu’il aperçut les quatre cavaliers se
glissant sous les cerisiers en fleurs. Un seul était en uniforme,
mais les autres aussi étaient russes, on les reconnaissait à
leurs vêtements, aux larges chemises serrées à la
taille, aux casquettes à longues visières. Ils s’approchèrent
du gosse, tels des passants demandant leur chemin. Abraham songea que
l’an passé, ils n’eussent osé se présenter
à l’entrée de la gorge. Il allait se détourner
pour descendre, préférant les oublier, lorsque quelque
chose se dérangea sous les arbres. L’enfant et la monture
tournoyaient sur eux-mêmes cherchant une issue, car les étrangers
maintenant les cernaient. Comme le gamin tentait de sauter sur le cheval,
l’un d’eux saisit la corde et leva sa cravache. La jument
hennit, se cabra.
Abraham décrocha son long fusil à la crosse de nacre et
le déchargea au dessus des frondaisons, dispersant par-dessus
son toit un jaillissement de colombes. Puis il prit son sabre et se
mit à courir.
Lorsqu’il arriva au verger, l’enclos était vide.
Le gosse gisait étendu dans les herbes foulées. De son
front fendu, le sang venait perler au coin de ses lèvres. Il
souleva son petit-fils, et l’enfant brusquement se mit à
trembler, bégayant dans ses sanglots:
-“Ils me l’ont prise grand-père”
Il revint vers la maison par le raidillon rude, pas à pas, pressant
l’enfant contre lui. Ses fils, ses petits fils et les femmes accouraient
dans la cour, alertés par le coup de feu. Alors, il se retourna
vers l’étagement des pentes vert bleues. On ne voyait rien,
ils devaient déjà être au milieu de la gorge, galopant
à brides abattues. Il baisa le môme au front à même
le sang:
-“Ça ne fait rien, Yossi, nous les retrouverons.”
Il le passa aux femmes, se dirigea vers la maison, et ses fils le suivirent.
Il était parti dès le matin suivant.
Chapitre 2
2
Il avait relevé les traces de sa jument tout au long de la gorge,
puis dans la vallée jusque sur le remblai, mais sur le dur de
la route elles avaient disparu. Trois mois durant, il la chercha, du
bord de la mer où l’onde ploie et reploie son écume
contre les plages de galets ronds, jusqu’aux bords des plans de
neige sous les pics de rocs dressés face aux nues. Il parcourut
les tentes, les bourgades, vérifiant toutes les rumeurs qu’on
lui rapportait devant les tasses de thé fumant, où les
coupes de porcelaine blanche remplies de café fort. La bête
et ses voleurs semblaient avoir disparu. Pourtant il savait qu’elle
était encore dans le pays. Personne ne l’avait vu franchir
les défilés menant vers l’Ukraine où la Turquie.
Les feuilles se mirent à flamboyer sur toutes les pentes et il
pensait déjà qu’il devrait retourner chez lui pour
les grandes fêtes de l’an. Il repliait son châle après
la prière d’”Avdala” à la fin du Sabbat,
dans la petite synagogue d’un village de tisserands, quand son
voisin, un grand juif, bien en chairs, maquignon de son état,
lui proposa de pousser avec lui jusqu’au chef-lieu; de la province,
pour la grande foire d’Automne.
Le lendemain, il grimpa sur la carriole aux côtés du marchand
et la large pouliche les entraîna au petit trot, ainsi que la
kyrielle de bestiaux attachés par derrière.
Cela faisait bien longtemps qu’il évitait cette ville par
prudence, et elle avait bien changé. Sur le rocher dominant le
gué et le pont du torrent, on avait relevé les tours de
la vieille citadelle noire qui avait du servir les grecs; les tartares,
les mamelucks et tant d’autres, et une bannière portant
l’aigle à deux têtes flottait au vent. Tout autour
la ville basse avait multiplié ses maisons et ses entrepôts.
Il y avait une église toute neuve aux bulbes dorés et
un palais à colonnades blanches pour le gouverneur.
Du champ de foire montait le tohu-bohu d’une cohue bariolée.
Abraham s’enfonça dans la marée mouvante de bruits,
de voix, dans le brouhaha de houle, percé par la criée
des marchands aux étals, bercé par la chanson des colporteurs.
Il se frayait un passage dans le flux et le reflux des chalands sous
les auvents de toiles teintes entre les pyramides de pastèques
tigrées, les tas de courges et de patates, les étals de
viandes rouges, les tonneaux de poissons et les jarres d’huile
ou de vin, les paniers de raisins, de pèches veloutées,
de figues couchées sur leurs feuilles, les sacs de riz, de froment,
les fromages, les denrées de toutes sortes étalées
à même le sol battu, sur des nattes de joncs où
des tapis tissés de poils de chèvres. Des taches d’odeurs
flottaient dans l’air, stagnantes à hauteur d’homme,
se heurtaient, se mêlaient, enveloppantes, envoûtantes.
En passant devant l’éventaire du marchand de loukoums et
de sucres filés, son palais d’enfant eut un tel rappel
qu’il faillit tendre la main. Enfin il déboucha sur l’aire
du marché aux bestiaux. Les bêtes entravées ruminaient
doucement, la bave au mufle, tandis qu’on les palpait. Il parcourut
deux fois l’allée ombreuse où l’on faisait
trotter les chevaux devant les clients, vérifiant, si les poils
n’avaient été teints pour tromper d’ éventuelles
recherches Elle n’était pas là. Tout à coup
il aperçut en contrebas, sur les berges du torrent, une pelouse.
On y amenait des chevaux de selle devant un groupe d’officiers
de la garde Il sentit comme un choc et le chaud qui lui montait au visage
car elle était là toute blanche et son voleur aussi débattant
son prix avec le capitaine-fourrier. Il s’approcha. Le cheval
hennit et tira sur la bride.
-“Vous voulez la vendre ? Oui où non?” marchandait
l’officier.
Abraham passa entre les hussards et posa la main sur la bête,
qui poussa les naseaux dans sa paume.
-“Il ne peut pas la vendre”dit- il, et regardant le voleur
dans les yeux ”Parce qu’elle n’est pas à lui”
Il se fit un silence. L’homme pâlit, vérifia d’un
regard de côté la présence de ses amis. Puis il
partit d’un grand rire sonnant faux.
-“Elle est peut-être à toi cette jument? Vieille
noix. Qu’est ce qu’un vieux youtre comme toi ferait d’une
bête pareille? Tu l’attellerais à ta carriole?”
Il parlait à l’encan, cherchant l’approbation des
cosaques qui commençaient à s’attrouper rigolards.
-“Allez grand-père, tires toi tu radotes...”fit-il
et appuyant le plat de la main sur la poitrine d’Abraham il voulut
le repousser. Abraham ne broncha pas.
-“Vous l’avez volé à mon petit-fils Yossef,
dans mon verger”
-“Tu me traites de voleur? Sale Youpin!!”
Cette fois il criait à tue-tête, comprenant que ce ne serait
pas si facile..Les copains se rapprochaient .Sur un signe du capitaine
les officiers s’écartaient ne tenant point à servirent
de témoins dans cette affaire. Les compères sentant qu’on
leur laissait le champ libre se ruèrent à l’attaque.
Chapitre 3
3
Le premier boula sur le sol sans arriver à comprendre comment
son élan s’était transformé en chute. En
face de lui son camarade à quatre pattes, secouait la tête
pour en dissiper l’étourdissement. Un troisième
titubait, crachant ses dents. Dans le cercle des badauds, les rires
s’étaient arrêtés.
-“Qu’est ce qui se passe?” questionnaient les recrues
étonnées du tour que prenaient les choses. Les maquignons
caucasiens ne disaient encore rien, mais la solidarité des coutumes
et d’une guerre toute proche soudait leurs rangs. On entendait
les coups de sifflet de la patrouille qui arrivait au pas de charge.
Les voleurs sentirent qu’ils devaient conclure rapidement .Ils
tirèrent leurs couteaux et s’avancèrent ensemble.
Abraham dégagea sa cravache tressée, en tourna le pommeau
d’argent dégainant la longue dague qui y était cachée.
Lorsque les soldats, baïonnettes aux canons, les cernèrent,
l’un des voleurs cravaché à la volée, gémissait
à genoux les mains sur le visage, pressant la brûlure de
sa balafre, et sur le sol, le“soldat”, meneur de la bande,
gisait poignardé. Abraham, sur de son droit, ne chercha point
à opposer de résistance.
Le juge Alexandre Alexandrovitch s’endormait à la vodka
et se réveillait de même. C’était peut- être
la raison de son assignation dans un coin si reculé de l’empire.
Cela lui prit plus d’une semaine, pour tirer Abraham de la salle
de police crasseuse et le faire comparaître sous les lambris du
palais de Justice. Au début de la matinée, encore lucide,
il avait rendu des jugements plus ou moins équitables, débarrassant
sa table de procès en souffrance, mais vers dix heure lorsqu’on
lui soumit l’affaire
d’Abraham il était fébrile, ne pensant qu’au
tiroir à secret renfermant la bouteille dans le meuble ancien
de son bureau. Sa gorge se contractait en pensant au désert de
procédures qui l’en séparait. Le jeune membre du
barreau, assigné d’office, cherchait à établir
les circonstances. Il l’interrompit et coupant court.
-“Accusé, avez vous tué le soldat de deuxième
classe Protov?”
-“Le déserteur Protov.Votre Honneur” tenta de corriger
l’avocat. Mais le juge n’en eut cure.
-“Notez que l’accusé reconnaît les faits “jeta-t-il
au greffier.
-”Pourquoi l’avez vous tué?”
Abraham le regarda étonné de la question..
-“Il avait volé ma jument.”
Un murmure d’approbation parcourut l’assistance
Le magistrat ricana satisfait. Il avait de la chance.
-“C’est un assassinat.”
-“Votre Honneur, il y a des circonstances..Nous prouverons..”
Le respectable Alexandrovitch sentit la fureur le gagner. Il n’allait
pas laisser ce blanc -bec et son juif s’interposer entre lui et
le tiroir. Il abattit son marteau.
-“Un assassinat est un assassinat. Abraham Israschvily la cour
vous condamne à être pendu jusqu’à ce que..”
Il y eut dans la salle un moment de saisissement, puis elle se souleva
en un ras-de- marée. Les gardiens se précipitèrent.
Chapitre 4
4
-“Qu’on fasse évacuer la salle..Evacuez!!”glapissait
son Honneur martelant hystériquement son bureau. Seul Abraham
debout entre ses gardiens, restait impassible.
Cinquante ans de guérilla dans les montagnes lui avaient appris
que le sort peut avoir d’étranges caprices. Il observait
ce personnage en robe bizarre, qui s’agitait au pupitre et s’éclipsait
vers la porte de côté, en marmottant :
-“Sauvages..Ce sont des Sauvages!!”
et il était surpris que le coup lui soit asséné
par le truchement de cette marionnette.
Le bruit du torrent aux pieds de la forteresse emplissait le bureau
du Commandant Sverdlov. Par la fenêtre, on voyait les neiges briller
sur les sommets du côté de la Turquie...Il sourit au souvenir
de sa déception, quand frais émoulu de l’école
des cadres, il les avait vues pour la première fois, anéantissant
ses rêves de charges glorieuses, leur topographie ne se prêtant
guère aux grands mouvements de cavalerie. Pendant des années
,il avait tout fait pour être muté vers l’une des
grandes garnisons de l’ouest...Quand il avait enfin obtenu son
transfert, après sa troisième blessure,il l’avait
annulé. Toute sa carrière s’était écoulée
sur ces pentes. Il se retourna vers la porte, vers son aide de camp
qui venait d’entrer pour le rapport.
-“Alors?”
-“Peine de Mort, Mon Commandant”
Sverdlov abattit un poing lourd sur son bureau
-“Quoi?!Le poivrot! C’est vraiment le moment de me foutre
un martyr sur les bras...
Double les patrouilles en ville.”
-“Il y a eu une échauffourée à la porte du
Midi et le quartier juif ferme ses portes..”
-“Tiens pardi..”Le commandant était furieux. Il lui
avait pourtant expliqué deux heures durant au cercle; que les
populations comprendraient difficilement un châtiment sévère
pour une affaire “d’honneur” comme celle-là,
sans parler des cosaques qui pouvaient interpréter cela comme
un encouragement à exercer leurs “droits” de vainqueurs.
Est-ce-qu’il l’avait seulement entendu? Il devait déjà
être imbibé comme une éponge. Il se tourna vers
l’aide de camp.
-“Tu me l’isoles dans la tour des condamnés, côté
rivière.”
-“Bien mon Commandant .Mon Commandant, l’avocat veut faire
appel..”
Sverdlov congédia l’officier d’un geste de main.
Etait ce bien ou mal ce nouveau délai? Il n’arrivait pas
à conclure.
Lorsqu’on le poussa dans sa nouvelle geôle, Abraham ne
vit que la lumière de la lucarne. Ignorant les tintements de
ferraille des verrous que l’on fermait, il traversa la pièce
pour s’accrocher aux grilles avec le geste de tous prisonniers
qui se collent aux barres pour les bannir de leurs regards. Il respirait
le vent froid venant des cimes qui ne connaissent d’ombre que
celle des nuages sur leurs pentes herbeuses..Il resta longtemps, jouissant
de la clarté du jour sur les pores de sa peau. Les semaines passées
dans le clair-obscur fétide et la promiscuité de la salle
de police, malgré la considération que lui valaient sa
réputation et l’histoire de son arrestation parmi les autres
prisonniers, lui avaient été plus éprouvantes qu’il
n’avait voulu se l’avouer.
Des yeux, il cherchait la cassure des passages secrets vers les frontières
lointaines. Il devinait à l’ombre effleurant la galbe d’un
mont dans la lumière, l’égrènement des troupeaux
de chèvres noires glissant par à coups, perles d’un
collier rompu, vers les replis cachés ou les filles puisaient
l’eau froide vers les auges de pierre. La musique aigrelette des
bêlements et des sonnailles du bétail résonnait
dans sa tête.
Chapitre 5
5
Le deuxième jour, ses yeux errants distraits, le long du courant
du torrent, accrochèrent les silhouettes de trois cavaliers montés
et d’un quatrième cheval sellé, immobiles de l’autre
côté de l’eau, sur la contre berge. Son regard se
fit aigu. Ainsi ils savaient. Comment avaient ils été
avertis? Avait on lâché une colombe vers l’aurore?
Ou bien un émissaire avait il galopé à travers
l’écho des gorges étroites? En tout cas ils étaient
là, aux pieds des murs et leurs présences lui faisaient
chaud au coeur. Son sourire se fit amer; que pourraient ils contre l’épaisseur
des murailles, le nombre des gardes- chiourme? Pourtant, ils étaient
là, et leur confiance l’obligeait à redevenir Israschvily
, le chef de sa montagne. Il leurs fit signe qu’il les avait vus
et ils se retirèrent à l’ombre d’un bouquet
de saules. Alors pour la première fois depuis qu’il avait
pénétré dans sa cellule, Abraham l’inspecta.
Engoncée dans le mur épais, l’étroite porte
de madriers ferrés, avec le grillage cyclope de son judas et
à son envers les énormes verrous qu’il lui connaissait,était
inattaquable. Autour, les pierres restaient solides sous les taches
de salpêtre. Les dalles du sol sonnaient le plein sous son talon.
.Même si il réussissait à attaquer la garde cela
ne le mènerait que dans un corridor aveuglé d’une
grille, vers d’autres sentinelles. C’était donc pour
cela que ses geôliers négligeaient de l’attacher
aux anneaux de fer scellés, dans les murs. Ils étaient
sûrs d’eux. Il se lava avec l’eau de sa cruche et
se tourna vers l’est pour faire sa prière du matin. Tandis
qu’il psalmodiait les paroles millénaires, il sentit un
sourire lui monter aux dents. Il lui semblait avoir reçu sa réponse.
Il eut toutes les peines du monde à terminer ses actions de grâce,
gagna la lucarne en deux enjambées. Il suffisait de desceller
un barreau pour passer. Par delà s’ouvrait le vertige de
la chute verticale avec tout au fond le bouillonnement furieux du torrent.
La mort certaine pour un homme des plaines. Abraham regarda les parallèles
fuyantes des vieilles pierres. On ne savait plus quand, ni qui avait
élevé leur défi abrupte sur ce piton rocheux. Les
embruns, les gels, qui étaient venus lécher leur mortier
gris, hiver après hiver, avaient griffé des fentes, ça
et là, parfois remplies de touffes végétales. Abraham
songea qu’enfant, il avait escaladé des plaques de roches
plus lisses pour quelques œufs mouchetés. Il vint aux barreaux.
Là aussi le mortier devait avoir souffert du froid et de l’eau.
Il pesa sur les fers, sentit un léger jeu. Il faudrait un levier.
En face, au bord de la rivière, un petit brin d’homme était
venu installer sa ligne dans le courant. Abraham sourit à son
petit fils et Yossi ne put se retenir de lui adresser un signe furtif.
.Craignant qu’il ne se trahisse,Abraham abandonnant la lucarne
retourna s’asseoir sur son grabat. Il attendit le soir, l’heure
où les forçats revenaient de leurs corvées, où
la garde montante relevait celle du jour, où les couloirs de
l’immense bâtisse résonnait du raclement des sabots
et des bottes, des gueulantes aboyées à l’écho
des corridors, du claquement des verrous et des pennes s’engrenant
dans les garges, pour briser net son châlit. Le craquement du
bois se perdit dans le brouhaha du couvre-feu. Alors il prit le montant,
l’entoura des lambeaux de sa chemise,le cala entre deux barreaux...
se mit à godiller de l’un sur l’autre, poussant et
tirant tour à tour sur le levier, pesant de tout son poids
Chapitre 6
6
.Il retenait le bruit du souffle de son effort. Dans les bas étages
de la tour, quelqu’un s’était mis à chanter
comme les chiens hurlent à la lune. Du corps de garde près
de la poterne des voix et des rires résonnaient sous les voûtes.
Cela dura longtemps. La sueur baignait son corps. Il se demandait si
le jeu infime qu’il sentait s’agrandir, se faisait dans
le bois? Dans la pierre? Ou tout bêtement si il se l’imaginait
dans sa tête? Bientôt le jour viendrait on découvrirait
le lit détruit..Les muscles de son dos se nouaient sous l’effort
répété. Tout à coup, une barre tressauta
dans son alvéole. Cette fois, c’était sûr!
Il vint tâter la pierre. Le fer tournait dans la poudre du ciment
moulu. Il finit de le dégager, s’efforçant, à
la patience. Maintenant, il pouvait passer du côté du vide.
Abraham vint rebâtir son lit craignant l’œil d’un
espion à son judas lors d’une ronde. Puis il retourna regarder
la fuite vertige des pierres luisantes sous la lune jusqu’au brouillard
laiteux où grondait le torrent..Le cri répété
des veilleurs s’appelant à la ronde, de tour en tour, berçait
la nuit monotone. Abraham se pencha pour repérer ses premières
prises. Il ne se faisait pas d’illusions, cela ne serait pas facile..Il
se redressa pour réciter son “Shema” articulant soigneusement
la profession de foi que les juifs répètent depuis des
millénaires lorsqu’ils vont mourir. ”Ecoute Israël,
Dieu est Un”.Ensuite il se glissa dans le vide. Tout de suite
il sentit la brise hors les murs, plus fraîche, plus vive. Son
pied raclant la muraille écrasa une touffe végétale
et son odeur le frappa comme un alcool. Il fallait faire vite, tout
le poids de son corps était suspendu à l’extrémité
de ses doigts griffés sur des prises infimes. Le nez contre le
mur, insecte écartelé sur la verticale, il descendait
de biais, voulant gagner l’ombre d’une échauguette
créant un terrain mort, ou il échapperait aux regards
des guetteurs.
Les rugosités de la pierre ponçaient ses doigts, rognaient
ses ongles. Sous la tourelle, quelque tremblement de terre oublié
depuis des générations avait laissé une lézarde.
Il put y glisser la paume et le pied, laisser reposer ses phalanges
blanchies d’effort. Il suivit quelques temps la descente zigzagante
de la faille, qui bientôt disparue dans la maçonnerie.
Alors il dut reprendre sa démarche funambule, accroché
à des riens. Il lui semblait que la terre entière entendait
le ronflement de sa respiration, croyait être le point de mire
de tous les fusils de la garnison Il sentait ses muscles un à
un se durcir, se crisper, oublier leur élasticité. Ses
doigts semblaient de bois, un tremblement montait dans sa jambe.Il atteignait
l’abri du brouillard lorsque son pied dérapa sur le roc
humide, l’arrachant du mur en une glissade folle sur le plan incliné
des bases de la forteresse.
Il boula, rebondit dans un trou d’eau, surpris, étouffé
par le liquide. Le courant furieux, le roula, l’entraîna
vers les cascades. Il rebondissait de trous en rocs, suffoqué,
assommé, à demi noyé. Il oubliait qu’il devait
sortir vite de ces eaux glaciales. Il devenait épave, chose.
Lorsqu’il émergeait un instant au gré du flot d’écumes,
il lui semblait entendre un appel telles ces cornes que l’on sonne
pour guider les bergers égarés dans la brume. Il tournoyait
inerte dans une vasque, incapable de se reprendre avant d’être
rehappé vers l’aval, une main l’agrippa, le retint
un moment. Il perçut nettement une voix qui disait :”Grand-père”
Cela suffit pour l’arracher à sa léthargie fataliste.
Il le vit bien réel, trébuchant sur les galets ronds,
affolé de sentir qu’il n’arriverait pas tout seul
à l ‘amener à lui, mais ne le lâchant pas
malgré le courant..Abraham comprit qu’ils allaient être
entraînés ensemble. Dans un sursaut, prenant appui sur
le fond glissant, il jeta tout son poids vers la berge, où ils
s’échouèrent. Après, il se souvenait d’avoir
été à quatre pattes dans l’herbe de la prairie,
hoquetant et crachant l’eau, cherchant à retrouver son
souffle tandis que le tapotement feutré des sabots des chevaux
se rapprochait dans l’obscurité.
Chapitre 7
7
La nouvelle se répandit en ville, quand les patrouilles se mirent
à perquisitionner dans le quartier juif, renversant le contenu
des armoires et crevant les sacs de farine qui se mettait à couler
doucement sur les carrelages de couleurs. Sverdlov avait haussé
les épaules;”Si le gouverneur y tenait..“Il savait
bien lui qu’Israschvily n’était pas aller se terrer
dans le ghetto pour s’y faire coincer. Est ce qu’un chat
sauvage court se réfugier dans une gouttière quand il
a le bois devant lui? Pour sa part, il avait lancé des groupes
de cavaliers pour barrer l’accès des routes de la montagne,
sans trop y croire. Ce renard de juif ne devait pas suivre les grands
chemins. Quand un éclaireur vint lui rapporter les traces de
chevaux sur la berge, il sut que l’homme était loin. Demain,après-demain,
on égorgerait un mouton sur l’aire d’un village perdu
en l’honneur de l’évadé .Ce serait la fête
et on danserait au son des grands tambourins plats,des crincrins à
trois cordes et des musettes bizarres. Les hommes tournoieraient sur
eux-mêmes en brandissant des sabres, les femmes avec des gestes
ondulants feraient flotter des mouchoirs de couleurs. Puis ils retourneraient
aux champs car la saison pressait et ils n’étaient que
des amateurs. Lui c’était son métier. Pour sa part
il eut bien endormi l’affaire, attendant patenôtre, que
l’adversaire rendu imprudent, fasse un faux pas qui le livrerait
dans ses mains.
Mais le juge avait exigé de doubler la garde devant sa maison,
et les nouveaux dirigeants, frais émoulus de Saint Pétersbourg
faisaient de l’évasion un affront personnel. Comment ce
juif avait il réussi à fuir de “leur” forteresse?
Ils redoublaient les enquêtes, certains d’une machination,
réclamaient à grands cris de l’action. Il leur fallait
cet homme. Le commandant haussa ses larges épaules et envoya
des patrouilles montées vers les villages des montagnes, après
tout, cela les exercerait sur le terrain .A part cela il n’en
espérait rien. On les voyait venir de trop loin .Mais les cadets,
qui depuis la paix, rongeaient leur frein au tour de garde, se précipitèrent,
suivant brides abattues toutes les fausses piste que les paysans madrés
et goguenards proposaient à leur impatience, s’offrant
à plaisir en spectacle du haut en bas des pentes. Aux coins des
marchés des violoneux se mirent raconter la légende d’Israschvily,
l’homme oiseau, qui tel Nassar-A-Dinn se riait du pouvoir et les
assistants battaient des mains en cadence et clignaient de l’œil
au passage des gens d’armes.
L’hiver vint puis le printemps. Le jeu de cache-cache reprit,
le furet était ici et puis il était là. Les perquisitions
des cavaliers se faisaient plus brutales.”Heureusement cet Abraham
était juif. Si il avait appartenu à l’une des grandes
peuplades du Caucase ; Abkases où Tcherkess cela aurait pu leur
monter à la tête ...Même comme cela ils n’en
étaient pas si loin..”songeait Sverdlov et pour la première
fois il répondit soucieux à l’appel du gouverneur.
Il fallait en finir. Le lendemain, il ramena la plupart des patrouilles,
doubla les fonds des services secrets et mit la tête d’Abvraham
à prix..
On était déjà à la fin d’août.
L’aide de camp pénétra dans le bureau.
-“Mon commandant,je ne sais pas si ça en vaut la peine...Il
y a un prisonnier dans la cour qui prétend pouvoir nous donner
Israschevily..”
-“Alors?!!”
-“Il ne veut parler qu’à vous même, mon commandant.”
Sverdlov grogna, repoussa sa chaise, suivit l’officier .La cour
des condamnés ressemblait à un puit. L’homme était
attaché au chevalet et le bourreau attendait flegmatique, le
knout nonchalamment pendu à la main. En voyant les officiers,
il jeta sa cigarette et se mit au garde à vous. Sverdlov eut
un haut le corps :
-“Qu’est ce qu’il fout sur ce chevalet?”
-“Mon Commandant, il est condamné à vingt cinq coups
de fouet..”
Condamné, sur le chevalet, et ils avaient besoin de lui pour
en savoir plus...Svedlov eut un regard noir. L’aide de camp embarrassé,
voulut commencer une explication mais il l’interrompit d’un
geste de la main, se rapprocha du prisonnier, regarda ce corps efflanqué
de chien errant, ces longues mains de voleur à la tire, que pouvait-il
sortir d’un barboteur de ruisseau comme celui là? Que pouvait-il
savoir d’un Israschvily? Il devait avoir été affolé
par le knout.
-“Tu as quelque chose me dire?”
Chapitre 8
8
L’homme essaya un sourire, les yeux fuyants.
-“Je recevrai la prime?”
Sverdlov retint un sourire, fit la grosse voix,
-“Si cela vaut quelque chose tu recevras la prime et les coups
de fouet, ou tu ne recevras rien, tu pourras choisir. Si tu m’as
dérangé pour rien..Tu recevras un pourboire”
Le prisonnier fit la grimace.
-“Votre Honneur, vous êtes dur..”
-“Ça vient ou tu crois que j’ai la soirée
à t’offrir?”
L’autre comprit que le marchandage était terminé,
lâcha précipitamment:
-“Israschvily, c’est un juif, bientôt c’est
leur premier de l’an. Il sera chez lui pour le jour du Grand Pardon..”
Il se tut regardant le commandant, espérant qu’il comprendrait.
L’officier d’ordonnance craignant l’impair et redoutant
la semonce, se précipitait cravache à la main.
-“Espèce de..”
Son, supérieur l’arrêta du geste...Depuis le temps
qu’il vivait dans ces montagnes..Et il fallait que ce rien du
tout vienne lui vendre à lui, Sverdlov, cette évidence.
-“Bon “dit il “détachez moi ça”
Puis il tourna les talons, jetant par dessus son épaule“..et
apportez moi un calendrier juif.”
On était aux premiers jours de Septembre. Il y avait un bal au
palais du gouverneur. L’orchestre en habits faisait valser les
couples sous les lustres aux cristaux étincelants.
Elles, en larges robes de soie pastel et crinolines, l’éventail
pudique virevoltant, voilant et dévoilant les bijoux sur le décolleté
des gorges. Eux, en uniformes d’apparat, chamarrés et décorés.
Dans un groupe de personnalités locales, le commandant, une coupe
de champagne, qu’il n’aimait pas, à la main échangeait
des mondanités avec le gouverneur.
En voyant pénétrer un courrier poudreux dans la salle,
il fronça les sourcils, se détendit un peu en reconnaissant
l’écusson du régiment, il avait craint un instant
de voir celui de l’unité qui tenait la frontière.
Arrivé à la distance réglementaire, le cavalier
claqua des talons, se raidit au garde à vous et lui tendit un
pli. Il posa son verre saisit le message, grommelant à part lui.
-“Qu’est ce que c’est encore?”
Chapitre 9
9
L’estafette, prenant la question pour lui, répondit les
yeux pétillants dans le masque de poussière de son visage
juvénile.-“Le Juif Israschvily est rentré dans son
village. Il est dans la trappe, mon Commandant.”
La phrase tomba juste dans le trou entre les flonflons de la danse,
éclata sous les lambris. Sverdlov lui lança un regard
torve, c’était trop tard.
Déjà la nouvelle courait, flammèche de poudre le
long des sièges rangés contre les murs, à l’abri
des éventails aussi discrets que des phares, sous les coiffures
rapprochées en chuchotis. Les hussards prenaient des airs entendus
de gens qui savent.
-“Excusez moi”fit Sverdlov” Viens toi” et il
se fraya un passage, poussant son soldat devant lui. Le chef de la Police
courut derrière voulant sa part.
C’était le début de l’Automne, les poussières
acres de l’été, s’étaient déjà
apaisées, l’air était doux, les coteaux se paraient
de lueurs rousses, derniers jours de trêve avant l’ennui
de l’hivernage..On ne sait qui lança l’idée,
en tout cas on proposa d’aller le lendemain, au-devant des soldats
pour voir le fauve avant qu’on ne le remette en cage. Elle plut
fort aux jeunes, qui cherchaient justement un prétexte à
s’échapper du protocole de la petite ville. Cela prenait
des allures de pique-nique mondain. Le gouverneur lui-même, pourtant,
il n’était plus un jeunôt, il savait garder son rang,
céda, sans doute à sa jeune femme, ou à ses filles,
en tout cas, il se laissa tenter, prit la route dans sa calèche,
précédé et suivi de cinquante lanciers.
Abraham était revenu la veille de Kippour. Il avait passé
la chaîne des sommets, puis les pâturages en se mêlant
aux troupeaux en transhumance. A mesure qu’il se rapprochait de
sa maison, il devenait plus méfiant, plus prudent, s’étonnant
de ne pas rencontrer de patrouilles. Il connaissait Sverdlov de longue
date et était loin de le sous- estimer. Il se glissa dans la
splendeur automnale des bois, suivant les pistes d’animaux sauvages,
tirant son cheval par la bride derrière lui pour ne pas agrandir
les trouées. Le secret de leur démarche froissait les
dernières baies de saison, les champignons et les bruyères.
Ils étaient si discrets que les oiseaux surpris, renonçant
à une envolée tapageuse se contentaient d’interrompre
leur ramage sur leur passage, les observant curieux, méfiants.
En atteignant la source de la Roche-qui-Pleure, il était tout
prés de chez lui, mais il dissimula son cheval sous le rocher
en surplomb, et attendit caché sous les ramées basses
l’heure crépusculaire où on viendrait lui dire que
la route était libre. Il avait choisi cette source pour sa proximité
et le touffu de sa végétation. Les rayons obliques du
soleil allumaient dans les feuilles l’émerveillement d’un
vitrail aux couleurs chaudes. Yossi surgit, par enchantement au bord
de la cascade et siffla, tel un merle noir à bec jaune appelant
sa femelle. Abraham avança hors des branches. Le gosse se rua
sur lui, l’enlaçant de toutes ses forces..-“Grand-père,
grand-père”
Abraham caressait les boucles soyeuses, luttait contre les larmes qui
lui venaient aux yeux.
-“Allons “fit il en l’écartant, à bout
de bras”On va être en retard, ils nous attendent pour commencer
la prière. As tu vu quelque chose?”
-”Non, la route est libre”
Abraham le regarda attentivement. Cette facilité le déconcertait.
Pourtant il savait pouvoir se fier au petit. Il était sérieux
et sa vue était celle d’un faucon de chasse.
-“Allons” répéta t il.
Ils suivirent un instant le cours du courant où les sabots du
cheval clapotaient sur les galets, émergèrent dans un
pré, s’effacèrent dans un verger. Ils inspectaient
sans cesse les alentours. Sans les exigences de la fête, il aurait
pu attendre la nuit. Dans le petit radillon, Yossi chevaucha le cheval,
Abraham avança courbé en deux, se dissimulant derrière
le muret de pierres sèches. Il ne se redressa que sur le parvis
de la maison, ou les femmes sortirent pour l’accueillir.
C’est là, que la longue vue de marine de l’espion
caché entre les rochers à plus d’un kilomètre,
l’identifia. Selon les ordres formels de Sverdlov, il avait attendu
la nuit pour avertir.
Chapitre 10
10
Le village semblait dormir, pelotonné sous le soleil automnal.
Seul de temps à autre, le bourdonnement des prières montait
de la synagogue, ronflait dans les ruelles vides où picoraient
quelques poulets au pépiement discret. Le paysage entier était
emmitouflé d’une ouate de langueur. Pressé d’être
un “grand”,Yossi avait voulu se joindre au jeûne des
adultes. Maintenant la faim lui tordait le ventre, boulait dans sa gorge,
pesait à ses tempes. Mais il serrait les dents, entêté.
Il traversa vivement les cuisines, craignant la tentation des grandes
marmites mijotant doucement, saisit le flacon de sels réclamé
par sa mère, reprit la sente du retour vers la maison de prières.
L’éclat de lumière l’arrêta intrigué.
Le clignotement de l’héliographe se répéta.
Un autre lui répondit dans les collines basses. Le regard de
Yossi se fit aigu, fouillant les pentes. Il eut tôt fait de découvrir
le groupe de soldats autour de l’instrument à miroir et
les chevaux parqués à l’ombre du grand cyprès.
Là bas il y avait la silhouette d’une sentinelle maladroite
sur le ciel clair..Une autre se profilait sur le versant. Yossi se mit
à dévaler dans la venelle, faisant gicler les cailloux.
Dans la salle de prières, rien ne troublait l’atmosphère
de paix. Enveloppés dans leurs châles, les hommes ondulaient
en vagues de blancheur au rythme des lamentations, implorant le pardon
des fautes commises. Du côté des femmes, un nourrisson
énervé vagissait doucement. Yossi pénétra
en catastrophe, traversa la pièce, vint s’accrocher à
la main de son grand-père
-“Grand-père, grand-père, les soldats, ils sont
partout. Tout autour”
Abraham d’un battement de paupières fit signe qu’il
avait entendu, sans interrompre sa prière. Yossi hésitait
entre l’urgence de crier l’alerte de sa peur et la sainteté
du moment. Devant l’armoire des rouleaux de la Thora l’un
des oncles éleva la corne de bélier et le “shophar”
fit entendre le sanglot de sa plainte, puis le long crescendo de son
appel millénaire.
L’aide de camp raidi dans son garde-à -vous, osait à
peine respirer. Sverdlov allait et venait fouettant de sa cravache le
cuir de ses bottes avec des airs de vieux lion se battant les flancs
d’énervement..Il était en colère, pas une
de ces colères bougonnes qu’il affectionnait, non, il était
furieux, exaspéré. Dans l’entrelacs des vallons
et des failles, les soldats avaient mis un temps fou à cerner
le village. Puis sans avertir personne, Monsieur le Chef de la Police,
avide de lauriers faciles, avait usé de son titre pour franchir
le cordon des recrues avec quatre de ses aides pour aller présenter
un mandat d’arrét. Arguant de la sainteté de la
fête, les femmes et les enfants les avaient chassés sous
une grêle de cailloux, encore heureux qu’ils aient pu se
retirer. Maintenant le village savait et on pouvait voir qu’il
se barricadait. Et voilà qu’on venait lui apprendre l’approche
d’une procession de calèches de fêtards et de leurs
amies. Il ne manquait vraiment que ces imbéciles de charognards.
Ou se croyaient ils donc? A la kermesse?
-“J’avais dit: Personne ne se montre, personne ne bouge.
Les cavaliers pénètrent, après moi au moment de
la prière finale..C’est ce que j’avais dit, Non?
Est -ce que vous comprenez le russe bande d’abrutis?!!”
Il jeta un coup d’oeil dans sa longue vue, observa les femmes
et les enfants barrant les passages de faisceaux épineux, murmura
songeur:
-“Il va falloir tout revoir...”
Il regarda machinalement autour de lui, prit conscience de l’ordonnance
toujours au garde -à -vous
-“Eh bien, qu’est-ce que tu attends? Va poser des piquets
de garde, et si un seul de ces gandins pénètre dans la
vallée..Que Dieu ait pitié de toi. Est-ce que je me suis
bien fait comprendre cette fois-ci?”
Chapitre 11
11
L’officier salua, se précipita vers sa monture. Sverdlov
reprit sa lunette d’approche. Dans les rues du village on ne voyait
point d’hommes, mais il ne se faisait pas d’illusions .Ils
continuaient leur jeûne et leurs prières, mais leurs armes
devaient être déjà à portée de leurs
mains .Il s’assit lourdement sur le rocher, bourra sa pipe avec
application. Il n’y avait plus d’autre solution ; il devrait
faire les sommations d’usage. On ne livre pas l’hôte
venu demander asile sous votre toit et Abraham n’était
pas un passant...Ils allaient refuser, il faudrait forcer un chemin
à ce policier. Le village était un nid d’aigle,
appuyé sur un à-pic, on ne pouvait l’aborder que
par le sentier des vergers. Les arbres s’arrêtaient au pied
de la colline et les prés ras, et vides montaient drus vers les
murs de pierres des maisons aux fenêtres en forme de meurtrières.
.Maintenant tous les passages étaient obstrués. Il faudrait
grimper en fantassins. Cela risquait d’être un crève-coeur
de part et d’autre. Il mordit le tuyau de sa pipe à l’en
faire craquer. C’est alors qu’une estafette vint l’avertir
que le gouverneur en personne l’attendait à l’entrée
de la vallée. C’était vraiment le bouquet.
En chemise blanche bouffante,le comte Borowsky,Casanova de sous-préfecture,faisait
à l’ombre d’un bosquet des exercices d’assouplissement
,le sabre au clair, tout en expliquant à un petit cercle d’intimes
et d’admirateurs, comment lui, Borowsky eut réglé
cette affaire en deux temps trois mouvements. Qu’on lui donne
seulement une escouade de cavaliers sabres en mains..Il parlait fort,
afin que sa voix porte jusqu’aux dames installées sous
leurs ombrelles bordées de dentelles. Apercevant le commandant
et son officier d’ordonnance, il lança à la cantonade:-“Il
vous en faut du temps pour votre petit pogrome..Surtout, n’hésitez
pas à nous demander de l’aide.”
Il y eut des rires. Le jeune lieutenant se raidit sur sa selle.Sverdlov
lui lança un coup d’œil, grommela entre ses dents
”idiot”, et le jeune soldat se demanda si ça lui
était adressé où bien à Borowsky ? Sous
chaque arbre, chaque coin d’ombre, des groupes s’étaient
installés. Les robes formaient des corolles de couleurs sur l’or
des pailles sèches. On avait commencé à collationner.
Le long de la route, les calèches et phaétons attendaient
comme à la porte d’un bal, les chevaux le nez dans des
musettes de picotin, piaffant et battant les mouches de leurs queues.
C’était vraiment un pique-nique, il ne manquait qu’un
kiosque à musique et l’orphéon. Sous le grand cèdre,
les lanciers avaient formé les faisceaux. Sverdlov se dirigea
au petit trot vers l’enseigne du gouverneur.
Sous le dais, il trouva un Chef de la Police, très agité,
réclamant des actions de représailles immédiates,
l’étouffement dans l’oeuf de la révolte renaissante.
Le gouverneur songeait que cette partie de campagne pouvait lui coûter
cher.
Présent sur place, il serait tenu pour responsable de tout ce
pataquès. Sombre il fit signe au commandant:
-“Asseyez vous, Sverdlov. Monsieur le Chef de la Police Koutchivo
me rapporte que vous n’avez pas soutenu son action?”
-“Monsieur le Chef de la Police ne m’a pas demandé
de soutenir quelque action que ce soit, et d’ailleurs je ne lui
aurais pas permis de faire une bêtise pareille si il m’en
avait informé. D’autant qu’il n’avait aucune
raison d’agir ici par lui-même.”
-“Ah, pardon! Excusez moi! Le prévenu est sous le coup
d’une inculpation criminelle relevant de...”
Tendant ses paumes ouvertes, le gouverneur contint le flot de la dispute.
-“Sverdlov, ou en sommes nous?”
Chapitre 12
12
L’officier se rembrunit.
-“Nous allons faire les sommations, mais ils vont sans doute les
repousser.”
-“C’est de la rébellion” glapit Koutchivo
-“Si ils acceptent, pour eux, c’est de la trahison. Le village
s’est barricadé.Ils disposent d’un avantage stratégique
absolu et sont d’excellents tireurs, nous risquons d’essuyer
de très lourdes pertes..”
-”Le Général Groudkov n’a pas enregistré
de pertes si sensibles lors de..”
“Permettez votre Honneur, permettez, le général
disposait d’un régiment d’artillerie et ne prenait
pas en compte les pertes dans la population civile...Je n’ai à
ma disposition que quelques pièces postées en des positions
que je ne peux dégarnir sans m’exposer à une surprise
possible sur la frontière.”
-“On ne peut pourtant pas laisser les choses en état..”.
-“Non. Sans compter, qu’ils viennent de rentrer leur récolte
et que l’hiver approche. Un siège serait du pire effet
sur les populations..J’ai fait appeler des renforts”
-”Absolument, on ne peut faire traîner l’affaire.”
-“A moins...” fit Sverdlov
-”A moins?”
-“A moins votre Honneur qu’on ne puisse parlementer à
l’aide d’un intermédiaire”
Le Chef de la Police sursauta:
-“Parlementer?!! Vous n’y pensez pas! Un condamné
en rupture de ban..”
-”Vous avez quelqu’un en vu?”
-“Oui, le saint Rabbin Ovadia. Je l’ai envoyé chercher
.Avec votre permission.”
Le gouverneur ne releva point l’entorse contenue dans la phrase.
La solution lui plaisait, on pourrait faire pression sur toute la communauté
juive, le rabbin comprendrait que le village ne pourrait tenir contre
l’armée, que celle-ci serait fort mécontente, et
quand l’armée et les cosaques sont mécontents, un
pogrome en ville est vite arrivé.
Vraiment la solution était bonne.
-“Bon, essayons. Amenez quand même deux batteries à
pied d’œuvre en cas..”
En recevant la convocation, le rabbin Ovadia avait senti physiquement
les doigts de l’autre sur sa gorge. Il était au courant
des événements, n’en augurait rien de bon. Mais
Il connaissait assez les gentils pour savoir qu’ils ne l’auraient
pas invité sans avoir besoin de lui. Il se présenta accompagné
d’une délégation et de l’avocaillon d’Israschvily.
En les voyant le gouverneur devint nerveux, il avait imaginé
l’entrevue avec le rabbin comme un dictat. Cependant le religieux
avait eu l’air de bien comprendre la menace de ses allusions.
Il l’écoutait attentivement caressant sa barbe et hochant
le chef en assentiment. Dès avant ses conclusions, il suggéra
que la reddition d’Abraham Israschvily serait préférable
pour tout le monde. Déjà le gouverneur souriait soulagé
et condescendant, Ovadia ajouta;
-“..D’autant que son cas est subjudicae, son avocat ayant
fait appel et qu’il sera peut- être acquitté.Sans
compter le désir probable de la justice de le faire passer en
jugement pour son évasion et autres méfaits.”
Le gouverneur sentait la colère le gagner. Il ne se débarrasserait
donc jamais de cet Israschvily?
Le rabbin dut sentir le vent car tout à coup, il se déclara
prêt à porter l’ultimatum au village. Comme le gouverneur
se détendait, il lui fit remarquer la difficulté morale
des enfants d’Abraham à livrer leur père au bourreau,
le mieux serait d’annuler la sentence de mort. Cela avait duré
des heures. Finalement la décision adoptée avait été:
Reddition d’Abraham, annulation de l’appel et de toutes
les procédures... et la grâce du gouverneur commuant la
peine de mort en déportation à perpétuité.
Le gouverneur signa l’arrêt, le relut, s’étonna
lui-même de ce compromis, haussa les épaules et le tendit
à Sverdlov. Qu’il se débrouille, pour lui il en
avait fini, il était couvert quoiqu’il arrive. Ce palabre
avec ces orientaux, l’avait épuisé.
Chapitre 13
13
Abraham était debout dans sa véranda. Il regardait les
batteries de canon prendre place sur les collines éloignées.
Maintenant il croyait comprendre pourquoi Sverdlov lui avait donné
deux jours pour se rendre. Il prit sa décision. Ses fils refusaient
de le livrer mais ils ne pourraient l’empêcher de tenter
de forcer le blocus. Il n’y croyait pas. Sverdlov avait eu le
temps de parfaire l’encerclement, c’était un bon
officier. Mais il valait mieux mourir seul dans les montagnes que d’entraîner
tout le village. C’est alors qu’il les vit monter vers la
barricade. Derrière un sous-lieutenant portant le fanion blanc,
il y avait Sverdlov et le rabbin...Il les reçut à sa table
d’hôte sous le pampre de la cour. Ses trois fils aînés
debout, armés derrière lui.
En s’asseyant l’un en face de l’autre, ils ne purent
s’empêcher de sourire, cela faisait tant d’années
qu’ils se cherchaient par monts et par vaux, lui et Sverdlov.
Alors le commandant sortit le parchemin...
-“Et le village est épargné?”Demanda Abraham
à la fin de la lecture.
Sverdlov le regarda dans les yeux
-“On ne parle plus du village”
L’un des fils fit irruption;-“Nous ne livrerons pas le père”
Le rabbin leva la main;”Les fils de Dan ont livré Samson...La
vie doit continuer..”
-“Je serai demain matin devant l’entrée du village”
dit Abraham coupant court, puis se tournant vers le plus jeune de ses
fils
-“Apporte donc une cruche de vin, ces gens ont soif”
Le jour hésitait à passer la dentelure noire des crêtes
orientales quand les villageois vinrent en silence se ranger près
de la porte. Leurs pieds foulaient la rosée gonflée perlant
sur les herbes entre les pierres du chemin. Ils portaient dans leurs
bras leurs présents d’adieu. Dans le calme qui précède
le jour on pouvait entendre les prières des fils d’Israschvily
dans la petite synagogue. Puis ils sortirent, ombres blanches, s’
arré- tèrent pour plier leurs châles et retirer
leurs phylactères. Abraham baisa la mezouza du linteau de la
porte. Ils s’avançèrent et on put voir que le père
n’avait pas d’arme. Son fils aîné ceignait
son sabre et le cadet portait le long fusil de nacre. Les femmes se
mirent à hululer leur chagrin selon la coutume des deuils et
des catastrophes.
Abraham s’arrêta aboya;-“Suffit!!”
Son cri mordit, déchira les sanglots..Le fils aîné
se porta en avant;
-“’Qu’avez vous à crier? Mon père est-il
mort?”
Alors ils se rapprochèrent tous pour recevoir sa bénédiction
et il avançait lentement, élevant ses mains les doigts
en triangle pour les bénir, caressant parfois une tête
où le galbe d’une joue. Il refusa tous les présents.
Ils lui disaient:
-“Prends, comment te rappelleras tu de nous?”
Et il souriait:-“Et comment vous oublierai-je?”Et encore
montrant son sac”Comment voulez vous que je les porte?”
Lorsqu’il atteint le dernier coin de la dernière maison,
il n’y avait rien devant lui que le vallonnement des terres vides.
Tout à coup Abraham sentit l’étau de sa solitude,
le vide à venir de ses jours.
A ce moment, Joseph surgit de derrière le mur. Il portait un
balluchon fait d’une couverture.
-“Grand-père emmène moi avec toi!”
Abraham aurait voulu commander”Yossi retourne à la maison”
mais sa gorge restait nouée. Le petit garçon dressé
au milieu du chemin, répéta;
-“Emmène moi avec toi “
Israschvily se retourna. Et voilà; ils étaient tous arrêtés
à l’orée du village, serrés les uns contre
les autres et ils le regardaient en silence..
Il s’entendit prononcer;
-“Donne moi Joseph, ton dernier né, mon petit-fils, pour
que j’en fasse un juif.”
Son fils devint très blanc, puis acquiesça d’un
hochement de tête. Dans la foule la mère hurla:”Yossi!!”
Le petit mit sa paume dans la sienne et ils descendirent tous les deux
vers les gens d’armes de Sverdlov.
Chapitre 14
14
Chaque jour la colonne des convicts s’ébranlait dans les
restes de nuit livides, par les faubourgs engoncés dans leur
sommeil. Le piétinement de leur troupeau mal éveillé
glissait le long des façades claquemurées et les chiens
aboyaient du fond des cours sombres. Au point du jour ils étaient
déjà loin sur l’étirement de la route déserte.
Peu à peu les montagnes derrière eux avaient sombré,
entraînant les horizons de leurs souvenirs. Ils avançaient
jour après jour dans un paysage de purgatoire, dont les lignes
fuyantes leur donnaient la nausée. Terres vides, couchées,
aussi loin que porta leur regard..Autour d’eux, les espaces anonymes
du plat pays les écrasaient de leur immensité, augmentaient
leur angoisse bien plus que les fouets des gardes ou la longueur des
baïonnettes de leurs fusils. Peu à peu le jour s’affirmait,
le soleil se mettait à peser sur leurs nuques, la poussière
de leur piétinement raclait leurs gorges et ils marchaient les
yeux au sol, attentifs au pas suivant, la tête comme un grelot.
L’officier responsable chevauchait devant ,puis les forçats
du bagne, le crâne lisse, les membres enchaînés,
puis les déportés, un chariot de l’intendance fermait
la colonne. Derrière suivaient quelques charrettes où
s’entassaient des familles de bannis qui avaient reçu l’autorisation
de les suivre en Sibérie comme colons. On changeait la garde
de district en district. Les soldats arrivaient, arrogants ou hargneux
d’être de corvée. Ils passaient leur mauvaise humeur
sur le bétail humain. Peu à peu la rigueur de la marche
commune ponçait les attitudes ou exaspérait les haines.
Une nouvelle relève venait rétablir les distances. Tout
groupe humain crée sa hiérarchie, la chiourme avait la
sienne, basée sur la rigueur de la peine. Les bagnards à
vie en formaient l’aristocratie, auréolés de leurs
violences, immunisés par leur condamnation, tout en bas de l’échelle,
il y avait les bannis à courts termes. La grâce accordée
à Abraham en faisait un être à part,que ni les prisonniers,ni
les gardiens ne savaient ou classer,aussi il marchait seul, Yossi à
ses côtés .Le jour était aussi long que la route.
Les hameaux émergeaient au bord de l’horizon, leurs maisons
lentement prenaient hauteur d’homme Les paysans sur les bas-côtés
se signaient à leur passage. La gardeuse d’oies repoussait
son troupeau caquetant et sifflant, les regardait d’un air grave.
Rarement des galopins ou des ivrognes leurs lançaient des lazzis.
Parfois, une baba descendant le long de la colonne leur donnait, un
bout de pain, quelque oignon terreux en marmottant une bénédiction.
Aussi lentement qu’il s’était dégagé,
le village derrière eux s’enlisait dans les terres .Eux
l’avaient déjà oublié, attentifs à
se haler vers l’étape suivante .Au crépuscule mauve,
ils arrivaient devant quelque muraille, vieilles forteresse du temps
des guerres tartares, couvent de moines austères, casernes de
garnison..On parquait les condamnés dans une cour ou derrière
de hautes palissades de troncs mal équarris. Les sentinelles
prenaient leur quart .En entrant dans l’enclos les plus fatigués
se laissaient tomber au sol dès la rupture des rangs, certains
s’allongeaient de tout leur long, échoués sur la
berge de leurs souffrances, les muscles rompus. Les autres, se hâtaient
d’élire un coin de mur pour y passer la nuit.. Le moment
venu, ils se formaient en files mornes devant les chaudrons noirs.
Chapitre 15
15
On leurs versait une louche de soupe graisseuse et un quignon de pain
de seigle dur, queYossi venait chercher pour son grand-père et
pour lui, car quoique les familles de déportés soient
laissées hors des murs, tout le monde fermait les yeux sur sa
présence. Le gosse éveillé et dur avait gagné
une position de mascotte ,de ludion nécessaire, circulant entre
les groupes aussi serrés que des poings ,apportant les nouvelles,
les propositions de corruptions dangereuses à transmettre , l’argent
pour la vodka à la sentinelle qui “oubliait” une
partie des bouteilles à sa portée. Car dans la soirée
sous les arches des cloîtres,à la lueur des flaques de
lumières tombant d’une fenêtre où bien d’une
lanterne,les affiliations,les groupes de forces se reformaient autour
de jeux de hasard et d’une bouteille d’alcool frelaté
et violent. Les plus nombreux étaient arrivés du pays
des zaporogues et ceux là reconnaissaient l’autorité
de Vassily.
L’homme avait des moustaches de bellâtre, des dents très
blanches et un rire métallique qui effaçait ses yeux.
Il était jovial, soigné, coquet même, et il était
difficile de croire qu’il était condamné à
trois perpétuités de travaux forcés. Si vous demandiez
à un de ses fidèles quel avait été son crime,
ils éludaient la question, se contentant d’affirmer “contre
cela, même la protection du gouverneur ne pouvait rien”.Cependant
il gardait une influence bizarre sur le convois. Alors qu’on abandonnait
les blessés, les épuisés dans quelque lazaret au
file de la marche, lui qui se déclarait malade depuis le premier
jour du voyage était assis dans le fourgon de l’intendance.
Ce qui ne l’empêchait pas d’apparaître souriant
chaque soir pour diriger ses affaires et on murmurait qu’il avait
une femme dans la caravane pour payer les soldats de différentes
façons. Dès leur première rencontre,Abraham se
penchant sur Yossi lui avait dit;”Garde toi de ce gars “
Ossip avait une grande carcasse, un crâne d’oiseau et un
sourire d’enfant timide. Il avait été élevé
chez un pope par une gouvernante plus sèche qu’une trique,qui
avait reporté sur lui toute la haine jalouse qu’elle avait
eu pour sa mère ,une gaillarde pécheresse qui s’était
enfuie en laissant le marmot. Entre les différentes corvées,
elle avait chargé son âme d’enfant du péché
originel et faisant bonne mesure y avait ajouté les siens propres
et même ceux d’autrui, promettant l’enfer après
son purgatoire. Le gosse avait grandi, aussi affamé de pain qu’assoiffé
d’affection,avec des joies de chien errant pour une croûte
ou une caresse. Pour l’avoir écouté et lui avoir
souri, Yossi s’en était fait un ami, un esclave encombrant,
car le moujik ne le quittait plus. Ossip oscillait continuellement d’un
optimisme pastel à un cafard noir. Quand il s’enlisait
dans ses marécages spirituels, il cherchait à se raccrocher
à Yossi avec des gestes de noyé, des pleurs de désespoir
total. L’enfant, petit animal sain, ne pouvait le comprendre mais
sentant instinctivement le danger, effrayé il ruait pour se dégager
de ce cloaque, le renvoyant brutalement..L’autre docile, soumis,
revenait repentant la crise passée.
Fin connaisseur dans l’art d’exploiter les sentiments humains,
Vassily s’amusait à observer ce jeu de balançoire,
jusqu’au jour où pour le faire rire, un convict lui raconta
l’histoire d’Ossip:condamné pour avoir, étant
saoul assommé son pope”bienfaiteur” avec une bouteille
appartenant au”culte”.L’affaire valait au plus un
bref séjour en prison, mais le pope vexé était
vindicatif, Ossip bourrelé de remords, avide de martyr, avait
confessé quelques menus larcins et la Sibérie étant
vide,le juge l’avait banni pour quatre ans. En écoutant
le récit, les yeux de chat de Vassily se rétrécirent,
sa main un instant arrêta le roulement des dés, puis il
joignit son rire à ceux de ses compères. Le lendemain,
il fit venir Yossi et plantant son regard froid de serpent dans les
yeux du gosse, lui dit;
-“Vends moi Ossip”
Chapitre 16
16
Comme l’enfant restait bouche bée sans comprendre, il poussa
vers lui des friandises mêlées à quelques roubles
et avec un sourire engageant:
-“Allons, vends le moi, à quoi il te sert?”
Choqué le garçon se raidit
-“Je peux pas le vendre”
-“Non?”
-“Non, il est pas à moi.”
-“A qui il est alors? A ton grand -père?”
-“Il est pas à mon grand-père ..Il est à
personne..Les gens ça s’achètent pas “
Le sourire narquois de Vassily flotta sur l’assistance qui s’amusait.
Il prit une pièce la tendit à Yossi.
-“Tu as raison .Va porter cette pièce à Yvan au
portail, dis lui de donner les bouteilles à Ossip pour qu’il
nous les apporte”
Il tenta de caresser la tête du môme mais celui-ci rétif
évita la main, prit la monnaie s’éloigna. Arrivé
dans l’ombre, il se retourna vers les rires, cherchant à
comprendre, puis haussant les épaules partit vers le portail
où Yvan était en faction.
Dès la boisson apportée, Ossip voulut s’esquiver
à son habitude. Vassily le retint.
-“On m’a dit que tu étais de Polotov?”
Le moujik habitué aux mauvaises plaisanteries, faisait oui, tout
en tirant sur sa manche pour se dégager. Mais Vassily le tenait
bien.
-“D’après ma sainte mère, j’avais un
cousin qui a grandi chez le pope de Polotov, tu l’as connu?”
-“ Non. Il n’y avait personne chez le pope Alexandrov que
moi.”
-“Comment tu as grandi dans la maison du révérend
Alexandrov?.. Mais alors, c’est toi!!”
Il lui passa le bras autour du cou, l’entraîna confus dans
la lumière.
-“Regardez qui est là,Ossip de Polotov, mon cousin!”
En un instant Ossip se retrouva au centre d’un cercle hilare.
On lui tapait dans le dos, on l’asseyait aux cotés de Vassily,
on le faisait boire. Petit à petit, il se détendait, rendait
un sourire hésitant..Voilà que lui, l’esseulé,
le paria méprisé, se retrouvait au coeur d’un compagnonnage
chaleureux. La vodka montait vite à son cerveau d’alcoolique
atavique. Maintenant; peu lui importait la longueur de l’étape,
tout le jour n’était que l’attente du soir où
il pourrait tirant son pipeau de roseau de sa manche, faire danser ses
nouveaux amis; qui autour de lui battaient des mains en cadence, et
sentir l’alcool dans sa gorge. Au début, il essaya de faire
participer Yossi aux agapes puis il oublia son ami rétif. Pour
la première fois de sa vie il se sentait une appartenance.Vassily
était son ami, son frère, son exemple, son gourou .Le
fruit était mûr à point, Vassily décida arrivé
le temps de la cueillette. Ce soir là,Ossip trouva ses“amis”silencieux,
accablés. Il questionna inquiet. On le prit à part pour
lui chuchoter en confidence, une histoire abracadabrante, si embrouillée
qu’Ossip en perdit le fil presque immédiatement, seul l’épilogue
restait clair: Le lendemain on pénétrait dans un nouveau
district,Vassily y serait en danger de mort, il fallait le cacher, le
mieux aurait été de le dissimuler parmi les déportés
mais qui le remplacerait?
Chapitre 17
17
On n’eut pas besoin de le pousser,il se porta aussitôt volontaire,quelques
jours à marcher parmi ses copains les forçats, il eut
fait bien plus,heureux de prouver son attachement. Il y eut des bravos,
on s’extasia sur les vertues de la famille et on but beaucoup
à l’amitié. Au milieu des rires et des plaisanteries
on rasa la tête du paysan, on lui ajusta des chaînes. Dans
la brume du petit jour, Ossip répondit avec un gros clin d’oeil
à l’appel du nom de Vassily. Le sous-off de la nouvelle
relève pressé d’expédier cette corvée
dans le vent frisquet y trouva son compte de forçats. La caravane
s’ébranla. Vassily un bonnet enfoncé jusqu’aux
oreilles sur son crâne rasé, marchait parmi les bannis.
A la première halte, Yossi remonta la colonne, trouva Ossip les
prunelles encore voilées d’eau-de-vie. Il dut le tirer
par la main pour attirer son attention:
-“Qu’est ce que tu fais ici?”
L’autre la langue pâteuse:
-“Laisse, c’est un secret. Je rends service, c’est
rien, une blague.”
-“Une blague pour qui?”
La vodka et une pointe de doute tout à coup au fond de son cerveau
embrumé, énervérent Ossip. Yossi repoussé
rudement, trébucha en arrière.
-“Va, je sais ce que je fais”
Yossi voulut revenir, mais déjà un mur de convicts vigilants
s’était dressé entre eux.
-“Tu sais ce que tu fais ? Idiot!Tu sais ce que tu fais ?Dourak!”
La vieille injure de son enfance dressa Ossip.
-“Moi ,dourak?Attends..”
Mais les forçats ne tenaient pas à attirer l’attention,
ils retinrent le grand moujik furieux et gesticulant.
-“Laisse, ce n’est qu’un gosse, comment peut il comprendre?”
Yossi revint le long des visages ternes vers son grand-père,
mordant sa lèvre et choutant dans les cailloux. Avant, quand
Ossip le suivait partout, il aurait parfois hurlé pour être
débarrassé quelques heures de ce poids, maintenant il
ne découvrait dans son monde ambulant que des adultes, les yeux
rivés sur la catastrophe de leurs vies.
Abraham en le voyant lui posa la main sur l’épaule. Depuis
la sortie des montagnes il ne parlait pour ainsi dire plus. Il avançait
très droit, de son grand pas égal, sans jamais se retourner.
Même maintenant que les monts avaient depuis longtemps disparus
par de là l’horizon. Il sentit le chagrin du gosse resserra
son étreinte sur les muscles du bras. Déjà il fallait
reprendre la route.
Cette nuit là, la bande s’amusa beaucoup, on gaussa à
qui mieux mieux sur la stupidité des gardes. Ossip pour la première
fois était du côté des malins. Il était le
héros. Pour la première fois, on l’invita à
joindre le jeu et il perdit beaucoup, mais Vassily déclara magnanime:
-“Vous n’allez pas embêter mon cousin. Ses pertes
sont pour moi, d’ailleurs il vous les reprendra demain, pas vrai
Ossip?”
On rit. L’eau-de-vie était bonne. Ils étaient les
seuls à en avoir, eux et les gardes. Le troisième jour,
les chaînes ayant écorché les chevilles d’Ossip,
Vassily toujours prévenant, s’arrangea pour l’installer
dans le fourgon. Ossip-Vassily y trônait béat au-dessus
de tous. La nuit, il continuait à boire et à perdre au
jeu. La septième nuit, il était déjà très
ivre quand un grand cosaque posa la main sur les cartes et réclama
le payement des dettes. Ossip automatiquement se retourna vers son bienfaiteur,
mais Vassily contrit, se récusa.:
-“Vraiment, il ne pouvait continuer à couvrir une telle
malchance. Il n’avait jamais vu ça...”
Chapitre 18
18
Il lui expliquait avec des mots pour les enfants, qu’une dette
est une dette surtout une dette de jeu! Le moujik trappé, secouait
la tête, reconnaissant les vieilles règles. Il savait le
prix d’une parole dans les sociétés ou rien ne la
garantie. Il relevait des yeux implorants sur les visages verrouillés
qui l’entouraient. .Présentant le filet avant même
d’en sentir les mailles, Ossip voulut se dresser, une main le
retint. Peu à peu la peur le pénétrait, grandissait
en panique. Le “Grelé” s’était mis à
parler lentement, d’un ton geignard, compatissant envers toutes
les parties
-“...on ne peut demander à Vassily de donner sans jamais
recevoir..Mais que peut donner Ossip?”
La voix du Grelé était presque un sanglot.Tout à
coup il releva le visage comme frappé d’inspiration.
-“Mais si voyons, Ossip peut changer de place définitivement
avec son Vassily. Dans ce cas.. Vassily devra encore ajouter..”
A nouveau Ossip tenta de se lever et échoua.
-“Tu ferais ça pour moi? Tiens je te donnerai, ce que tu
voudras..”
Vassily l’embrassait, poussait devant lui une poignée de
roubles, une bouteille de vodka, se dépouillait de sa chemise
rouge qu’Ossip admirait depuis le premier jour, la posait elle
aussi devant le paysan. Ossip détournait le visage à droite
puis à gauche refusant le harnais .Dans la brume de son ivresse,
son esprit tournait en rond, sans parvenir à s’accrocher.
Le Grelé sentit son désarroi.
“Evidement si la chance lui est à nouveau favorable,Vassily
doit s’engager à refaire l’échange, et à
reprendre sa place..Pas vrai Vassilly?”
Tout autour la ronde des visages hochaient la tête approbateurs
.Ossip se jeta sur
l’argument avec l’énergie du noyé qui, rencontrant
une planche vermoulue veut ignorer la pourriture du bois gorgé
d’eau qui l’enfonce.
Le lendemain toute la chiourme savait que Vassily avait trouvé
un “remplaçant”.
“Sacré Vassily.”
On en faisait des gorges chaudes .Les gens aiment à trouver plus
bête que soi.
A midi les soldats firent descendre Ossip du fourgon et le menèrent
à son rang parmi les forçats, sans prendre la peine de
réajuster ses chaînes sur ses chevilles trop serrées.
L’homme remonta la colonne, poussé par les gardes, la figure
baissée. Les condamnés railleurs et rigolards l’interpellaient
au passage:
-“Eh Ossip..Comment ça va Ossip Vassilevitch?! Courage
mon petit père, tu vas avoir le temps de t’y habituer”
Le soir Yossi n’y tenant plus se faufila au secours de son copain.
Il le trouva recroquevillé à la limite de l’ombre
.Il avait déjà perdu la chemise rouge et l’aumône
des quelques roubles .On lui avait laissé un fond de bouteille
pour l’habituer à son chagrin.
Yossi dut le pousser du pied pour lui faire prendre conscience de sa
présence. Il leva un regard brumeux, eut un sourire peureux...
-“Qu’est ce que tu as fait?”
-“J’ai péché, c’est la volonté
du seigneur.”
-“Quel seigneur? Tu es fou?”
La platitude consentante de son ami le mettait hors de lui. Il le poussait,
cherchait à le relever et il criait:
Chapitre 19
19
“Demain tu retournes à ta place. Dis leurs que tu es Ossip!Qu’est
ce que tu as à perdre”
Mais le grand type inerte, assis par terre, se contentait de secouer
la tête en marmot- tant:
-“J’ai juré”
-“C’est vrai, il a promis”
Yossi fit volte face. Les ukrainiens de Vassily étaient dans
son dos.
-”Chose promise chose due “fit Vassily goguenard.
Yossi voulut se jeter sur lui.
-“Sale voleur ..Je le dirai moi que tu es un voleur d’âmes!”
D’une tape négligente un grand cosaque l’envoya rouler
cul -par -dessus tête contre le mur, puis l’agrippant, il
le souleva d’une main, chaton crachant vainement sa rage gratuite,
éleva le battoir de sa main de tueur...
Soudain Abraham surgit.
.Ignorant la brute il marcha droit sur Vassily..
-“Dis lui de laisser l’enfant tranquille”’
Il n’élevait pas la voix. Sur un signe le costaud reposa
Yossi.
-“Mon cher Abraham, tu connais les règles. Est ce que je
me plains moi de voir entre les prisonniers des gens qui n’ont
rien à y faire?”
Le sourire de Vassily devenait de plus en plus chaleureux. Dans le silence
on pouvait entendre sous le porche le grincement de la lanterne balancée
par le vent d’automne, alternant les ombres sur les pierres dures.
-“Yossi n’a rien à faire parmi vous”
-“Biensur,chacun s’occupe de ses affaires .Ossip nous rendra
les petits services”
il gloussa de rireӍa nous reviendra moins cher .Pas vrai
Ossip?”
Abraham saisit fermement son petit-fils par le bras, l’entraîna
avec lui. La marche rapide faisait trébucher l’enfant qui
tentait de se rebiffer:
-“Et Ossip?..C’est pas juste, ils n’ont pas le droit.”
Abraham ne répondait pas. Arrivé prés du paquetage
de leurs hardes, il le lâcha. L’enfant et son aîné
se dévisagèrent. Pour la première fois, Yossi douta
de son grand-père.
Peu à peu, ils s’étaient enfoncés dans l’automne.
Les gens avaient perdu le compte des distances et des jours.Yossi commençait
à croire que c’était ça ,l’exil,la
Sibérie,cette marche sans fin ,sous le ciel gris et lourd ,pesant
sur les lignes d’horizons diluées dans la brume,avec l’odeur
envahissante des étoffes grossières imbibées d’eaux
et de sueur, le bruit mou de la boue, malaxée par les pieds piétinant.
Même les soldats, le canon du fusil bouché d’un bout
de chiffon, le col de la capote relevé marchaient le dos rond
dans la hachure méchante des averses. A chaque étape,
ils abandonnaient une poignée de malades à la toux hargneuse.
Ils avaient atteint la forêt rousse et sombre, rayée de
bouleaux blancs. Un matin, devant un poteau de bois à l’allure
de calvaire, planté à la fourche des fondrières,
la colonne s’était scindée.
Chapitre 20
20
Il y avait eu des plaisanteries cyniques, des encouragements, des jurons,
des rendez-vous de bravade fixés dans un futur lointain..Ossip
n’avait rien dit. Il était parti, bœuf d’abattoir,
courbé, honteux, les yeux fuyant le regard de Yossi.
Abraham tenait fermement serré dan son poing la main de son petit-fils.
Les bannis avaient écouté diminuer le bruit des chaînes,
tandis que les silhouettes noires des forçats s’enfonçaient,
suivant les lignes fuyantes des parallèles les menant vers les
marais glacés de leur “katorga ».
L’antre profond du magasin sentait les peaux de bêtes à
fourrures, l’huile et les farines.
L’entassement des produits et des outils se perdait dans des coins
d’ombres sous les énormes poutres de bois brut. Yossi prit
l’huile pour la lampe et le quart de clous, que l’on venait
de lui peser sur la balance à fléau, et sortit. Son pas
résonnait sur le plancher de la véranda. Cela faisait
presque une semaine qu’on les avait dispersé. Abraham et
lui avaient échoué là ,au bout de ce hameau,étiré
le long des ornières de la route passant entre les isbas aux
volets peints et les bicoques de bois plantées de guingois,séparées
les unes des autres par des palissades basses, aux planches taillées
en biseaux. Yossi laissa de côté l’esplanade formant
place où l’église accroupie sous la bulle verte
de son clocher faisait face à un bâtiment de pierres peint
en bleu-roi, rehaussé de linteaux blancs; le poste de police
avec son drapeau portant l’aigle à deux têtes et
accolé le bureau marqué du cors de la poste. Il suivit
le sillon des roues dans la rue non pavée. À mesure que
l’on s’éloignait de la place, les cours se faisaient
potagers, puis vergers, les bâtisses s’espaçaient
jusqu’à être posées directement sur les champs.
Ils logeaient tout au bout, après eux, il n’y avait que
les tentes de peaux des nomades, leurs troupeaux de “cerfs”bizarres
aux larges sabots.
Abraham était sur le toit, replaçant des “tuiles
“de bois. Un vol d’oies cendrées passa, lui fit lever
le visage. Il suivit des yeux leur migration vers le sud, jusqu’à
ce que la corne de leurs appels s’efface dans l’éclat
blanc d’un ciel immense. Dans combien de temps arriveraient elles
là-bas? Il fallait se presser de finir les réparations
et les jours étaient courts. Il aperçut Yossi sur le chemin
du retour. Il était arrivé devant l’étrange
demeure de Mihael Mihaelovitch. Tout le terrain autour de la maison
était rempli de statues taillées à coup de hache
dans le plein du bois, certaines couchées, certaines dressée,
terminées ou à peine ébauchées, coloriées
ou non. Les éclats de bois et les copeaux parfumaient l’air
de leurs résines .Autour de l’isba,elle-même aussi
sculptée et peinte qu’une châsse ,il y avait de tout
,pèle mêle du poteau –totem aux dieux du Grand Nord
jusqu’aux saints du calendrier orthodoxe. Une mystérieuse
blessure qui le faisait boiter bas et sa familiarité avec l’olympe
compliquée de tous les dieux sibériens, avait valu à
Mihael un renom ambigu de demi sorcier. Il était arrivé
depuis un quart de siècle, katornik gracié d’un
bagne polaire, il aurait pu retourner en Russie, au lieu de cela, il
s’était installé là et vivait du commerce
de ses idoles. Debout, les pieds solidement plantés de chaque
côté du tronc. Mihael était tout à son ouvrage,
faisant virevolter sa hachette. Yossi s’arrêta fasciné
par le jaillissement des copeaux sous l’éclair de l’outil.
L’homme sentit sa présence, planta le fer dans le bois,
étira son corps et regarda l’enfant. Il avait des yeux
très bleus, une grosse moustache tombante, ombrant un sourire
ironique. Il essuya ses mains à sa large chemise serrée
à la taille d’une cordelette brune.
-“Alors, vous êtes les nouveaux voisins?”
Chapitre 21
21
Yossi hocha affirmatif. Le pétillement de ce rire perpétuel
dans les yeux de Mihael, l’intimidait, le troublait.. Il se décolla
des planches de la palissade, reprit sa route marmottant:
-“Je dois apporter ça à grand-père”
-“Sur” fit Mihael. Le môme s’éloignait
le long du chemin, il lui lança dans le dos
-”Dis lui de venir me voir ce soir en voisins”
Yossi leva le bras pour signaler qu’il avait entendu. Il poussa
la barrière de leur maison. Abraham questionna sans détourner
les yeux de son ouvrage:
-“Qu’est ce qu’il te voulait?”
-“Qu’on vienne lui rendre visite”
-“Tu as les clous ? Monte..”
Yossi assura le tronc unique ponctué d’échelons
contre le mur, se mit à grimper, avançant toujours le
même pied puis ramenant l’autre, le paquet contre sa poitrine.
Abraham saisit les clous.
-“La prochaine fois tu l’inviteras chez nous, c’est
mieux que d’aller dans une maison d’idoles.”
Le surlendemain la neige se mit à tomber; sans hâte, à
gros flocons, larges, serrés. Ils descendaient en un balancement
nonchalant, prenant possession de l’espace avec une souveraineté
sereine. Les enfants jaillissaient sur la route devant les maisons,
entre les tentes des nomades. Renversant leurs nuques coiffées
de bonnets de couleurs, ils levaient au ciel leurs faces lunaires cherchaient
à happer les papillons duveteux avec des cris de joie, des gambades
d’allégresse. Yossi était collé au carreau
étroit. Il se souvenait du village dans les montagnes, quand
il se réveillait après la bourrasque de la nuit et que
tout était blanc. Alors, là bas aussi, ils se précipitaient
vers les plans immaculés .Abraham l’observait:
-“Va, de toutes façons, on ne fera pas grand chose, aujourd’hui”
Le gosse était déjà de l’autre côté,
la porte battant derrière lui. Craignant de sa faire snober par
les enfants de chœur de l’église orthodoxe, Yossi
tournant le dos à la grand’place descendit vers les marais
guidé par les appels et les rires. Il déboucha brusquement
sur une glissoire aménagée par une bande de marmots entre
les touffes d’ajoncs gelés, s’arrêta indécis,
surpris lui-même par son irruption, intimidé par la jeunesse
des joueurs. Les enfants aux yeux bridés, tout à l’affaire
de leurs glissades, l’ignoraient. Assise en face une fillette
lui souriait, berçant un poupon emmitouflé dans ses fourrures.
A côté de lui un garçon, à peu prés
de son age, lui accorda un regard rapide et posa une paume apaisante
sur le crâne d’une chienne argentée, qui grondait
en découvrant ses crocs à l’intrus.
-“Elle est à toi?”demanda Yossi.
Le nomade l’observa, retenant sa réponse, se décida
enfin comme à regrets
-“Oui c’est Ousky”
Et il reporta son regard sur les patineurs.
-“Moi aussi j’avais un chien”dit Yossi et sa gorge
se noua au rappel du grand berger à poils rudes. L’autre
ne paraissait pas l’entendre. Ils restèrent un moment côte
à côte à observer la kermesse des gosses, échangeant
un sourire condescendant lors des chutes et carambolages. Tout à
coup l’enfant Yakout ramassa ses lignes et déclara tout
à trac sans se retourner vers lui:
-“Aouak va pêcher.”
Et il s’éloigna vers le lac avec sa chienne sur les talons.
Yossi lui emboîta le pas sans rien dire. Arrivant au bout de la
glissoire, ils ne purent y résister ni l’un ni l’autre
et
exécutèrent presque simultanément une longue glissade.
Alors, ils partagèrent un sourire satisfait et complice et s’éloignèrent
ensemble sur la glace dure.
Chapitre 22
22
Emmitouflé dans sa fourrure de froid, le village s’abandonna
à sa somnolence hivernale; au lent écoulement du temps,
au chapelet des jours courts. De temps à autre, un traîneau
à sonnailles glissait le long des tas de neige entassés
devant les maisons. Dès les longs crépuscules, les loups
venaient hurler tout prés des étables où les vaches
meuglaient doucement dans le clair obscur tiède. Seuls les troupeaux
de rennes des nomades s’aventuraient sur les marais gelés,
poussés par les chiens au regard clair et les cris gutturaux
des enfants vêtus de peaux de bêtes. Yossi observait le
semis de leurs silhouettes ondoyant sur la neige, les enviait, se souvenant
du glissement des moutons sur les pentes. Dans la petite cabane on vivait
chichement. Les jours s’enfilaient uniformes sur le fil du temps
désoeuvré. La matinée s’usait à de
menues corvées, à préparer des outils pour un nébuleux
printemps à venir. Ils mangeaient un brouet d’épeautres,
puis Abraham s’asseyait dans un coin de la fenêtre, ouvrait
un gros livre à la couverture marbrée et s’appliquait
à instruire son petit-fils, à lui transmettre les mélodies
des prières ancestrales. Le soir très souvent, Mihael
Mihaelovitch arrivait claudicant. Il tirait de la profondeur d’une
de ses poches une pomme ridée dont l’odeur embaumait toute
la chambre, souriait;
-“Y aurait-il par ici un écureuil grignotant?”
Yossi détestait qu’on l’appelle “écureuil”
mais adorait les pommes. Il saisissait le fruit et sautait de côté
pour esquiver le pinçon de sa joue. Les deux hommes riaient,
tiraient l’échiquier du coffre, l’installait sous
le lumignon, se mettaient à jouer, aspirant bruyamment le thé
fort en serrant les dents sur un morceau de sucre dur. Ils s’entendaient
fort bien, ayant accepté une fois pour toutes leurs différences
et unis par un égal mépris de la bêtise humaine.
Mais tandis qu’Abraham ne se moquait de personne, Mihael riait
de tout. Un ennemi commun, le pope de la paroisse avait cimenté
leur amitié. Ils l’avaient mis en fuite l’un par
sa croyance l’autre par sa mécréance.
Le révérend ecclésiastique était arrivé
dès la première semaine. Abraham et Yossi en train de
réparer leur toiture, l’avaient vu venir de loin, suivi
de son vicaire. Le pope n’était pas grand mais, preuve
tangible de la vigilance divine pour les “justes”, il était
confortablement gras .Il avançait ,retroussant soigneusement
son vêtement pour échapper aux flaques,le bedon de son
ventre lui faisait cambrer le dos et rejeter en arrière son visage
orné d’une barbe carrée. Son servant sautillait
dans son sillage, ombre dodue, portant le livre et les objets du culte.
En arrivant devant la maison il se précipita pour ouvrir la barrière.
Abraham accroupit au bord de son toit, observait les intrus plantés
dans son jardin.
Chapitre 23
23
-“Eh bien, mon brave, qu’attendez vous pour” nous
recevoir?” héla le religieux. D’un ton rogue, et
comme Abraham rappelé à ses devoirs d’hospitalité,
s’apprêtait à descendre, il ajouta sévèrement:
-“Je ne vous ai pas vu à la messe. C’est très
mal. Cet enfant pourrait aider au culte rendre de menus services à
la cure.?..Quels que soient vos péchés, souvenez vous
de la mansuétude du ciel.”
-“Grand père n’a rien fait de mal” interrompit
Yossi dressé sur se ergots .Le pope gloussa sardonique.
-“Mon fils, nous faisons tous le mal .L’important c’est
le repentir et d’obéir à notre Sainte Mère
l’église .” .
Magnanime, il tendit à baiser sa main dodue ornée d’une
bague à gros chaton .Mais Abraham l’ignora et baisant le
bouts de ses propres doigts, il en effleura ensuite la mezouza fixée
au montant de la porte qu’il ouvrit. Le représentant de
“dieu” eut un haut le corps.
-“Doux Jésus!Une amulette!”
Il tendit la main pour l’arracher d’autorité. Mais
le juif lui saisit le poignet dans l’étau de sa poigne.
-“ Il est écrit:Tu les lieras en signe sur tes mains, les
porteras en fronteau entre tes deux yeux, ils seront sur les poteaux
de ta maison et sur le montant de tes portes.”
Emu, le pope brandit la lourde croix qu’il portait en sautoir..
-“Arrière Satan, ce n’est pas chrétien!”
“Non” fit Abraham souriant”c’est juif.”
Il y eut un flottement de surprise, puis le pope fit demi tour bousculant
son bedeau, le poussant devant lui brutalement.
-“Imbécile qui me parle d’un assassin et m’envoit
chez l’anti-christ!Attends voir si tu ne reçois pas les
verges!”
A l’instant ou il avait vu le pope suivit de son sacristain ressortir
horrifié en exorcisant la masure d’Abraham, Mihael avait
reconnu son pair et décidé de s’en faire un ami.
Depuis Yossi s’endormait la frimousse enfouie dans le pli de son
coude sur la table, bercé par les monosyllabes des joueurs. Parfois
une réflexion, une remarque, faisait surgir entre les murs blanchis
à la chaux, un monde doré, nimber d’irréel.
Mihael s’y mouvait à l’aise, agile sur ses deux jambes,
les moustaches fines et cirées en crocs, le torse corseté
sous les brandebourgs de son uniforme. Il caracolait sur son alezan
aux portes des landaus remontant la promenade. Des dames y minaudaient
,inclinant leurs chapeaux à larges bords,dont les plumes ondulaient
sous la brise,pour cacher le sourire qui les aurait livrées .Ces
fantômes lointains étaient si étranges que Yossi
fronçait les sourcils dans son effort de compréhension.
D’ailleurs Mihael lui-même parlait de ce brillant cavalier
à la troisième personne avec un rire de raillerie. C’est
pourtant sur la Perspective qu’il avait rencontré Sophie
pour la première fois .Elle venait d’arriver à Saint
Pétersbourg, avait l’allure d’une fine porcelaine
de Saxe, mais l’émotion la faisait rosir sous les fards
trop blancs .Elle avait été très remarquée
et dés le premier soir au cercle, les officiers, les pieds, sous
les tables à tapis vert du whist, avaient évalué
les attraits de la petite Sophie fille du conseiller Lamarov avec un
certain enthousiasme.
A vrai dire, il n’y avait eu que Mihael pour faire la petite bouche.
-“Bah, elle a les yeux bleus et les seins pigeonnants mais en
fin de compte, ce n’est qu’une petite caille de plus...
“
On avait fait chorus.
Chapitre 24
24
-“Sacré Mihael, il ne voit plus que les danseuses du ballet
impérial..”
-“Avec ça qu’il dédaigne les cailles dodues..et
dorée...Farceur!”
-“Mais non! Mais non. Ce cher Mihael nous mène ne bateau.
IIs sont trop verts, hein vieux renard..Avoue que tu renonces, l’eau
à la bouche.”
-“Je ne renonce à rien...”
-“Tu ne renonces pas ? Donc tu es dans la course?”
-“Ça devient interéssant. Qu’est ce que tu
paries que je te dame la dame?”
-“Moi je mets cent roubles sur ...”
-“Pour cent roubles, je ne me dérange pas, qu’est
ce que l’argent? Un repas pour tous chez Orval.”
Voilà cela avait commencé par un pari. Ils auraient tout
aussi bien pu jouer sur un, chien, un cheval, à pile où
face...A ce moment là, il ne l’aimait certainement pas,
il l’avait à peine vu. A vrai dire, elle l’énervait
même avec son rire de linotte dont elle couvrait ses ignorances
à tout bout de champs. Quand donc ce rire lui était devenu
charmant? A force de réfléchir aux moyens d’évincer
ses amis, il en était venu à penser à elle, à
sa fraîcheur de pensionnaire romanesque. En était il vraiment
tombé amoureux? Il avait voulu le penser pendant des années,
dans la boue glaciale du bagne.
Aujourd’hui il en doutait .Certes il l’avait voulu sienne,
absolument. Mais le chasseur est il amoureux du renard? Le sportif de
la coupe qu’il dispute?
Il poussait un pion sur l’échiquier, emmêlait les
cheveux de Yossi qui secouait la tête.
-“Yossi bandit, crois en oncle Mihael, ne perd pas ton temps pour
la galerie.”
Il vidait son verre en grinçant un rire.
La course dès le début avait été serrée.
La belle étant un beau parti, était bien gardée
et la famille vigilante écartait soigneusement tous les cavaliers”légers”
papillonnant dans la capitale. Pour s’introduire dans les cercles
fréquentés par les Lamarov, Mihael avait du se faire recommander
par Rastine,un condisciple peu prisé dans leur groupe à
cause de son caractère rigide, de plus on murmurait que son père
dirigeait en fait la police secrète. Entre deux pots de bière
Mihael lui avait confié “sa passion délirante pour
la petite Sophie” et promis amitié éternelle si
il l’aidait. Rastine avait pris son rôle d’entremetteur
avec le sérieux chagrin qu’il apportait en tout. Les choses
étaient allées bon train, de poulets en billets doux.et
Sophie rencontrait Mihael dans toutes les sauteries aussi bien qu’à
la promenade. Ce mois là, le vieux sergent de ligne Yvanov avait
dirigé seul le maniement d’armes du détachement.
Le soir du bal masqué les amoureux ,déjouant la surveillance
de la dègue s’étaient retrouvés seuls dans
le secret labyrinthe du jardin à la française...A la pointe
rose d’un sein jaillit du corset défait, Sophie n’avait
opposée qu’un rire nerveux. Il y avait eu des voix et des
rires de gens se poursuivant tout prés dans l’entrelacs
végétal.
Chapitre 25
25
Peut-être l’avait il après tout quand même
un peu aimé, car au lieu de pousser la fille dans le bosquet
pour y attendre le départ des fêtards, il lui avait rajusté
sa robe et ils s’étaient retrouvés dans la lueur
des feux d’artifices, étonnés, presque fâchés
l’un comme l’autre, d’être là.
Le lendemain, il était au cercle, seul dans un coin de fenêtre,
cherchant à comprendre le pourquoi de son comportement, lorsque
Rastine, venant du bar, franchit la pièce en larges enjambés
et se plantant devant lui:
-“Il va falloir que tu t’en expliques.”
Mihael avait levé sur lui un regard abasourdi.
-“Expliquer quoi?”
-“Ne fais pas le malin. Je sais tout. Tu as abusé de mon
amitié..”
Les assistants se rapprochaient. Certains contrits d’avoir fait
une gaffe, d’autres goguenards verres en mains, jouissant de l’algarade.
Mihael comprit.
-“Allons Rastine, le pari n’a rien à voir avec notre
amitié, ni avec mes sentiments pour Sophie..”
-“Vraiment? Eh bien prouve le :"Demande la en mariage.”
Posé par cet imbécile, le problème changeait d’angle.
-“Dis donc, mon vieux, je me marierai avec qui et quand je le
jugerai bon.”
Cela les mena directement au petit matin blême dans un bois de
bouleaux, ou le brouillard rampait sur le muguet mouillé. Les
témoins de noir vêtus, s’affairaient à mesurer
des distances, à soupeser les armes..Se sachant supérieur
dans toutes les disciplines Mihael avait imprudemment laissé
le choix des armes à son adversaire. Maintenant il se demandait,
si il n’avait pas fait une erreur de ne pas imposer l’épée
où il lui aurait été pu facilement choisir la blessure,
tandis que les pistolets de Rastine risquaient d’être hasardeux
dans cette brume..Cherchant à signaler son désir d’apaisement,
Mihael envoya délibérément son coup de feu se perdre
dans les frondaisons .La balle de Rastine teigneuse, haineuse, appliquée
à frapper siffla tout prés de son oreille. Mihael fut
pris de fureur contre cette silhouette peu distincte, qui s’obstinait
à tout embrouiller. Il voulut la ramener à une peur salutaire.
Etait ce la colère? Le brouillard? Rastine avait il bougé?
Mihael ne le saurait jamais, mais le jeune officier désarticulé
s’était écroulé sur la mousse, le crâne
emporté.
L’affaire fit grand bruit en ville. Tout un chacun donnait ses
suppositions pour des certitudes et des détails à croire
que tout le monde y était. Une berline emporta Sophie prendre
des vacances sur les terres de son oncle. Il y eut des amis pour conseiller
à Mihael de faire de même. N’ayant transgressé
aucun des codes de sa caste, ne se sentant nullement fautif, Mihael
avait haussé les épaules. D’ici quelques mois la
société ne s’en soucierait .Il avait raison. Sauf
pour un certain superintendant tout- puissant.
Chapitre 26
26
L’homme était resté de glace, lorsqu’on lui
avait rapporté son fils sur une civière.
Qui le connaissait, savait que ce n’était que partie remise.
Certaines maisons s’étant fermées devant lui, Mihael
éreinta son escouade en manœuvres sur le terrain et passa
ses soirées autour d’un tapis vert. Une nuit ou il avait
perdu plus que de coutume un ami lui proposa de visiter un groupe d’étudiants,
assurant; qu’ils étaient amusants et que les filles étaient
belles. L’adresse se trouvait à deux pas, un appartement
sous les combles, des murs tendus par intermittence de tapis fatigués
pour cacher le taches, le samovar, faute de place, par terre au milieu
de la pièce, une atmosphère de tabagie. Les visiteurs
s’entassaient au hasard de leurs arrivées sur les divans
avachis, les chaises, le parquet. Les filles étaient rares et
pour la plupart moins jolies que promis, par contre elles étaient
facilement abordables. D’ailleurs tous ici étaient débarrassés
du carcan protocolaire. On entrait, on s’asseyait, celui qui avait
une bouteille faisait circuler à la ronde..Pressés les
uns contre les autres , on chantait des chants interdits par la censure
et surtout on discutait ,on palabrait à n’en plus finir
sur les sujets les plus divers,reconstruisant un monde que tous s’accordaient
à trouver irrémédiablement compromis..Toute théorie
était considérée avec passion, à condition
qu’elle ne soit point “bourgeoise”. Mihael s’était
pris d’amitié pour ces bavards, amusé par le jeu
des échanges d’idées. Il prit l’habitude de
venir y finir des journées moulées par les contraintes
hiérarchiques. Ce soir là, ayant changé d’habits
ils étaient arrivés, lui et Chrilikov, les bras chargés
de victuailles car il aimait régaler ses amis efflanqués.
Encombrés, ils avaient repoussé Macha qui maladroitement
bouchait le passage. Dès la porte, il avait crié à
la cantonade:
-“Alors les enfants, quel est ce silence? Vous avez avalé
vos langues à force de dire des bêtises? Ou êtes
vous morts d’inanition? Heureusement nous arrivons...”
Son rire s’éteint dans la peur des yeux de Macha. Alors
il prit conscience des sbires qui refermaient la porte dans son dos
et avançaient dans le couloir l’obligeant à pénétrer
dans le salon.
-“Entrez, entrez”fit une voix joviale, insidieuse”je
vois que vous amenez le ravitaill ment? Vient-il directement de l’intendance?”
Devant le regard de Mihael, le personnage se hâta de corriger.
-“Je plaisantais Capitaine,Comte Mihael Mihaelovitch”
L’annonce de ses titres par cet inconnu laissa Mihael pantois.
-“Oui, je vous connais..J’ai l’honneur de me présenter;
commissaire d’arrondissement Kosiev. Je dois dire que je suis
étonné de vous trouver dans ce décor.”
Du geste il balaya la pièce. Il y avait déjà cinq
où six habitués assis silencieux et gris le long du mur,
l’un d’eux tamponnait son nez boxé, en reniflant.
Deux gendarmes en uniformes les surveillaient. Les deux en civil gardaient
le couloir. Malgré des différences de tailles et de gabarits
ils avaient une curieuse ressemblance de frères siamois.
Chapitre 27
27
Le poste de police sentait l’huile des armes, la souris et le
tabac froid. Dans le bureau du commissaire, Mihael tentait de prendre
les choses assez rondement. Au fond il ne pouvait voir dans leurs réunions
autre chose qu’un jeu de société, il trouvait ridicule
ce déploiement de forces contre quelques bavards inoffensifs.
Le commissaire affable abondait dans son sens, le poussait ça
et là par des questions anodines à préciser certains
détails, servait du thé, lançant un regard en biais
vers le sergent- greffier modestement assis dans un coin de la pièce.
Ingénument Mihael croyait avoir remis les choses au point entre
militaires lorsqu’on lui tendit une plume.
-“Vous voudrez bien signer” Capitaine, si ça ne vous
dérange pas votre déposition. Simple formalité”
Le commissaire avait séché soigneusement le paraphe, s’était
levé
-“Veuillez m’excuser un moment”
Il avait quitté la salle en rectifiant sa tenue. Mihael s’était
morfondu, mal à l’aise sur sa chaise. Où donc était
il allé? Pour tromper l’attente, il regardait les ordonnances
appliquées aux murs, sans arriver vraiment à les lire.
Le commissaire réapparut avec un air sévère. Maintenant
la porte entrebâillée, il lui fit signe de le suivre..
-“’S’il vous plaît capitaine, Monsieur le Directeur
Rastine veut vous parler”
Le nom avait fait sursauter Mihael. Ainsi c’était vrai,
et la malchance l’avait fait tomber sur lui...Mais était-ce
une question de chance? Aujourd’hui, il savait qu’il n’y
avait eu aucune part de hasard mais le résultat de longues filatures.
Dans ses jours de spleen, il n’osait se demander :“Quel
avait été son rôle dans l’arrestation et le
sort ces étudiants?”
Cela aurait pu être la pièce de travail de n’importe
quel haut dignitaire. Les rideaux de brocard étaient fermés.
Derrière le bureau empire rehaussé de dorures, un homme
lisait un rapport, le sien. Il releva le front. On pouvait discerner
une ressemblance sauf pour les yeux petits et durs.
-“Je m’appelle Ratine....Directeur Général
Rastine...”
Il marqua un temps, fixant Mihael debout devant lui.
Alors il souleva une feuille de papier entre deux doigts..
-“Propos séditieux...Appartenance à une société
secrète..Conspiration contre l’Etat ...Soutien financier
à...”
-“Permettez Monsieur le Directeur Général, je n’ai
jamais financé...”
-”Vous reconnaissez là, avoir couvert les frais de boissons
et de victuailles sans compensations. A propos, nous avons découvert
dans l’appartement des explosifs vraisemblablement de provenance
militaire, pouvez vous nous donner des explications? Peut -être
est -ce le lieutenant Chirlikov?..”
Mihael avait senti la sueur couler tout à coup le long de son
échine.
Chapitre 28
28
-“Je vous jure que je ne sais rien de...”
-“Allons, Monsieur, vous êtes déjà parjure
à votre serment d’officier..A moins que vous ne vouliez
vous racheter en nous aidant, dans ce cas...”
Mikhael piègé avait eu une bouffée de colère.
-“C’est un coup monté, ces bavards n’étaient
capables que d’enfantillages.”
Pour la première fois le masque de Rastine s’était
animé, une ombre de sourire avait glissé sur ses lèvres
découvrant des dents très blanches.
-”Ma fois c’est votre choix. Vous comprendrez peut être
que votre ami le lieutenant ait préféré rester
fidèle à son devoir d’officier.”
Mihael soulevait un pion, restait la main levée, les yeux fixés
devant lui sur le mur de torchis de la petite isba sibérienne.
-“Idiot” il disait“dourak” comme les moujiks
et avec ses grosses moustaches, sa blouse bouffante à la taille,
ouverte et brodée sur le côté du cou, avait il encore
un lien avec le brillant capitaine du Tzar?
-“Tu ne te le serais jamais pardonné” répliquait
Abraham
-“Ah oui? Et comment crois tu que je m’arrange avec ce que
je leurs avais déjà dit?”
-“Tu as bavardé par bêtise, si tu avais accepté,
ça aurait été par lâcheté.”
-“Pas une intelligente putain, seulement une poire imbécile.
Merci mon ami, merci d’éclairer mon âme”râlait
Michael et il tendait la main vers sa bouteille car il buvait vraiment
beaucoup. Yossi cherchait à imaginer une ville de pierre aux
larges avenues dans la lueur pale des nuits blanches alors que les officiers
et leurs dames montaient en calèches au sortir de l’Opéra..Mais
Mihael y gardait ses moustaches de rustre et le pli marquant le coin
de ses lèvres.
L’hiver passa ainsi dans l’engourdissement saisonnier.
Yossi priait avec son grand-père rejoignait parfois Aouak, l’aidant
à pousser les rennes vers leurs pâtures, ou apprenant la
patience des affûts glacés sur le lac prés d’un
trou d’eau, lui qui avait été accoutumé à
l’action rapide dans les courants du torrent. Ensuite il regardait
Mihael et son grand père jouer aux échecs en échangeant
des bribes de souvenirs de leurs vies d’antan, puis il montait
avec son grand- père au -dessus du grand poêle pour y dormir.
Parfois quand le vent dehors hululait crescendo, Mihael restait la nuit.
Enfin après la violence des derniers blizzards, le jour se remit
à allonger son pas. La lumière chargeait sa couleur de
chaleur ..Au réveil un matin, Yossi avait remarqué une
effervescence dans le campement des nomades, aussitôt sa prière
faite, il s’était échappé, courant aux nouvelles
.Les tentes démontées étaient déjà
arrimées sur le chargement des traîneaux. Aouak, sa chienne
à ses côtés, observait son père. Le yakoute
approchait du grand renne blanc, glissant plutôt qu’il ne
marchait entre les arbres et les autres bestiaux qui grattaient le sol
indifférents. Brusquement il se détendit, le lasso siffla..Il
y eut un mouvement de panique parmi les voisins, une courte lutte entre
l’homme et la bête puis elle se rendit, se mit à
suivre le traceur de piste. Deux autres, puis quatre, puis huit..le
troupeau entier s’ébraser, encadré et poussé
par la clameur des hommes et des chiens .Aouak se tourna vers Yossi.
-“Aouak part pour le pays de l’ours”
Chapitre 29
29
Le garçon et sa chienne se mirent à courir pour rejoindre
leur place derrière le troupeau .Maintenant, les traîneaux
glissaient devant Yossi, chuintant sur la neige tassée. En passant,
la petite soeur d’Aouak juchée entre les ballots, lui montra
triomphante un macramé de ficelles qu’elle venait enfin
de réussir. Il ne resta plus autour de Yossi que les épaves
du camp. Au loin une semaille de points noirs en fer de lance s’éloignait
sur le plan de neige libre entre le pelage des forêts.
Du seuil de l’isba le grand-père regarda l’enfant
revenir lentement.
Quelques temps après le foehn arriva du fin fond de l’Asie,
avec son haleine de four ; frisant au ras des ajoncs secs qui bruissaient.
La neige glissait par paquets des maîtresses branches s’écrasait
avec un bruit mat et mouillé. La contrée toute entière
s’enfonça dans l’énorme cloaque du dégel.
Le cerisier devant la porte éclata en un feu d’artifice
floral et chaque jour des nuées assourdissantes d’oiseaux
s’abattaient sur le lacs et les marécages grouillants de
têtards et de moustiques .Aussitôt la tourbe dégorgée
de son trop plein d’eau, ils se mirent au travail. Le terrain
en friche depuis longtemps était retourné à son
état premier. Ils bêchaient, la terre rebelle collait au
fer, tirait les muscles de leurs dos à ne plus pouvoir se redresser,
les reins douloureux, l’échine cassée. Sans bête
de somme, Abraham s’était attelé lui-même
à la charrue et Yossi au mancheron, tanguait trop léger
sur la houle de glèbe qui le rejetait au grés de sa vague.
Ils avaient semé,le cou bandé en arrière,retenant
le poids des semences printanières dans le sac noué ,ou
lardant du bâton rond le sillon de trous rythmiques pour y glisser
les grains jaunes et oranges. Puis à nouveau la houe en main,
le torse plié, ils avaient sarclé et biné et sarclé
à nouveau à longueur de jours pour protéger les
fines pousses de la ruée vorace des plantes sauvages. Plus tard,
bien plus tard pensant à cet été sibérien,
Yossi ressentait encore la courbature de son corps las et les éclairs
de joie orgueilleuse de voir leurs champs onduler sous la brise. Pendant
la moisson la faux d’Abraham vibrait, archet chantant dans les
tiges hautes. Yossi le visage enfoui dans l’odeur des herbes,
finissait le coin des champs de sa large faucille. Ils entassaient les
céréales, les liaient d’un toron végétal
en pesant du genou sur le paquet et comptaient les gerbes à la
manière des prisonniers dénombrant les jours les séparant
de leur libération, car Abraham comptait sur cette récolte
pour bâtir leur avenir.
Ils avaient loué un attelage pour porter leur grain au magasin.
Yossi rayonnant juché sur les sacs avait salué d’un
grand geste du bras Mihael qui les regardait passer, sérieux
pour une fois, sans rire, ni sarcasme, debout sous le porche de sa maison.
On avait traîné les sacs sous l’auvent dans la poussière
dorée de la pesée. Yossi s’enorgueillissait d’entendre
les gens s’extasier sur la gosseur du grain. Puis Abraham et le
marchand gagnèrent le bureau pour les comptes. Yossi perché
sur la balustrade de bois, attendait, rêvassant. Devant lui, un
rayon de soleil éclairait le vitrail de couleurs des bocaux de
sucre d’orge sur le comptoir et il se demandait si c’était
encore de son age.
Chapitre 30
30
Quand Abraham ressortit, il était pâle, son visage était
de pierre, il serrait à les broyer dans son poing un rouleau
de roubles. En quelques enjambées il traversa la véranda
qui tremblait sous son pas, sans regarder personne et les gens s’écartaient..Yossi
inquiet, sauta à terre, se mit à trotter derrière
lui, ayant peine à le suivre. Abraham s’assit dans leur
petite maison, les doigts toujours fermés sur l’argent.
Il restait très droit le regard au mur. Yossi debout n’osait
toujours pas questionner. Mihael pénétra dans la chambre
déposa une bouteille et deux verres sur la table de bois épais,
attira un siège en face de son ami..Abraham ouvrit le poing et
les billets tombèrent sur la table. Il gronda:
-“Pourquoi ne m’as tu rien dit?”
-“Je te l’ai dit..C’est toi, qui ne voulais pas entendre..Je
te l’ai dit: ils t’achèteront ta récolte pour
le prix de tes dettes d’hiver...”
Ils buvaient en silence.
En face sur le mur vide Mihael se revoyait; Depuis des kilomètres,
penché à la portière du wagon vert, il absorbait
l’ondulation des terres. La petite gare était restée
telle qu’il la connaissait, peut -être un peu plus petite
que dans son souvenir, mais la tour du réservoir avec le tuyau
pendouillant de sa bouche d’eau était toujours là.
Dès l’arrêt de la locomotive, exhalant ses vapeurs
blanches, le marchand de “pirochki” et de concombres salés
se précipita le long des voitures en vantant sa marchandise en
longs glapissements. Il avait précautionneusement descendu les
marches -pieds de bois. Il se sentait encore flottant dans ses vêtements
civils, sous la toque de fourrure, ses cheveux n’avaient pas encore
eu le temps de repousser sur son crâne tondu.
Un enfant dépenaillé et sa petite sœur s’approchèrent,
hésitant, la main tendue, la voix geignante. Accroupis le long
du mur, un groupe de pauvres hères l’observaient. En voyant
son bagage, ils se ruèrent en avant, le bousculant, s’arrachant
sa mauvaise valise. Le vieux Piotr était apparu à la porte
vitrée de la salle d’attente il cria:
-“Qu’est ce qui se passe??Lâchez ça!C’est
à mon maître!Crèves la faim que vous êtes”
Le claquement du fouet avait fait sursauter Mihael. Mais Piotr souriant
s’était découvert lui avait baisé la main.
Alors les loqueteux s’étaient précipités
implorant à genoux:
-“Babouchka, reprends nous, s’il te plait, reprends nous!!”
Ils s’accrochaient et Piotr les repoussait du manche du fouet,
du talon de sa botte. Il atteignait l’entrée de la salle,
quand un grand moujik, hirsute se redressa et se mit à maudire
Mihael, un autre souleva une pierre.
Sur la route blanche les sonnailles de la troïka grelottaient au
rythme des chevaux. Les coups de sifflet et les claquements de fouet
de Piotr excitaient l’attelage de fête.
-“Qui étaient ces gens à la gare?”
Chapitre 31
31
-“C’est tes libérés petit père, tu
as eu raison de les jeter dehors, personne n’en veut, ils ne valaient
pas le pain qu’ils mangeaient.”
Voilà que le soleil s’était éteint sur la
plaine et la douceur du vent parfumé. Il s’était
retrouvé au coeur de la toundra, accroché aux barreaux
de sa cage, enviant jusqu’au loup affamé qui hurlait par
delà les murs errant dans les espaces crépusculaires.
Un jour, on lui avait appris l’oukase du tzar concernant la libération
des serfs..Il avait voulu donner aux autres ce qu’on lui avait
pris et ils les avait rendu libres. Lui, dont les jours dans les jours
toujours recommencés s’enlisaient dans un temps immobile,
lui qui lentement perdait jusqu’au souvenir de sa vie d’antan,
lui rivé aux maillons de sa chaîne, il les avait libéré
.Les jours de crève-coeur il pouvait se souvenir de ses mains
crevassées, serrées dans les poucettes signant le parchemin
et relever la tête.
Et eux..Ne savaient que lui jeter des pierres regrettant les marmites
pleines. Il avait été soulevé de colère.
Pour un peu, il aurait donné l’ordre à Piotr de
retourner pour aller les fouetter jusqu’à rendre l’âme.
Ce n’est que bien plus tard qu’il comprit la chausse- trappe
et qu’il les avait rendu libre de crever de faim...Et maintenant
Abraham, son ami,.....Ça leur était si facile de dicter
les règles du jeu..D’en fausser les cartes..
Brusquement, Abraham asséna son verre sur la table avec une
violence à l’incruster dans le bois, ramenant Mihael de
ses songeries. Il balaya la verrerie, se pencha en avant:
-“Il n’y aura plus de dettes d’hiver.”
-“Sacré Yid, tu ne sais pas renoncer hein? Comment vas
tu faire?”questionna Mihael et il souriait à son ami.
Ils avaient d’abord préparé la terre pour le printemps
futur. L’orée des bois s’allumait à nouveau
de roux. Un matin ou les flaques gelées crissaient craquantes
de glace fine dans les ornières, ou les vols de canards dérivaient
vers le sud, Abraham avait pris Yossi par les épaules.
-“”Yossi dit tes prières et garde la maison”
Mihael avait tenté d’intervenir:
-“Réfléchis, c’est le bagne..”
Abraham l’avait coupé:
-“On ne me prendra pas ma récolte pour le prix des semences.”
Il jeta son baluchon sur ses épaules et partit rejoindre un camp
d’ouvriers plaçant des traverses sur un transsibérien.
Chapitre 32
32
Un jour en se levant Yossi aperçut par le carreau de la fenêtre
à croisillon, une forme accroupie contre la portière de
bois du jardin..C’était Aouak...Il avait devancé
le troupeau, courant toute la nuit dans sa hâte, maintenant, il
attendait patiemment le réveil de son ami .Depuis ils passaient
ensemble la plus grande partie de leur temps par la lande et la forêt
.Yossi aimait aussi visiter Mihael. Il restait des heures dans le terrain
à l’odeur de résine à le regarder choisir
un bloc, le soupesant, le faisant rouler bord sur bord d’une tape
sonore, attentif aux défauts, à la place des noeuds. Il
ne se lassait pas de voir surgir sous le fer, les personnages bizarres
enfermés au coeur du bois. Devinant son désir, Mihael
ne put résister au plaisir de lui apprendre à tailler
des formes dans les troncs.
Au milieu du mois il se mit à pleuvoir. Une pluie longue, tenace,
grise, gonflant les champs spongieux. Dehors le monde se diluait en
mouvances humides, voiles d’eau poussées par le vent nonchalant
.Dans l’appentis semé de sciure blonde, il faisait sec.
Du bord du toit tout autour, la pluie gouttait en grilles cristallines.
Sur le brasero, Mihael réchauffait une“dorure”à
un feu de copeaux..Yossi s’appliquait à poncer un “calvaire”
Pataugeant dans la cour, un pas s’arrêta au bord de l’auvent.
-“Eh Yossi ! Regarde qui est là!” cria Mihael, mais
le son joyeux de sa voix se cassa. Il y eut un moment de silence immobile.
Abraham avait du couvrir les quinze kilomètres dans les averses
battantes pour venir voir son petit fils. Il se tenait raide, sans prendre
garde aux gouttières glouglou tantes, silhouette noire dans ses
vêtements imbibés d’eau, des perles humides brillaient
dans sa barbe, aux coins de ses sourcils broussailleux. Yossi se précipita
en avant les bras ouverts.
-“Grand-père!!”
La gifle énorme le cueillit dans son élan, le rejeta dans
un coin contre un tas de bûches qui croula sous le choc. C’était
la première fois qu’Abraham le frappait Le gosse abasourdi,
recherchait son souffle, les yeux grands comme des soucoupes. Abraham
fit un pas..
-“Abraham:”cria Mihael voulant intervenir. Le juif d’une
bourrade l’écarta, l’envoya rouler dehors dans la
boue. Puis il saisit la hache. Un instant Mihael eut peur. Systématiquement,
avec une rage grandissante, Abraham se mit à saccager les sculptures,
fendant les idoles d’un seul élan avec un ahanement profond
de bûcheron, jusques à ce qu’il n’y eut plus
autour de lui qu’un fouillis de bûchettes. Il se pencha
,souleva l’enfant par le collet à la manière d’une
lionne emmenant son petit par la peau de la nuque,s’éloigna
sans un mot laissant derrière lui le brasero renversé
chuintant dans la sciure et Mihael debout ,dans la boue.
Tard dans la nuit, jusqu’à ce qu’il succombe au
sommeil pelotonné sur le grand poêle, Yossi écouta
son grand-père arpenter la pièce de long en large. A l’aurore,
Abraham le réveilla doucement.
-“Viens ,Yossi, mon fils, il est l’heure de dire la prière
du matin..Et nous avons une longue route à faire.”
Chapitre 33
33
Après la prière son grand-père au lieu de déposer
le sachet contenant le châle et les phylactères sur l’étagère
le glissa dans sa poche.
-”Yossi, cette année tu seras Bar Mitzva il est temps que
tu apprennes car bientôt tu seras un homme responsable de tes
actes.”
Ils étaient sortis. Un vent froid soufflait dans le petit matin.
Il ne pleuvait plus mais ils devaient avancer l’un derrière
l’autre sur le talus pour éviter de s’enliser dans
la boue profonde des frondrières. Ils avaient marché longtemps
à travers champs et bois. Seuls sur l’horizon. Lorsqu’ils
pénétrèrent dans la bourgade tassée autour
des entrepôts de la gare,Yossi ressentit physiquement la pression
des murs, des voix, des odeurs. Abraham cherchait son chemin, arrêtant
de temps à autre un passant .Ils se retrouvèrent dans
un quartier de ruelles animées, aux bicoques hautes et noires.
La synagogue était engoncée dans une venelle, son linteau
s’ornait d’une étoile de David et d’un panneau
où l’on avait écrit noir sur blanc “La Tente
de Jacob”.Il fallait monter quelques marches et passer entre deux
colonnes peintes sur lesquelles étaient clouées des pancartes
officielles pour pénétrer dans la salle de prière.
La “schoule” était dans le soubassement et les voix
des gosses ânonnant les versets, semblait sortir de terre. Mais
n’est il pas écrit que le monde est bâti sur la voix
des marmots apprenant la loi? Dès la porte franchie Yossi reconnut
au fond de la pièce, derrière les lourds chandeliers rituels,
les broderies familières sur les rideaux de velours lourd fermant
l’armoire sainte. En étage sur trois côtés
courait la balustrade ajourée de“ l’ezrat Nachim”
l’oratoire des femmes. Dans un coin trois clercs pâles,
là dès le matin où depuis la veille; indifférents
au temps et au monde, se balançaient devant leurs lutrins. L’un
psalmodiait un verset en étirant certaines syllabes et en avalant
le reste en un bredouillement rapide, bourré de citations, l’autre
aussitôt le contrait et ils continuaient leur argumentation enfermés
dans la planète de leur pilpoul..
Avisant un bonhomme à la ca pote luisante d’usure qui rangeait
des livres de prières, Abraham demanda:-“S’il vous
plaît où est le Rabbi?”
Le personnage ne sembla pas entendre. Abraham lui frôla la manche,
répétant:
-“Le Rabbin, s’il vous plaît?”
L’autre lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
-“Il est occupé.”
-“Nous devons le voir.”
L’homme continuait à ranger ses bouquins.
-“Qui le demande?”
-“Moi.”
Il toisa Abraham
-“Du bist a !Yid?” questionna-t-il en yiddisch
Abraham fit un pas en avant, posa la main sur les livres. Le “shamach”
comme tous les bedeaux passa de l’arrogance à la servilité
avec une déconcertante facilitée.
-“Je vais voir s’il peut vous recevoir”fit il en gagnant
une porte basse sur le bas côté.
La pièce était petite, tapissée, encombrée
de livres et de grimoires, malgré cela le fouillis sur la table
paraissait méticuleusement rangé. Son occupant aussi devait
être petit. Il était assis dans un grand fauteuil fatigué.
On avait poussé devant lui un tabouret bas et ses pieds avaient
l’air d’avoir maigris dans ses bottines trop larges. La
lumière tombant de la lucarne mettait de l’argent dans
la blancheur de sa barbe et de ses papillottes. Il devait être
très vieux. Ou peut être avait il toujours été
vieux? Du moins Yossi le pensa. Tout en lui semblait menu, fragile,
diaphane. Pourtant quand déposant sa plume sur l’écritoire,
il se tourna, il dégageait une impression de force tranquille.
Chapitre 34
34
Abraham poussa Yossi . Au spectacle de cet homme trop grand pour la
chambre, qui se pliait pour passer de biais le seuil étroit à
la voûte basse, le Rabbi retint un sourire qui s’épanouit
en voyant l’enfant devant lui.. Yossi reconnut d’emblée
leur amitié.
-“Rabbi, il est temps pour lui de faire sa Bar-Mitzva..”
Abraham était retourné sur la voie ferrée, entêté
à briser l’étau des prèts. Les hommes y peinaient
dans les premiers vents de l’hiver. Dès avant l’aube
un convois asthmatique les déversait au bout des rails. Mal éveillés,
encore transis d’une nuit lourde passée dans un campement
de baraques. La locomotive poussive s’éloignait aussitôt
à reculons, pressée d’amener de très loin
des chargements de ballaste et de traverses..Ils allaient le dos rond
tendre la main vers les outils abandonnés la veille. Sous les
cris et les coups de sifflets des contremaîtres, leur masse piétinante
s’organisait en une rumeur active faite du battement cadencé
des marteaux et des pics ,du grattement des pelles, du ahanement des
hommes halant des charges. Parfois leur souffle se muait en un chant,
une de ces complaintes rythmées qui bercent, l’hébétude
des gestes répétés d’un effort monotone.
Aux pauses, ils couraient boire l’eau chauffée sur des
braseros noirs tendant leurs paumes froides à l’orange
des braises, puis ils retournaient tirer sur des cordes, brandir des
manches polis, les muscles douloureux jusqu’au soir, jusqu’au
bout de la semaine ou ils venaient en file toucher des pièces
rondes à l’appel de leurs noms en signant d’une croix.
Yossi se levait tôt. Le thé chaud vite avalé sur
le pain de seigle, il prenait son bâton et sa lanterne, tirait
la porte derrière lui, baisait la mezouza et marmonnant la prière
des voyageurs il prenait le chemin de la ville. La bougie jetait un
halo sur le bout de ses souliers. Les étoiles étaient
encore hautes dans le ciel. Ça et là il entendait des
courses sauvages,le jappement d’un renard,le hululement d’un
hibou revenant de leurs chasses .Le pépiement des oiseaux émergeant
des angoisses de la nuit ne se faisait entendre qu’à la
sortie du bois de Prosnivo. Au coup de sifflet du premier train de marchandises
demandant la voie, il pénétrait dans le bourg. Des charrettes
isolées faisaient résonner l’écho des rues
vides. Le “heder” sous les marches était encore obscur.
Chapitre 35
35
Au milieu de la pièce trônait éteint un poêle
de fonte ventru. Le bedeau sournoisement s’était déchargé
sur Yossi du soin d’allumer le poêle. Cela lui était
égal, au contraire cela le distrayait en attendant que la chambre
se remplisse du chahut des gosses arrivant des maisons du ghetto, car
il ressentait une angoisse sourde, un étouffement en descendant
dans cette demi cave, cela depuis la première fois. La salle
basse de plafond était grande mais une marmaille nombreuse s’y
entassait, car c’était l’unique classe; des bébés
ânonnant leur abécédaire aux garçons de treize
ans préparant leur communion. Pour gagner de la place on asseyait
les élèves l’un en face de l’autre, de sorte
que l’un d’eux s’habituait à lire tête
bêche
Le premier jour le “shamach”l’avait présenté
à Rebbe Schmile le “melamed”en disant:
-“Le Rabbi te l’envoie. Tache de faire entrer un peu de
Thora dans ce bestiau.”
Le brouhaha de la classe s’était arrêté, tous
les yeux s’étaient fixés sur le nouveau. Rebbe Schmile
“régnait”sur le petit monde du sous-sol. Sous sa
calotte noire et carrée, il avait le visage long et triste d’un
jour sans pain, événement qui ne devait pas lui être
étranger. Sa barbe clairsemée mangeait ses joues creuses.
Ses manchettes trop courtes flottaient sur ses poignets osseux. Derrière
ses bésicles cerclés de fer ses yeux avaient la résignation
d’un mouton. Légèrement voûté, il parcourait
la classe, secoué d’une toux sèche qui lui déchirait
les bronches, battant la mesure des récitations sur le bas de
son pantalon d’une houssine dépenaillée qui ne faisait.
Plus peur à personne,sauf lorsqu’ il éclatait d’une
fureur imprévisible de timide poussé à bout. Pauvre,
on l’avait marié tôt et mal .La prolifique fécondité
de sa femme avait eu vite fait de le doter d’une ribambelle d’enfants
(Loué soit son Nom) enterrant son rêve de devenir un célèbre
docteur de la loi et le trappant dans son rôle de répétiteur.
Il avait conduit son nouvel élève vers une table, repoussant
les occupants à droite et à gauche pour lui faire une
place. Il s’était penché sur lui, avait demandé:
-“Tu sais lire ,Yossélé?”
Comme l’enfant secouait la tête, affirmatif, il lui désigna
un passage de la pointe de sa badine.
-“Bon, montre nous...”
De sa place Yossi voyait le texte à l’envers et ne reconnaissait
plus les lettres. Effaré, il se mit à paniquer, remuant
les lèvres, sans proférer un son. Certains laissaient
déjà paraître des sourires narquois. L’ignorance
de l’un fait parfois toute la science de l’autre. Rebe Schmile
comprit, vint à son secours en retournant le bouquin. Les signes
redevenus amicaux se livrèrent. Yossi rit de soulagement en reconnaissant
le texte familier. Alors, il se mit à le déclamer, s’appliquant
à rendre toutes les inflexions de la mélodie apprise chez
son grand-père. Il y eut un moment de stupeur. Sa voix d’archange
montait claire dans le silence absolu. Quelqu’un pouffa.
Chapitre 36
36
Les rires éclatèrent en cascades, rebondissant contre
les murs emplissant l’espace de leurs échos,
L’atteignant en coup de poing, lui coupant le souffle. Rebe Schmile
leva la main.
-“Silence..Silence!!..Qu’est ce que c’est que ça?..Tu
te moques des saintes écritures?”
Yossi sidéré, avait pali. Dans les coins de la pièce,
des petits marrants le contrefaisaient pour la joie de leurs voisins.
Le “melamed” repoussa Yossi de côté
-“Ecoute je vais te montrer”
Il se mit à lire à la manière des juifs eshknases.
Il suivait le texte de la pointe de sa baguette et balançait
le torse. Peu à peu il se laissait prendre par la magie des mots,
fermait à demi les paupières .Sa voix grêle se brisa
sur une quinte de toux. Il essuya le coin de ses lèvres, d’un
mouchoir serré dans son poing, ramena l’enfant devant lui.
-“Tu as compris? C’est comme ça qu’il faut
lire. Ignorant que tu es .A ton tour maintenant, essaye.”
Yossi regarda autour de lui, il n’y avait que regards moqueurs
et là-bas, à la porte, le bedeau, qui ricanait franchement,
jouissant des ennuis du “melamed” et de son élève.
-“Ce n’est pas vrai ici, il y a marqué “A”
pas “O” c’est vous qui ne savez pas!”
Il y eut une houle de chahut et de rires. Yossi furieux, dressé
sur ses ergots, cherchait les mots qui les blesseraient.
-“Goyim!Vous êtes des goyim ignares!”
Un voile d’écœurement, de colère rouge descendit
sur le rebbé. Voilà, voilà où il en était,
lui, Schmile, qui avait passé les nuits comme les jours devant
son pupitre, qui avait rêvé d’être une lumière,
un phare, expliquant les secrets les plus subtils des écritures
aux rabbins émerveillés. Un petit cul-terreux, habillé
en moujik venait lui dire en face, dans sa classe, qu’il n’était
pas capable de lire la ponctuation. La rage lui fit lever sa houssine.
Il n’eut pas le temps de l’asséner. Yossi avait bondi
la “boule “ en avant. Le rebbé se plia en deux sur
la douleur de son ventre..Le gosse sautant de table en table était
déjà à la porte. Le bedeau qui tentait de l’agripper,
le lâcha, les orteils écrasés par un coup de talon
méchant..Laissant derrière lui une classe en ébullition,
Yossi détala dans les escaliers, dans la rue entre les convois
descendant vers la gare.
Il avait bien fallu avertir le Rabbi. Ils s’étaient présentés
tous les deux, rebbé Schmile drapé dans sa dignité
bafouée et le bedeau, prolixe, claudicant bas pour mettre en
évidence le prix de son dévouement..Le schamach n’était
pas sur de ne pas avoir surpris un sourire dans la barbe du rabbin,
alors qu’il en rajoutait tant et plus sur la sauvagerie de la
révolte et la grandeur de son courage personnel.
Le lendemain, à la surprise de tous, le Rabbi avait fait atteler
sa vieille télègue et malgré les protestations
de la rabbanite, il était allé chercher Yossi personnellement.
Il l’avait ramené lui-même et devant la classe étonnée
et jalouse, il avait raconté les exils et la dispersion de Sion
et questionné:”De la mélodie ou de la parole quel
est l’important?”
Chapitre 37
37
Yossi avait donc repris sa place dans le “heder” étudiant
le jour durant, le soir venu, il revenait chez lui tout au long de sa
route. Dès le deuxième jour il avait vu, en longeant la
palissade de Michael, une pomme rouge et luisante empalée à
la pointe d’une planche de la barrière .Il l’avait
contourné les yeux baissés pour ne point céder
à la tentation de l’offrande amicale. Mais chaque jour,
le phare d’une pomme neuve , renouvelait son appel et sa prière,et
Youssef devinait Mihael derrière ses volets peints.
Cela dura des semaines .Yossi s’était habitué à
chercher des yeux dès le haut de la côte ,le salut rond
du fruit,à la fois amusé et agacé. Puis un soir,
il trouva la barrière vide.”Quelqu’un l’aura
volé” se dit il. Cela le contraria. Il sentait comme un
manque. A bien y réfléchir ce ne pouvait être la
raison. Mihael aurait remplacé la pomme. Alors? Peut-être
s’était il lassé? Yossi se sentait vexé.
Aprés tout qu’il garde ses offrandes. Mais il n’y
eut de fruit ni le lendemain, ni le surlendemain..et Yossi frustré,
louchait vers la façade peinte, se posant des questions..Le quatrième
jour, il n’y tint plus, poussa la portière de bois grinçante,
traversa d’un pas hésitant la cour aux idoles. En contournant
le coin, il sursauta. Mihael l’attendait sous l’appentis,
la pomme dans ses deux mains en coupe..Ils se dévisagèrent
à la lueur dansante du brasero. Ce n’était plus
tout à fait le même Mihael..Le pli railleur s’était
courbé en sillon amer, ses yeux s’étaient enfoncés
creusant ses orbites .Dans le charbon de bois, des flammèches
grésillaient rouges. Mihael tout à coup se mit à
parler:
-“Tu le sais bien toi..Je croyais bien faire...” Yossi hocha
la tête
-“Alors prends la pomme..”
L”enfant fit “non”
-“Evidement, tu es avec ton fou de grand-père…Il
n’a pas besoin de savoir”
Comme le garçon amorçait un recul, il jeta la pomme rageusement
dans l’obscurité rentra dans la maison. Au moment de refermer
la porte, il eut son rire railleur.
-“Tu as raison va, moi chaque fois que je fais quelque chose,
c’est une gaffe..”
Dans la cave les heures ressemblaient aux heures, les versets aux versets.
Le poêle trop poussé ronflait et rougeoyait .L’atmosphère
lourde, stagnait..Ils respiraient leurs expirations. Au cours du jour,
les plus grands se balançaient de plus en plus profondément.
Les petits piétinaient sous les bancs. Yossi revoyait les gros
poissons au ras de la glace, la bouche ronde happant avidement l’air.
Pour un peu, il serait aller coller ses lèvres à la vitre
du soupirail. Ils luttaient contre l’envie de sommeil, s’accrochant
aux passages qu’ils lisaient. C’était l’heure
de fatigue où les lettres sautaient et s’emmêlaient
devant leurs yeux .Rebbe Schmile commentait un texte en chantonnant
les réponses et les attendus,se laissait emporter dans ses dissertations
savantes, les yeux clignés, loin des élèves, loin
du“heder” et Yankel se penchait en aparté vers Yossi;
-“C’est vrai que tu as vu renard? Comment c’est dans
les bois?”
Chapitre 38
38
Car Yankel, fils de marchand, né dans cette bourgade au milieu
des forêts, n’avait pas dépassé le mur des
faubourgs. Son monde était le ghetto et le pays abstrait d’un
livre vieux de trois milles ans. Pour lui Yossi était un être
mystique, une de ces créatures fabuleuses capables de passer
chaque soir à travers un miroir vers un monde d’ailleurs
et en revenir au matin chargé d’odeurs et de mystères.
On lui eut rapporté que son ami avait déchiré un
lion, tel Samson sur le chemin d’Eshtahol, qu’il aurait
eu tendance à le croire. Il avait de longues papillotes blondes
qui venaient effleurer sa bouche trop rouge et vers la fin du jour il
passait ses doigts effilés, qui ne savaient qu’écrire,
sur la fatigue de ses yeux de myope ou les pupilles agrandies mangeaient
le bleu des prunelles .Yossi admirait sa faculté de s’abstraire,ignorant
de la promiscuité ambiante,dans une bulle de concentration,qui
était le contraire du silence de l’affût où
les bruits et les odeurs d’alentour vous pénètrent.
, de planètes éloignées ils auraient pu se haïr
ils étaient amis. Unis par leur curiosité, par leur soif
d’apprendre et quand Yossi s’embrouillait dans les accents,
c’était Yankel qui lui soufflait le ton.
Le Rabbi leva les yeux de son grimoire vers le jour finissant de la
fenêtre. Son regard distrait erra sur la cohue de la rue.Yoddle
le porteur d’eau, crucifié par la palanche de ses seaux,
trottait de biais à travers la foule des brouettes, des charettes.
Le brouhaha habituel était encore accru par l’approche
du Sabbat. Des bonnes femmes affairées
couraient vers le marché réparer quelque oubli, des clercs
revenaient des bains rituels de la “mikvé” ,les marchands,
talonnés par l’heure aboyaient à l’encans,
pressés de liquider leurs stocks avant la fermeture. Dans le
biseau des petits carreaux, les personnages se formaient et se déformaient
en taches de couleurs, perdaient et retrouvaient leurs apparences. Tout
à coup, il reconnut Yossi dans l’encombrement de la ruelle.
L’enfant, sa besace vide en bandoulière, lanterne et bâton
en main, s’apprêtait à prendre la route. Le Rabbi
fronça les sourcils, se pencha pour taper à la vitre et
lui faire signe de revenir. Étonné, Yossi regrimpa les
marches de bois.
-“Vous m’avez appelé, Rabbi?”demanda-t-il du
seuil de la pièce. Le vieillard sourit. Voir Yossi lui rappelait
les rêves de son enfance, alors qu’il s’imaginait,
parcourant, armé de la fronde de David, un pays phylistin étrangement
semblable aux bois de sa Galicie natale. Il aimait les gosses et particulièrement
ce petit sauvage, surtout depuis sa fuite.
L’indépendance brutale de cet enfant face aux idées
reconnues, le stimulait. Il prit dans le fouillis de son bureau une
boîte ronde de fer blanc où roulaient quelques bonbons
zébrés de couleurs, en offrit :
-“Prends Yossi..Dis moi où cours tu ainsi à la veille
du Sabbat?”
Chapitre 39
39
Yossi surpris s’immobilisa la friandise à mi-chemin de
sa bouche.
-“Mais Rabbi à la maison”
-“Et si tu n’arrives pas avant le sabbat?”
-“J’arriverai. Si il faut je "courrirai"..”
Le Rabbi se souvint du long chemin à travers landes et bois vers
la petite bicoque isolée à l’extrémité
de la route boueuse. A nouveau il fronça les sourcils, maugréa
à haute voix.
-“N’y a t il plus aucun sentiment d’hospitalité
dans cette ville, qu’on envoie un enfant courir les routes à
la veille du Sabbat?”
Le bedeau s’agita fébrile:
-“Mais Rabbi je ne savais pas, je vais tout arranger...Demander..”
Un juif carré dans son manteau à col de fourrure, se mit
à rire..
-“Arranger..Demander..Laisse Rabbi je m’en charge .Bonhomme,
tu connais Yankel? C’est mon fils. Tu lui diras de t’amener
.Que tu es notre invité de Sabbat.”
Dans le silence de la ville apaisée, la nef de lumière
de la synagogue ronronnait de répons qui haussaient petit à
petit les fidèles à la sérénité du
jour Saint. Après le service les gens s’attardaient, échangeaient
des souhaits, des congratulations puis empruntaient par petits groupes
les ruelles élargies où ne résonnait plus le roulement
des charrois, ni le martèlement des échoppes. Yossi avait
l’impression d’être plongé dans un rêve
déformant où tout était pareil en étant
différent. Cette ville calme, étale, où le temps
prend son temps, il en reconnaissait le silence dense. Derrière
le croisillons des fenêtres brillait la lueur amie des bougies
du sabbat, telles que sa mère les allumait pour les guider vers
le foyer au retour des prières. Ici comme là bas elles
portaient le même signe, pourtant si l’arbre était
identique, le feuillage et l’écorce lui restaient étranges,
et il calquait ses gestes, en invité poli sur ceux de son ami.
Rap Sourkis, le père de Yankel, avait pris le milieu de la chaussée,
ainsi qu’il sied à un “gvir” notable. Les pieds
dans ses souliers à boucles,les bas bien tirés sur sa
culotte de soie bouffante au dessous du genou,il avait gardé
sur son caftan de fête ,son grand châle de prière
rayé de noir et il était coiffé d’un “strimel”
rond de fourrure de loutre roussâtre. Il avançait sans
hâte, flanqué de ses fils et de Yossi, répondant
aux saluts d’un “gut shabès” sonore..Leurs
ombres jouaient sur les flaques de lumière chaude échappées
des maisons à étages et leurs démarches raclaient
le pavé raboteux. La maison de reb Sourkis était au coin
de la place. A son image elle était carrée, trapue et
solide. Ces dernières années on lui avait ajouté
des linteaux blancs, un perron de pierre protégé d’un
auvent, mais le hangar originel était adossé au mur de
côté et dans la cour s’amoncelaient des barils, des
amas de bûches soigneusement sciées. Toutes les pièces
du rez-de-chaussée étaient illuminées. On avait
du les guetter derrière les rideaux au crochet car la porte d’entrée
s’était ouverte projetant un cône de clarté
jusque sous leurs pas. Deux petites filles avaient échappé
à leur sœur, dévalant en piaillant les marches pour
venir se suspendre au marchand, qui les souleva l’une après
l’autre, heureux et bougonnant. Yankel embarrassé devant
son ami, évitait un baiser repoussant une petite d’un “Ça
va, ça va ,Shabbat Chalom”. La grande sœur était
arrivée près de son père. Il lui caressa la joue.
-“Et comment va ma petite fiancée, aujourd’hui? Hein
Schönélé?”
Chapitre 40
40
Elle lui sourit, tout en tournant à demi le visage, curieuse
de l’invité, et Yossi avait reçu en coup de poing
ce regard en biais entre les longs cils ombrant le galbe de la joue,
toute la révélation d’une beauté et d’un
mystère souvent soupçonné mais repoussé
jusqu’à ce jour avec le dédain d’un jeune
chiot..Ce visage, qui venait de s’oblitérer si violement
en lui, glissait, se détournait. Elle entraînait son père
vers la porte où sa mère attendait souriante sous sa perruque
de soie et Yankel l’avait appelé :-“Yossi, tu viens?”
Il s’était hâté de rejoindre les autres sous
le porche où ils se débarrassaient de leurs ”galloches
de caoutchouc”.Brusquement, de ne pouvoir retirer ses “laptis”
de paysan Il s’était senti gauche sous le regard sévère
de la maîtresse de maison craigant pour ses parquets
Depuis les premiers chants de Sabbat,dès “Sabbat Hamalka”,et
durant toute la soirée, autour de la lourde nappe damassée
éclatante de blancheur,sous la suspension de la grosse lampe
à contre -poids de faïence blanche,Yossi avait lutté
contre le tourbillon qui le ramenait à elle. Les autres n’étaient
que tapisserie encombrante. Lui-même,
dépouille articulée, accomplissait les gestes de sa présence
mais flottait vers elle incapable de s’éloigner, terrifié
d’être si proche de son aura inaccessible. Parfois un mot
l’accrochait, il émergeait au présent, se hâtait
de répondre comme on rejette un grappin importun, retournait
à sa dérive. Honteux , sûr d’être le
point de mire, l’objet des rires. Mais qu’avait- il donc,
de n’en pouvoir mais? Ses yeux aimantés retournaient furtifs
malgré lui vers les gestes de ses mains, remontaient vers l’éclat
de son visage. Furieux et heureux de sentir qu’elle savait, à
sa manière de plier le cou, qui faisait glisser la chevelure,
au pli satisfait jouant au coin de ses lèvres.
La nuit venue, dans la chambre aux meubles pansus accroupis sous leurs
napperons de dentelles au crochet, alors qu’ils grimpaient dans
leurs lits à couettes, Yossi l’air détaché,
avait profité de l’obscurité pour questionner:
-“Yankel, ta sœur, la grande..”
-“Schönélé?”
-“Oui. Pourquoi ton père l’appelle –t- il “petite
fiancée””?
-“Pour rien..Pour rire?? Parceque les marieurs viennent le questionner.
De toutes façons il lui cherchera lui même un riche marchand
ou un génie de la Thora, un futur “Rabbi.”
Chapitre 41
41
Cette nuit là sous la grosse couette de plumes...
Il était venu sous sa fenêtre. Les sabots de sa jument
blanche emmaillotés de chiffons n’avaient point réveillés
les échos de la ruelle. Il avait sifflé doucement et elle
avait ouvert le lourd volet de bois coloré, s’était
penchée, tache diaphane vers l’obscurité. Il l’avait
saisi, palpitante Il avait pressé sa monture et ils avaient débouché
au galop
directement de la ruelle dans le haut des collines caucasiennes que
nimbait la clarté du soleil levant. Ils s’étaient
dissimulés derrière le voile de verdure et d’eaux
de la source de le Roche-qui-pleure, avaient attendu, serrés
l’un contre l’autre que les hassidim habillés et
armés en soldats du Tzar les dépassent dans le remue mènage
de leurs éclaboussures, puis ils avaient repris leur course.
La jument escaladait la montagne de face arc-boutée dans l’effort,
la croupe luisante et il était conscient du corps de la fille
contre le sien, de la pression de la pointe ses seins, de son odeur
mêlée à celle du vent de la course et de l’écume
du cheval. Ils étaient arrivés à la cahute de pierre
des bergers au-dessus de l’aplomb de l’alpage et il l’avait
aidé à mettre pied à terre, serrant la finesse
de sa taille dans ses mains. Alors pour la première fois dans
son rêve il avait vu son visage. Il était tel qu’il
l’avait contemplé entre les lourds candélabres d’argent
dans la maison de sa mère. Il avait su qu’il lui fallait
redescendre vers son père et il s’était réveillé
en sursaut, rejetant le grand coussin de plumes chaudes, honteux de
s’être mouillé. L’aurore montait brillante
dans les fleurs de givre de la fenêtre.
C’était devenu une habitude, presque une tradition, chaque
sabbat il était l’invité du marchand. Il la voyait
et il détournait les yeux, le cœur chamade, gardant sous
les paupières l’éclat de ce regard qu’il avait
espéré toute la semaine. Schönélé affectait
de le traiter comme elle traitait son frère avec une sorte d’indulgence
maternelle, mais lorsqu’ils se rencontraient au coin d’une
porte, dans une pièce un instant désertée, ils
échangeaient un regard qui faisait rosir leurs joues, les affolait
et les envoûtait à la fois.Tout ce qui était à
elle lui devint cher. Il se persuadait aimer les mets fades de sa table.
Il se voulait d’elle, de sa tribu, de sa famille, absolument.
Il apprit le yiddisch, se mit à prononcer l’hébreu
avec l’accent de Galicie. Comme elle lui avait présenté
avec sa mère des effets plus “convenables” ayant
appartenu à un cousin, Il avait accepté de revêtir
une capote trop courte de manches, des bottines cirées, tout
l’attirail du hassid européen qui le rendait gauche, mal
à l’aise. Puisque le savoir était la clef de la
hiérarchie, il s’était plongé dans l’étude
avec une sorte de hâte gloutonne, hargneuse. Rebbe Schmile la
mettant au compte de son génie pédagogique, rayonnait
et chantait les louanges de son élève.
-“Vous voyez ce “moujik” eh bien ot,ot,ot encore un
peu, il fera sa Bar Mitzva “
Et de laisser entendre à tout un chacun:l’influence qu’un
bon melamed peut avoir même sur une bille de bois “avec
l’aide de Dieu”
Chapitre 42
42
De plus en plus souvent Yankélé invitait son ami chez
lui les jours de mauvais temps ,et Yossi se mit à espérer
les bourrasques et le vent qui lui permettraient de passer la soirée
sous le toit de Schönélé. Ils arrivaient alors en
courant le long des façades pour éviter le gros de l’averse
et tandis qu’ils s’ébrouaient sous le porche, Yankelé
criait vers la cuisine:
-“Mamelé, j’ai amené Yossi!!”
Ensuite ils s’installaient dans le salon. Yossi manœuvrait
pour être près du piano tout neuf où Hélène,
l’étudiante nihiliste, bannie de Saint Pétersbourg
faisait faire ses excercises à Schönélé. Des
paquets de mauvais temps s’écrasaient contre les vitres
sombres augmentant le confort douillet de la pièce où
le poêle “crapaud” ronflant,
clignotait des luisances rougeâtres dans sa fenêtre de mica.
Schönélé apparemment indifférente faisait
des fausses notes en cherchant à suivre la conversation des garçons
et Yossi se prenait à regretter qu’il n’y eut pas
de lion à braver dans les bois de Prosnivo.
On approchait des fêtes de Hanouca lorsque le Rabbi fit mander
Abraham pour régler les détails de la Bar Mitzva de Yossi.
Il arriva vers le milieu du jour, dans sa vareuse de travail, directement
du chantier au fin fond de la taïga. Averti Yossi se précipita
dans les escaliers, en débouchant dans la salle de prières,
il eut un flottement, l’étonnement d’Abraham lui
ayant fait prendre conscience de son accoutrement de hassid..Les regards
en biais d’un groupe de bourgeois réunis pour un “mynian”
jaugeaient le visiteur de leurs yeux de marchands. Yossi se jeta dans
les bras de son grand-père, furieux d’avoir eu se sentiment
de disappartenance dont l’écho amer résonnerait
longtemps malgré tout au fond de lui même.
C’était l’heure où la petite pièce
du Rabbi et les escaliers y menant étaient encombrés de
quémandeurs venus solliciter oboles, conseils, aides ou bénédictions.
Abraham se fraya un chemin dans la cohue bourdonnante. Dès qu’il
le vit le Rabbi l’invita à s’asseoir devant lui.
Tous les détails de la cérémonie enfin réglés
Abraham questionna:
-“Et où en sont nos comptes Rabbi?”
Le Rabbi écarta la question d’un battement de l’éventail
de sa main, blanche.
-“Laisse, nous avons une caisse pour cela, c’est une “mitzva”
d’aider un garçon comme Yossi à faire sa communion.”
Abraham se redressa, puis se courba lentement au dessus du vieil homme.
-”Personne n’a jamais payé pour la Thora d’un
Israschvily.”
Il déboutonna le col de sa chemise ramena une bourse de cuir
suspendue son cou, à même la peau en sortit un rouleau
de roubles, les partagea, en tendit la moitié :
-”Prends, Rabbi le surplus sera pour les pauvres.”
Le Rabbi vit les cicatrices des cordes dans la corne des mains,le sillon
profond des rides dans le hâle des joues creuses et voulut refuser
puis ses yeux rencontrèrent le regard durci de colère,
il se sentit fautif,lui le Rabbi vénéré et il prit
l’argent
Chapitre 43
43
On était au milieu de l’hiver, la neige feutrait les vallons
de la route. Au matin le chemin était uni sous sa nappe blanche
lissée par le vent de la nuit. Ce jour là, une piste toute
fraîche croisait la route vers les fourrés. Yossi y entendit
le remue ménage brusque d’une lutte. Il s’approcha,
découvrit le lapereau qui gisait hors d’haleine sous les
épines pris à la boucle du lacet. Il souleva la bête.
Au creux de sa paume, les côtes maigres sous la fourrure reprenaient
le souffle qui leur manquait. Il pensa à Schönélé
et glissa l’animal dans sa poche qu’il ferma. Le soir lorsqu’il
lui offrit, qu’elle tendit une main peureuse et tentée,
leurs doigts se frôlèrent dans la fourrure blanche et ils
sentirent les battements de vie de la bête au rythme de leurs
cœurs affolés..
A quelques temps de là, les trois enfants profitèrent
d’une fête pour s’échapper vers les bois. Au
moment de dépasser la limite des faubourgs ses amis avaient eu
un instant de crainte devant ces espaces libérés de murs,
mais Yossi étonné les avait encouragés:
-“Allons c’est tout près”
Dès l’orée de la forêt, ils avaient été
conquis par la splendeur hivernale. Les sapins ployaient sous leurs
fourrures de froid,la glace effilait ses pendeloques de verres aux branches,
aux rebords des roches .Ils avançaient impressionnés par
le silence,le crissement du givre cédant sous leurs pas ,le croassement
sinistre d’un corbeau criant sa faim. Yossi les entraînait,
heureux de leur ouvrir ce domaine qui était le sien, ignorant
leurs craintes. Tout à coup Schönelé maladroite,
marcha sur une congère qui céda brusquement. Elle tomba,
glissa dans un trou de neige profonde. Affolé, il se précipita
à son secours. Comme il la soulevait, craignant qu’elle
ne fût blessée, elle se laissa aller contre lui, dolente
et leurs lèvres se joignirent pour un baiser malhabile.
Ils entendirent Yankélé, qui inquiet, les appelait en
haut de la pente. Sur la route du retour Yankélé se traînait
saoulé par sa randonnée, Schönelé s’appuyait
sur Yossi prétextant sa cheville et Yossi pérorait parlant
du jour où il serait un grand rabbin. Ils arrivèrent tard.
Toute la maisonnée était en effervescence, on les cherchait
de par tout le ghetto. La mère s’empara de ses enfants
avec un soupir de soulagement, les entraîna à l’intérieur,
les accablant d’une kyrielle de questions, de reproches. Rebe
Sourkis jaugea la situation d’un hochement de tête et pénétra
dans la maison..
La semaine suivante ce fut le Rabbi qui invita Yossi chez lui pour le
Sabbat.
Chapitre 44
44
Très loin de là, dans un bureau officiel, haut de plafond
et sévère, l’homme en manches de lustrine soupira
en pensant qu’il allait être en retard. Il se pencha sur
la table à dessin. Sur la carte, les courbes de niveau étaient
nulles, la plaine devait s’étendre unie jusqu’aux
nouvelles mines dans le Grand Nord. Il repoussa les feuillets contenant
les analyses de terrain, les enferma dans leur chemise de carton brun,
puis il prit un tire-ligne, sa règle et traça un trait
égal, élégant, traversant la toundra. Il reposa
ses instruments et considéra son ouvrage avec satisfaction..Il
songea qu’il aurait le temps de passer à son cercle.
Depuis les ingénieurs sur le terrain ne cessaient d’envoyer
mémoires, objections et télégrammes car le terrain
était marécageux, mais le bureaucrate qui se souvenait
de son beau paraphe au bas du document, se contentait d’un petit
rire affirmant à ses supérieurs :
-“La ligne droite est le chemin le plus court donc le plus économique
voyez vous même ..“
Dans la lande, les accidents se multipliaient; la ligne s’enfonçait
dans le sol spongieux, glissait, changeait de place sous les convois
qui culbutaient et les corps des accidentés étaient enterrés
sur les bords de la voie. Un tumulus de terre, deux lattes de bois liées
perpendiculairement d’une épissure faisait l’affaire.
Parfois un pope venait marmonner une prière. La taïga se
chargeait d’effacer discrètement ce prix sanglant .D’ailleurs
c’est notoire; rien n’est meilleur marché aux grands
travaux que les vies humaines.
Tout au long des remblais, l’air résonnait du battement
des marteaux étayant l’ouvrage. Les ingénieurs pressaient
les équipes espérant franchir le plus dur avec l’aide
du froid, mais la débâcle les atteint sur les terres indécises
où la taïga cède le pas à la toundra, où
les arbres se font rares. Les hommes peinaient .Le fœhn séchait
leurs gorges, mouillait leurs corps d’une sueur moite. Abraham
brandit sa masse, fit glisser sa main le long du bois poli du manche
pour asséner le coup, qui sonna mat. L’outil remonta la
courbe de son élan, tandis que le marteau de l’uzbek frappait
à son tour.
Déjà Abraham redescendait. Cette fois ci la frappe perça
la croûte de terre froide et dure, le pieu s’enfonça,
s’évanouit dans le magma de boue mouvante. Emporté
par son élan Abraham chancela, fit un pas en avant. Le fer de
l’équipier l’atteignit à la jambe .Ils s’écroulèrent
l’un sur l’autre. L’ouvrier se releva jurant dans
son idiome.
Abraham se roulait sur le sol, étouffant un cri, les dents dans
l’étoffe de sa manche.
La jambe était écorchée, tuméfiée
mais le tibia semblait avoir résisté. Quelqu’un
Ramassa une poignée de neige molle, souillée de terre
brune, de sous l’ombre d’un buisson et Abraham la serra
contre sa chair à vif, entortilla un chiffon, revint reprendre
sa place en claudicant.
La nuit dans le baraquement,il rêva tout haut du Caucase et de
Yossi encore petit ,et aussi tel qu’il l’avait vu devant
l’armoire de la Thora chantant les paroles antiques avec ce drôle
d’accent qu’il avait pris, puis il vit les femmes lui jeter
des sucreries et elles portaient les robes chatoyantes des montagnardes.
Il était tard dans la journée lorsqu’il refit surface
.La baraque était vide. Quelqu’un avait laissé à
son intention une bassine d’eau où flottait une louche
de bois. Il but avidement .Il se redressa sur les coudes, vit sa jambe
gonflée et noire et il sut qu’il fallait la couper.Machinalement
il chercha son sabre autour de lui, mais déjà son esprit
galopait sur les pentes de son enfance.
L’ingénieur de deuxième classe Rabvinovitch, qui
avait estimé Abraham, fit prévenir le Rabbi, et celui
ci décida qu’il fallait ramener la dépouille pour
l’inhumer en terre sanctifiée.
Les deux croquemorts de la “hevreh Kadishé” recroquevillés
contre les ridelles du wagon de marchandises pour se protéger
du vent cherchaient à somnoler. Yossi ne sentait rien que le
froid de la course sur ses pommettes rougies. Il se laissait bercer
par la dérive drue des arbres dans les bogies monotones du train
dont la fumée courait hululante au ras des terres vierges. C’était
un de ces jours sur le bord des saisons,la bascule des vents s’y
dispute la terre. Des oiseaux migrateurs passaient sur le ciel gris
.Abraham est mort. La nouvelle était présente, carrée,
froide, impersonnelle, ne le touchant en rien. Il essayait de se répéter:”Grand-père
est mort.”pour essayer de l’assimiler et il s’inquiétait
de ne rien ressentir, peut être un léger ennui, l’envie
bête de s’excuser devant les croquemorts pour le dérangement.
Il s’en voulait ;d’aimer la couleur des bois..de penser
à Schönelé qu’il n’avait pas revue, à
Yankelé si réservé depuis....Même dans le
hangar de planches disjointes au fond du campement boueux, face à
ce paquet au visage découvert,Yossi n’était pas
arrivé à appréhender la réalité,
à lier cette chose à Abraham. C’était lui
pourtant et ce n’était plus rien qu’une sculpture
grise et creuse qu’on mettait dans une boite. De l’enterrement
,Yossi se souvint d’une foule dont le nombre l’étonna
jusqu’à ce qu’il vit arriver le Rabbi soutenu par
deux hassidim. Il avait dit le “Kaddish” à voix forte
et claire et il avait failli oublier que c’était à
lui de jeter les premières mottes de terre..
C’est bien plus tard, alors qu’il arrivait à leur
isba au bout du chemin de terre, que tout à coup, chancelant,
il se mordit violement l’intérieur des joues pour s’empêcher
de hurler son sanglot, tel un chien de la lande perdu seul face à
la lune.
A quelques temps de là, alors qu’il se hâtait à
travers les rues animées de la ville, car au fond des échoppes
les lampes s’allumaient, il heurta une fille sortant chargée
d’une boutique. Les colis cascadèrent. Il s’excusa,
se courba pour aider à les ramasser.
-“Yossélé!”
C’était Schönelé, toute proche, toute rose,
souriante de plaisir. Comme il restait transi, un paquet à la
main, elle s’arrêta de rire, lui passa les doigts sur le
visage.
-“Pauvre Yossélé, j’ai appris pour ton grand-père,
béni soit son nom, c’est sûrement terrible pour toi..J’ai
prié..”
Elle lui donna un baiser furtif, rapide sur la joue comme on en donne
aux enfants chagrinés. Il restait accroupi, cherchait à
comprendre, regardant le papier crevé d’où s’échappait
le soyeux d’un brocard blanc.
-“Schönelé se marie.”
Il releva les yeux vers la mère. Elle se tenait au dessus de
lui, le visage net, neutre comme si elle ne venait pas de lui asséner
la fin de son enfance.
Tu me demandes pas avec qui?”fit Schönelé et comme
il la regardait, elle minauda, lissant l’étoffe du doigt.”
Elle est jolie, n’est ce pas? Qu’en penses tu?”
Il lui poussa le tissu dans les mains, fit demi tour, fuyant dans la
cohue des chalands pressés par la chute du jour.
Pendant toute la route des terres, dans l’obscurité tombante
alors qu’il trébuchait dans les fondrières ayant
oublié d’allumer sa lanterne, il s’efforçait
de ne pas penser à Schonelé, tournant toute sa colère
contre Yankelé qui savait et ne lui avait rien dit.
Chapitre 45
45
Le lendemain l’aube était livide aux carreaux de l’isba.
Il tira la mécanique de son corps fourbu, la poussa dans les
ornières quotidiennes. L’esprit cotonneux de n’avoir
guère dormi. Il sortit sur le seuil, devant lui, l’étirement
des paralléles vers la ville l’écœura. Alors,
brusquement il retourna dans la cabane se faire un paquetage et claquant
la porte se dirigea vers les bois.
Au début de sa course, il frayait sa route en hâte coupant
court, foulant taillis et ronces, brisant les branches en une charge
de sanglier blessé. Peu à peu la violence de l’effort
usa sa rage, il ralentit reprenant un rythme et la forêt vint
à lui, son calme vivant. Ce n’était pas qu’il
la vit, son regard restait encore tourné en dedans. Malgré
cela ses yeux notaient machinalement un tronc moussu qu’il fallait
enjamber, une roche glissante, la rayure argentée d’un
bouleau grelottant sur le fond sombre des conifères. Le bouillonnement
aigué de sa peine se couchait en limon boueux dans les creux
de son âme durcissait en une décision froide.
Au temps où il ne voyait d’or que dans les yeux de la fille,
il en avait entendu parler, sans y attacher d’importance, par
des errants au regard fiévreux, dans les recoins d’ombres
des magasins de reb Sourkis. Ils échangeaient à mi-voix
des nouvelles et des renseignements, avec des airs de conspirateurs
pendant que les commis leurs pesaient du riz contre la poudre d’or
qu’ils tiraient de leurs ceintures.
Mais parfois l’un d’eux marchait directement vers la lumière
du comptoir, posait sur la balance un sac de peau de renne, son regard
faisait le tour, prenant possession des choses et des gens. On appelait
alors reb Sourkis en personne, les commis s’affairaient et les
autres lui tendaient des verres d’alcool pour connaître
son histoire et le lieu de sa chance. Car il y avait de l’or et
des pierres brillantes dans certaines ravines entre la taïga et
la toundra.
Il se dirigea vers le nord.
Le soir il s’endormit d’un bloc, les muscles noués
de fatigue clémente au pied d’un vieil érable qu’un
sanglier avait écorcé. Le surlendemain il atteignit la
limite des bois connus de lui .Il hésita à peine avant
de poursuivre sa course. Peu à peu la flore changeait, les mélèzes,
les bouleaux graciles avaient disparus, les conifères s’espaçaient
eux aussi, prenaient des allures de signes noirs sur le ciel élargi.
Il avait rencontré la piste qu’il cherchait. Le chemin
sinueux s’étirait sur des langues de terre à travers
des espaces de plus en plus vides, tigrés de lacs d’eaux
de fonte luisants sous la lumière rase. Le sol meuble était
incapable de subir l’usure d’un charroi répété,
aussi par endroits la piste s’élargissait, chaque charretier
ayant tenté un passage neuf.
Yossi marcha longtemps, ignorant son chemin, se fiant aux traces anciennes
laissées dans le sol vierge. Quand il vit une longue charrette
paysanne se profiler en silhouette sur le ciel d’horizon, il s’assit
soulagé sur le bord de la route pour l’attendre
Elle avançait sans hâte. Le cocher était assis de
biais sur le brancard balançant ses pieds pendants sur le côté.
Il poussait une haridelle à longs poils, entremêlant de
jurons, la rengaine interminable qu’il chantait pour tromper l’ennui
de la plaine.
En arrivant à sa hauteur, l’homme tira sur les rênes
de sa rosse, le considéra pensif en malaxant son nez bulbeux
d’amateur de vota. Yossi se rapprocha de lui, l’autre l’arrêta
de son fouet tendu devant lui.
-“ Tu n’aurais pas par hasard des petits copains mal intentionnés
dans les parages?”
Il promena son regard aigu sur les rares accidents de terrain, s’assurant
du désert.
Alors seulement il ramena son bras.
-“Ne me dis pas que tu t’es trompé de chemin en allant
chercher des petits pains pour ta grand-mère..Hein ,Poucet!”
Chapitre 46
46
Il s’esclaffa à sa plaisanterie, se frappant les cuisses
du plat de sa main.
-” Je vais à Novoproski.”répliqua Yossi sérieux.
-“Pardi .Ou pourrait il aller?”
Le charretier s’arrêta de rire, le jaugea
-“Et pourquoi veux tu aller là bas, moustique?”
-“ Je veux gagner beaucoup d’argent et leur faire voir.”
-“Ça y a plus d’amateurs que de gagnant” rigola
le cocher.-“Et tu as la permission pour aller à Novoproski,
Poucet?”
”J’ai besoin de la permission de personne. J’ai fait
ma Bar Mitzva.”
-“ Dis moi tu serais pas un peu youpin sur les bords, Dieu nous
en garde.?”
-“ Et toi tu serais pas un peu un cochon d’Ukrainien?”
Yossi n’eut que le temps de sauter en arrière pour éviter
la mèche du fouet.
Mais l’homme s’amusait fort.
-“Sacré moutard, après tout t’as raison, ça
me regarde pas .Allez monte Rotschild mais je t’avertis si il
faut pousser tu pousseras.”
En parlant de pousser, Doubko le charretier n’avait pas plaisanté.
Ils n’avaient pas parcouru trois verstes que Yossi faillit culbuter
à terre cul par dessus tête, le sol ayant cédé
sous la roue droite, enfonçant la charrette jusqu’à
l’essieu. Il fallut creuser à genoux une tranchée
devant les roues ,la tapisser de lichens et de bouleaux nains puis essayer
de l’arracher du piège,de tous leurs muscles bandés
pour aider le petit cheval soufflant et dérapant.. Ils durent
s’y reprendre à plusieurs fois, à chaque essais
la charge tanguait, menaçant de verser. Enfin ils réussirent
....pour aller recommencer quelques verstes plus loin.
Le soleil rasait l’horizon, quand Douvko tendit son fouet.
-“Novoproski la grandville vous y êtes mon prince! N’oublie
pas ta pelle t’en auras besoin “railla t il
La plaine se cassait net sur une ravine profonde où bouillonnait
une onde jaune. Dispersées sur les berges, des cabanes hâtives,
des igloos de terre, quelques tentes où s’allumaient des
lumignons.
Dressé sur le chargement ,Yossi regardait incrédule. C’était
donc ça la cité des richesses! L’Eldorado dont la
lumière dorée attirait les aventuriers -phalènes
de tous les coins de la Sibérie? Son optimisme d’adolescent
reprit le dessus Il crâna.
-“ Bien sur mon petit père qu’on va en ramasser”
Malgré les sabots de bois des freins serrés à bloc,
le petit cheval, la croupe arc-boutée avait toutes les peines
du monde à retenir la charge sur la pente rugueuse. Yossi, suspendu
à la muserolle voyait le rictus de peur de ses grandes dents
jaunes et le globe blanc de l’œil révulsé par
l’envie de fuite en un galop emballé. Doubko à l’arrière
cherchait à maintenir l’équilibre du chargement.
De cahot en cahot, le char glissa en grinçant jusqu’au
fond du creux. Leur attelage vint s’arrêter devant la plus
grande cabane. Tout autour, sur le sol traînaient des débris;
bouteilles vides, sacs éventrés, tonneaux crevés,
caisses aux couleurs délavées.
-“Lee! Lee!! Boule de suif! Montre toi un peu charogne de charognards
que tu es!!” héla Doubko.
Un gros mongol apparut sur le seuil, essuyant soigneusement ses mains
sur son pantalon retenu par une ficelle. Bas de pattes et carré,
il semblait rouler plus qu’il ne marchait. L’homme était
gras et graisseux de la quille à la hune, les vêtements
tachés d’huile. Derrière lui apparurent quelques
clients curieux, gardant prudemment leurs verres à la main. Le
chinois eut un sourire mince qui effaça ses yeux.
-“ T’es quand même venu, fils de pute de ta mère,
tu t’es quand même décidé à te déssaoûler...”
-“Je ne déssaoule pas .”énonça Douvko
sérieux et vexé.
-“ Ça fait rien, tu y as mis le temps.”
-“ Faut le temps qu’y faut, chinetoque de malheur, en voilà
des manières de parler aux gens ..”
-“ Bon ça va” coupa le tenancier “ va décharger
et puis rentre boire un coup.”
Comme le public se rapprochait il s’empressa d’ajouter:
-“Passe moi d’abord la poste et la caisse de pétards”
et avec un regard en biais
-“ Qui c’est celui là?”
-” C’est un futur richard “ rigola Doubko.
Chapitre 47
47
Le soir, après avoir traîné Doubko ivre mort pour
le compte, Yossi grimpa dans le fenil poussiéreux au-dessus d’une
unique vache osseuse et ballonnée. Là indifférent
à la cavalcade d’énormes rats le long des poutres
grises et au tapage aigu de leurs disputes, il se laissa aller à
échafauder des rêves de revanche pour le jour ou il reviendrait
et qu’il leurs montrerait qui était vraiment riche. Car
toute la soirée, tandis que Doubko s’imbibait d’alcool
frelaté sombrant dans une hébétude ricanante ,lui
l’oreille au guet avait recueilli les histoires que l’on
se confiait autour des quelques tables chichement éclairées
d’un lumignon fumeux tout en buvant sec et en battant le carton
de cartes crasseuses. Il avait décidé de trouver du travail
pour réunir la somme nécessaire à l’équipement
et au ravitaillement et aller tenter sa chance en amont de la rivière.
Il y avait beaucoup d’ouvrage dans la ravine, mais il était
difficile d’y obtenir du travail. Soupçonneux et madrés
ne possédant que leurs mains et leur soif de gains, les chercheurs
d’or craignant de révéler à quiconque les
secrets de leurs mirages, préféraient trimer en solitaires,
ou avec un seul partenaire, du lever au couchant. Aussi Yossi avait
accepté l’offre de l’aubergiste de lui fournir le
gîte et le couvert plus une poignée de kopecks pour ses
achats futurs. Le chinois en inscrivait le montant dans un grand livre
de comptes encollé de toile noire qu’il gardait derrière
les bouteilles de l’étagère.
Depuis le matin, il pataugeait dans les eaux grasses retenant d’une
main les chaudrons par leurs culs ronds encagués de brûlé
noir pour les empêcher de tourner, le nez dans le ventre des bassines
à l’odeur fade de graisses bouillies. Il en raclait le
fond d’un bouchon flasque de paille grise et de sable qui grinçait,
cherchant le brillant du métal sous la graisse glissante.. L’enduit
de gras rance poissait les pores de sa peau. Il lui venait le désir
de tout planter là pour aller se laver, d’envoyer au diable
le mongol embusqué dans l’ombre de l’auberge et dont
il sentait le regard dans son dos. Le patron tournait autour de lui
avec des gestes cordiaux, des rires protecteurs qui sonnaient ambigus.
Comme Doubko entre deux vins, lui avait dit que ce devait être
ses boucles qui donnaient des idées au chinois, Yossi s’était
tondu le crâne retrouvant l’astuce des juives polonaises
se rasant la tête avant leurs noces pour échapper au droit
de cuissage de hobereaux de village et qui depuis traditionnellement
portent perruque. Il était courbé en avant, les jambes
écartées pour éviter la flaque dégoulinante,
quand il sentit la main dans son entrejambe. Il bondit, faillit tomber
en renversant la marmite sur le carrelage en un tintabullant tapage.
Il se retourna. L’autre, les yeux plissés, rigolait faraud,
lui faisait signe de se rapprocher, les lèvres suçant
l’air d’un baiser. Il vint à Yossi une colère
qui lui fit oublier la crainte que lui inspirait cet homme carré
et dur. Sa main saisit une lourde louche de bois. Le coup asséné
de bas en haut, atteignit le bas ventre, mais rata les testicules. Il
y eut un instant d’arrêt. Ils restaient face à face,
stupéfaits, l’un et l’autre.
-“ Quoi? Quoi? Tu as osé? Petite vipère!!”
La rage montante, glaçait les traits du mongol. Il se rua en
avant. Le crâne de Yossi rebondit contre le mur de troncs. Soulevé
par les oreilles, il ne touchait plus le sol, déjà à
moitié assommé et l’aubergiste fou furieux le jetait
et le rejetait contre la paroi, telle une poupée de son. Il l’aurait
sans doute tué, sans l’arrivée de clients sur la
véranda, alors il le traîna sanglant , souleva la trappe
et le bascula dans la resserre installée sous le plancher entre
les pilotis.
-“ Tu me les suceras salope! Tu me les suceras où tu ne
sortiras pas de là!”
Chapitre 48
48
Il ne sentait plus rien. Il était dépouille inerte, dérivant
en des limbes stagnants. Il resta longtemps, sans bouger, sans envie
de bouger, avec un vague sentiment de regret sans objet déterminé.
Sur son crâne fendu s’emplâtrait de cendres incolores.
Puis un tamtam énorme pulsa dans sa tête gonflée
et le sang qui séchait dans ses narines se mit à l’étouffer.
Il n’était donc pas mort malgré ces ténèbres
opaques. Où était il? Il sentait des parois aussi serrées
qu’une tombe contre ses pieds, ses genoux. L’avait on enterré
vivant? Il hurla de terreur. Son cri s’imprégna dans le
bouchon de toiles sales que l’on avait poussé dans sa gorge.
Il voulut se lever, oubliant la douleur, Il se débattait, heurtant
les murs qui l’enserraient, sciant ses membres aux lanières
de cuir qui le ligotaient. Il s’affaissa épuisé,
le corps mou dans les relents de souris au fond du trou. Les poussières
retombaient sur lui en pluie fine. Il savait qu’il pleurait sous
ses paupières closes. Ses nouvelles coupures, qui le brûlaient
,lui firent reprendre ses esprits. Si il l’avait attaché,
c’est que ce n’était pas fini. L’urgent était
de se débarrasser de cette croûte de sang qui se formait
dans ses narines et l’étouffait. Il se tordit le cou, frottant
son nez meurtri contre les rugosités du plancher. La capsule
de sang coagulé ,écrasée s’effrita, il put
renifler l’air fade. Au-dessus de lui, des gens marchaient, leurs
pas en faisant plier les planches, laissaient filtrer des lueurs fugitives
de lumière, il pouvait entendre un bourdon de voix et de rires.
Soulagé, il devina où il était. Il fallait qu’il
crache ce bâillon, cette poire d’angoisse, qui lui distendait
les mâchoires. Il s’efforça de mâcher le chiffon
graisseux.
Dans la salle l’aubergiste maintenant avait éteint les
lampes et barricadé son alcool. Il souleva la trappe, éclaira
le fond du trou où Yossi gisait inerte, ricana:
-“C’est ça, ma jolie repose toi. Quand tu seras disposée,
tu me le diras”
Il laissa retomber le battant, poussa la targette, quitta la pièce
emportant sa lumière.
Après l’éblouissement de la lanterne promenée
contre ses paupières fermées, Yossi ne voyait que des
cercles rouges. Il pouvait entendre tout prés les grattements
des souris et autres vermines rassurées par l’obscurité.
Il fallait qu’il se libère! Brusquement, le silence se
rétabli. Une fenêtre grinça. Quelqu’un était
entré en catamini par la lucarne, progressait doucement à
pas de loup Yossi tendit, tordit son corps et malgré la douleur
cogna du crâne contre la trappe. On l’avait entendu, on
s’était arrêté. Couché immobile Yossi
eut peur qu’il ne s’enfuit, frappa à nouveau. Il
sentit l’autre tout près, au dessus de lui au bord du trou.
Il ne fallait pas qu’il s’en aille!
Il s’efforça de crier, sortit un borborygme sourd. Il comprit
que l’on cherchait à tâtons l’anneau incrusté
dans son alvéole de bois, le panneau bascula. Quelqu’un
battit un gros briquet d’étoupe, ils se trouvèrent
face à face. La trogne de Doubko dans la clarté dansante
semblait être un masque de kabouki. Il eut un petit rire.
-“ Je me demandai aussi où tu étais passé”
Il avança la main retira le bâillon et considérant
la face boursouflée de Yossi
-”Qui benymat”, par le con de sa grand-mère, pour
une correction, c’est une correction”
apprécia -t -il en connaisseur ayant lui -même, dans le
temps, déserté l’isba familiale où son Tarass
Boulba de père cognait sur sa femme par habitude et sur ses fils
pour le plaisir. La mâchoire de Yossi trop longtemps distendue,
tremblait et il crachait une bave sanguinolente.
-“ Tire moi de là” dit -il
-“Ah non! Le chinois m’assommerait!”
Yossi sentit qu’il allait le repousser, une sueur froide perla
à ses tempes.
-“ Et qu’est ce qu’il te dira si il apprend que tu
visites sa cave la nuit?”
-“Juda” fit Doubko suffoqué d’indignation.
Mais il attira à lui sans ménagements le corps douloureux
et trancha les liens de Yossi .Celui-ci clopinant, réunit des
vivres, un équipement.
-“ Vl’a que tu le dévalises à ct’heure”constata
le cosaque d’un ton geignard et il se mit de son côté,
à entasser des bouteilles.
-“ Je vole rien, il me doit cet argent, c’est marqué
dans le livre” répliqua le gosse en désignant l’étagère.
Du coup le cosaque fit entendre un rire de crécelle
-“ Hi,hi ça c’est la meilleure tu crois qu’il
te marque de l’argent?”
C’était vrai, le livre noir le laissait débiteur.Yossi
le jeta à travers la pièce et furieux ajouta un fusil
et des munitions à son paquetage.
“C’est pas malheureux “ronchonnait Doubko”tu
vas t’échiner à trouver de l’or, alors Qu’avec
un petit cul comme le tien....” et comme Yossi chancelant sous
la charge gagnait la porte “En tout cas dis toi bien s’il
te rattrape t’es mort.”
Chapitre 49
49
Le froid de la nuit le revigora. Doubko avait raison, il n’avait
pas de temps à perdre.
Il se souvint des histoires de poursuites et de chasses de son grand
père.
Il se dirigea ostensiblement vers l’aval de la rivière
là où il y avait de nouveaux placers. Doubko ne le dénoncerait
pas, pas tout de suite en tout cas, il devait d’abord cacher ses
bouteilles, mais si il lui prenait plus tard l’envi de faire l’intéressant....Il
avança le long de la rive puis traversa la rivière à
un gué et marqua la suite de son chemin, puis il revint à
reculons replaçant ses pieds dans ses traces et pénétra
dans l’eau glaciale remontant le courant. Il en sortit loin en
amont de la “ville” en balayant ses empreintes alors, alors
seulement il se laissa aller à se cacher dans le feuillu d’un
arbre. Le corps boulé sur sa fatigue et sa douleur comme n’importe
qu’elle animal blessé.
Sur la rive du ravin les fleurs vibraient dans le vent d’été
jusqu’aux bords d’horizons.
Il avançait lentement au cœur de la crevasse, attentif aux
cassures du talus, scrutant le filet d’eau sur les galets polis
ou ne brillaient que des luisances de soleil. Les pierres ramassées
ne cachaient nul trésor au secret de leurs gangues. Cela faisait
plus d’un mois qu’il pataugeait dans le lit de ruisseaux
anonymes et la lassitude du doute patinait son esprit. Peut- être
faisait il fausse route? Peut -être aurait il mieux valu se tourner
vers la cohue des régions prospectées au risque d’y
rencontrer le chinois?
Peut être ce désert était vraiment vide, et qu’il
y usait ses forces et ses réserves pour rien? Il avait connu
de ces épaves vieillies, venant mendier un verre en radotant
les faux espoirs de leurs vies dans la cour du mongol.... Il avait décidé
de se mettre à chasser pour économiser ses vivres.
Juste après le détour, dans une anse tranquille il aperçut
un faon de renne à quelques mètres. Il le mettait en joue
lorsqu’il sentit une présence se retourna. Le yacout était
au-dessus de lui, sur le talus, la menace du harpon à tête
d’os, légèrement relevé, à ses pieds
son chien le poils redressé en crinière grondait doucement.
-“ Ce renne est à moi, de mon troupeau.”
Yossi rougit, abaissa son arme. Tout à coup les grondements de
la chienne se changèrent en gémissements, elle pencha
la tête faisant des grâces, c’était Ousky.
Il reconnut Aouak. Ils se dévisagèrent. Il y avait entre
eux le souvenir d’une autre rencontre sur la route de la ville
du temps où il portait les habits du cousin de Schonélé
et de l’embarras qu’ils avaient ressenti l’un de l’autre.
Ousky n’y tint plus, vint se frotter frétillante à
ses jambes.
Yossi désigna le renne d’un mouvement du menton:
-“ Il faut le ramener au troupeau.”
-“ Il le faut” répondit Aouak
Ils se dirigèrent vers l’animal reprenant leur amitié
où elle s’était interrompue.
Ils avaient regagné le campement du jour. Personne n’avait
manifesté d’étonnement à le voir parmi eux.
-“Yossi va chasser au pays de l’ours” avait lancé
Avouak en pénétrant dans la tente de peaux de renne. Son
père s’était contenté de tirer sur son brûle-gueule,
les yeux clignotants sous la fumée, les autres lui avaient fait
place avec des rires de bienvenue et la mère lui avait tendu
une bolée de soupe grasse.
Le troupeau transhumant vers le Nord avait laissé derrière
lui la fourrure des arbres, maintenant il avait atteint le printemps
de la taïga et progressait nonchalamment entre des lagunes de terre
tigrées de taches de neige et de lacs d’eau de fonte où
les bêtes parfois s’enlisaient. Il fallait alors les aider
en pénétrant à leur suite dans la fange glacée
pour lancer des lassos de tendons solides dans leurs bois et les haler
en prenant garde de ne pas effrayer le reste de la harde, qui aurait
pu s’emballer en un galop panique, catastrophique..L’animal
s’arrachait par bonds lourds les yeux globuleux gonflés
de peur. La plaine se bourrelait de bosses de lichens et de mousses,
se recouvrait d’un tapis d’un vert profond emmaillé
d’éclats de couleurs florales dans la ruée végétale
d’une vie avide de printemps .Des myriades d’énormes
moustiques tournoyaient; se posaient à la moindre halte recouvrant
le corps des hommes et ils s’enduisaient de graisse pour leur
échapper. Le vent ne cessait pas, mais se faisait aimable rebroussant
le vert des plantes en modulations soyeuses. Le troupeau avançait
de lui-même, glissant en avant attiré par l’odeur
des pâtures nouvelles. Les loups eux même abandonnaient
leur harcèlement entêté devant l’abondance
de chasses plus faciles.
Chapitre 50
50
Puis ils arrivèrent au bord de la mer .Ce n’était
qu’un chenal, le courant y charriait nonchalamment des blocs de
glace entre des îles vertes. Des vaguelettes claires venaient
faire un ressac de galets bruissants comme des billes. Le troupeau butta
sur la rive. Les rennes, le cou tendu au ras de l’eau salée
humaient les effluves venant des champs nouveaux et secouaient leurs
ramures, agacés et inquiets. Les derniers arrivés poussaient
derrière, curieux et pressés par les chiens. Les hommes
criant des hululements d’encouragement firent claquer les longs
fouets de tendons.
Une bête se mit à l’eau puis une autre alors la masse
entière se jeta dans la mer. En un jaillissement d’écumes
et les hommes pagayant dans leurs kayaks de peaux encadraient la forêt
de ramures flottant, dansant sur l’eau, la forçaient à
gagner l’île..
Les bêtes parquées dans l’île, il suffisait
d’un ou deux gardiens pour les surveiller.
Les hommes libérés pouvaient s’adonner à
la chasse et à la pêche au gré de leur fantaisie
Tout horaire était aboli le soleil se contentant de rougeoyer
au ras de l’horizon avant de rebondir vers un nouveau jour. Les
gens se reposaient, mangeaient quand bon leur semblaient. Autour d’eux
la lande s’émaillait de fleurs, bruissait d’animaux
avides de sexe et de nourriture. Les enfants couraient libres à
la recherche de champignons et de baies au jus coloré, ou se
roulaient avec des cris de joie dans l’eau froide et claire de
la grève. La brise venant de terre chassait les nuages de moustiques
vers la mer. De moment en moment d’une tente ou d’une yaramké
une femme poussait le cri invitant à venir boire le thé
et ceux qui l’entendaient venaient s’asseoir autour de la
bouilloire
posée sur le feu, et allaient dehors choisirent leur repas sur
le dressoir, où séchaient les poissons fendus et les viandes,
coupant de leur couteau, la chair au ras de leurs lèvres.
Les troupeaux de morses et de phoques étaient arrivés
dans les îles, couvrant les grèves de galets gris. Le brouhaha
de leurs foules parvenait par bouffées à la surface de
l’eau. Les hommes sortirent le grand umiak de peaux et les kayaks,
partirent au rythme des pagaies. Yossi s’amusait à voir
l’ombre frêle des esquifs glisser sur le bleu vert du fond
de mer du chenal. Puis ils sortirent, dansèrent dans la houle
du grand large
Ils abordèrent sous le vent, se rapprochèrent courbés
en deux, puis s’accroupissant ils se confondirent avec les amas
de roches noires. Le bruit des luttes des lions de mer et les cris de
leurs ruts étaient tels que seuls les animaux les plus proches
prirent conscience du danger, se dandinèrent en panique vers
le rivage pour plonger dans le bouillonnement du ressac salvateur.
Ils revinrent souquant dur et chantant des actions de grâce aux
Dieux marins et aux mânes des phoques tués. Les femmes
et les enfants descendirent avec des cris de joie au-devant d’eux
pour les accueillir sur la grève, avertis que la chasse avait
été fructueuse. Et ils chantèrent et dansèrent
longtemps autour des feux, en rythmant leur
liesse sur les larges tambourins dans l’odeur du sang et des graisses.
Les bouleaux nains lui venaient presque jusqu’aux genoux, la
moire des vents ondulait jusqu’au doux du ciel gris, immense coupole
sonore de lumière. Il traquait dans les ravines de la lande le
renard à lourde queue et le chien devant lui reniflait, la truffe
collée à la trace. Tout à coup le chien eut un
jappement bref, dévia, tirant sur la lanière et l’entraîna
au bord d’une cassure d’ou l’on découvrait
brusquement un petit fjord. L’anse d’eau de mer était
si claire que l’on voyait l’ombre des poissons glissant
sur le chuchotis des cailloux roulant dans le ressac nonchalant et le
corps de la fille sylphide blanche, les jeux d’algues de sa chevelure
noire. L’abois la dressa inquiète, toute droite. Il semblait
que l’argenté du paysage émana de son corps entièrement
nu, vibrant dans le remous doux des vagues. Il y eut un instant ou tout
se figea dans la tension de la surprise. Elle fut la première
à le reconnaître, rosit, se rejeta à l’eau
avec un rire qui la livra. .C’était Taïté la
petite soeur d’ Aouak.
-“Viens Yossi viens l’eau est bonne!”
Chapitre 51
51
Elle riait encore dans les éclaboussures. Sans penser il descendit
vers la grève ou il voyait le panier de baies noires, l’anorak
et les leggings abandonnés.
-“ Déshabille toi, pot de terre! Que tu es!”cria
t elle en l’aspergeant
Il avait soif tout à coup et faim
Il ne l’avait jamais vu nue. Dans ses fourrures, elle n’était
encore qu’une petite fille au regard espiègle ..et maintenant
ses petits seins arrogants pointés vers lui..Il arracha ses habits...
Longtemps après ils revinrent lentement en suivant le rivage.
Le soleil en oblique allumait des luisances de couleurs dans l’écume
des eaux. La chienne trottait devant eux, à son grés,
de ci de là. Ils se tenaient par les doigts et Taïté
balançait le panier de baies en babillant. Il était heureusement
las, enfin disponible au bonheur de l’instant.
Le ressouvenir de la fraîcheur de l’eau glissant sur le
corps tiède de la fille faisait surgir son sourire, qui renouvelait
le rire de Taïté. Ils étaient si occupés l’un
de l’autre que la voix d’Aouak les fit sursauter. Pourtant
ils auraient du le voir depuis longtemps, silhouette noire, immobile
sur le fond du ciel. Ils se figèrent à quelques pas les
uns de l’autre .Awak les observait, son lance harpon aux longues
hampes terminées par les os à la dentelure aigu à
demi pointé.Ses yeux noirs, attentifs, avaient la dureté
des agates. Pendant un moment on n’entendit que les cris apres
des oiseaux
-“Aouak!” fit Taïté.Il y avait tant de bonheur
dans son cri que son frère se mit à rire.
-“Je vois que la renarde a attrapé le chasseur!”
Un moment Yossi resta balourd comme étourdi, puis comme son ami
venait à lui les bras ouverts, il haussa les épaules et
tendit les bras, riant à son tour.
Alors ils se congratulèrent les uns les autres en se tenant par
le cou. Puis ils revinrent ensemble vers le campement.
Le chamane tout ridé a lié leurs doigts sur la flèche
en psalmoniant des incantations de sa voix grêle. Les ripailles
et les danses scandées par les larges tambourins plats ont bien
durées trois jours, tandis que les trouvères chantaient
à tour de rôle le récit de la belle au petit nez
et aux yeux noirs et du chasseur étranger, en sifflant dans les
flûtes d’os.
Maintenant, ils sont loin, très loin, à des jours de
tout campement. Taïté observe Yossi, qui à croupetons
au creux d’une tranchée, choisit un caillou. Elle le regarde
et elle l’aime, Elle sait qu’elle l’a aimé
spontanément avec l’instinct profond d’un jeune animal
qui ne se cherche point d’excuse, dès l’instant ou
il était apparu, avec ses yeux trop larges, là bas, au
bord de la glissade dans les marais du sud, alors qu’elle portait
encore le poupon de son père. Elle l’aime même si,
trompé par la diffraction de l’eau il rate encore souvent,
maladroitement, les grands poissons qui tournent et s’éclipsent.
Elle lui fait confiance et le suit en silence dans de grandes randonnées,
étonnée de le voir abandonner des régions giboyeuses
pour remonter des ravines vides en de vaines recherches qui le laissent
mécontent et lorsqu’il s’abîme en des réflexions
qui le rendent muet, morose, elle subit sans comprendre, attendant patiemment
le retour de son sourire.
Elle l’aime entièrement, au présent, tout au bonheur
de le voir et de le toucher.
Yossi casse la pierre, la rejette, déçu. Il sent dans
son dos les regards de la petite fille et pense qu’elle a raison
;que les oies cendrées ont marqué dans le ciel lourd le
signe de leur migration, que là bas les troupeaux de rennes ont
du déjà reprendre le chemin de leur transhumance craignant
les brusques tempêtes qui gèlent les veaux au flanc de
leurs mères. Bientôt il fera sombre et froid dans la taïga...Mais
il s’acharne, avec une rage furieuse.. Il anticipe la raillerie
méchante des gens du Sud, lorsqu’ils le verront apparaître
flanqué de cette petite sauvageonne dans ses fourrures et son
bonnet de couleurs, leur rire avenir tinte à ses oreilles...
Non il lui faut cet or. Il lui en faut beaucoup puisque seul, il les
étouffera dans leur envie servile. Il reprend avec hargne sa
quête le long du talus.
Chapitre 52
52
L’ourse déboula en avant dans la sente, balançant
le mufle au ras du sol, roulant des épaules énormes. Au
cri d’alarme de Taïté, l’animal fit face.Yossi
atteignait son fusil lorsqu’elle chargea en grondant, tout à
coup deux oursons, boules de poils espiègles roulèrent
dans les pattes de la mère brisant son élan. Elle les
écarta d’une tape et se dressa menaçante. Yossi
sentait les poils de sa nuque se dresser, comme face à lui la
crinière sur le dos de la bête ”Mais moi c’est
de peur” songea Yossi. Il s’efforça de garder son
calme, d’aligner soigneusement sa mire. “Elle est encore
trop loin“.Il savait qu’il n’aurait qu’un seul
coup à tirer ..Brusquement Taïté écarta l’arme,
s’avança
lentement, l’ourse indécise de voir la fille les paumes
tendues devant elle secouait la tête en grognant .Les deux femelles
étaient face à face. Taïté continuait à
exhorter à voix basse en une sorte de berceuse, alors le fauve
se laissa retomber, laboura furieusement le sol de ses griffes énormes,
puis se détourna, et emmenant ses petits disparue aussi subitement
qu’elle avait surgi.
Yossi saisit Taïté par les épaules” Tu es folle”
et la fille avec un petit sourire pour elle-même:”Les petits
seraient morts pour sûr”
. Et comme il la regardait sans saisir le sens de ses paroles, tournant
la tête, elle eut ce rire à la fois pudique et provocant
qu’elle avait eu dans la lagune:”Il n’y a pas que
les ours à avoir des petits.”
La nouvelle le fit frémir tel le premier coup de cognée
ébranlant la stature du grand sapin. Il lui venait une révolte
panique, l’envie de fuir. Il regarda machinalement autour de lui
la taïga immense, morne et rase jusqu’à la coupole
du ciel gris. Brusquement elle lui était étouffante prison.
Il n’avait jamais saisi le définitif de son engagement.
Les danses du chamane n’avait été pour lui que folklore,
on ne se marie pas comme ça!Taïté lui coula un regard
étonné. Il vint à elle, se pencha, scrutant le
visage de la femme, espérant encore s’être trompé.
Il y vit la transparence de joie et de fierté. Il l’attira
à lui pour lui cacher ses yeux. Alors elle se mit à parler
à toute vitesse. Le courant de son babil coulait sur lui sans
qu’il chercha à en comprendre le sens. Il lui venait une
haine, une envie de broyer, une panique de noyé sentant l’amer
emplir sa bouche. Brusquement elle s’arrêta, sentant intuitive
qu’elle était seule. Elle leva son visage .Il prit conscience
du remous sale de crainte et d’incompréhension que son
silence y faisait naître. Il la vit si dure et si frêle à
la fois.
“Ah après tout “ pensa t il et il la souleva, la
fit tournoyer et elle criait sa joie et son soulagement
Il se dit :“Maintenant il me faut vraiment cet or”
Le galop du vent avait surgi du bord de l’horizon rabotant a rebrousse
poils les rugosités du sol. Tous les êtres vivants du grand
Nord reconnaissant la colère du temps s’étaient
tapis, aplatis au secret de leurs tanières. Seul Yossi l’ignorant
étranger, arc bouté contre le souffle arrivant à
plus de soixante miles à l’heure du fin fond des espaces
libres, trébuchait aveuglé, essoufflé. Il faillit
perdre sa femme et son chien. Taïte le rejoint, le plaqua de force
dans un creux du terrain. Elle parlait vite, si vite qu’il ne
saisissait de ses paroles à moitié rongées de vent
que l’urgence de creuser la neige sous eux, d’imiter son
chien qui a quelques pas d’eux fouillait hâtivement. Alors
il obéit à Taïte et ils s’enfoncèrent
dans la cavité, se serrèrent l’un contre l’autre,
enveloppés dans leurs fourrures. Lorsque la neige se mit à
tomber en gros flocons lourds, rageurs, elle poussa un cri de soulagement,
espérant la chape qui les isolerait de la lame glaciale mugissante
au-dessus d’eux. Combien de temps restèrent ils dans leur
conque de glace? Dehors l’ouragan nivelait ses congères,
glaçait les surfaces polies. L’oreille au guet, serrés
l’un contre l’autre dans un temps immobile au fond de cette
matrice obscure, ils cherchaient à deviner la glissade infernale
de l’air à ses hurlants crescendos. Ils ne parlaient pas
économisant jusqu’à leur souffle.
Chapitre 53
53
A sentir la douceur du visage de Taïté contre les fourrures
au creux de son épaule Yossi se haïssait de ne pas avoir
suivi ses conseils. Combien de fois avait elle suggéré
qu’il était temps de revenir vers le camp? Combien de fois
lui avait elle rappelé que les rennes devaient déjà
avoir repris leur transhumance vers le sud? Il n’en avait eu cure,
entraîné chaque fois par le mirage vide de la prochaine
ravine.
Et voilà qu’il s’était laissé piéger!L’entraînant
avec lui, à cause de lui .Dehors le vent avait effacé
jusqu’au souvenir de leur existence. Personne ne pourrait venir
à leur recherche. D’ailleurs qui pourrait venir? Les autres
devaient être loin déjà, appliqués à
emmener le troupeau en fuite vers les forêts plus clémentes.
La faim surgit bientôt s’agrippant au creux de leurs ventre.
Ils avaient perdu la notion du temps. Très longtemps après,
ils émergèrent du fond de leur terrier, le froid était
intense.Un soleil au ras d’horizon allongeait leurs ombres sur
les plages blanches. Leurs voix résonnaient sans écho.
A leurs appels leur chien se dégagea péniblement, secoua
la poudre de neige imprégnant sa fourrure. Il fallait fuir d’urgence,
avant qu’une nouvelle tempête ne les fige dans le cristal
des glaces. L’espace entier avait changé de visage .Sous
le ciel lourd, les repères emmitouflés de neige fraîche
étaient difficiles à reconnaître. Ils se fiaient
à leur chien pour éviter de s’enfoncer brusquement
dans des trous de poudre blanche. Les flaques d’eau cachées
sous une glace frêle leurs étaient chausses trappes traîtresses.
Ils mirent deux jours à regagner le camp. Entre les îles,
l’eau grise déferlait sur la plage en un ronflement puissant,
constant. Yossi s’arrêta. L’emplacement était
vide. Ça et là quelques épaves de l’été:
un mat sifflant dans le vent, quelques huttes abandonnées enfoncées
le dos rond dans la tourbe, une barrière d’os de baleine
et de parures de rennes toute poudrée de verglas. Ils ne leurs
restaient plus de vivres. Brusquement il songea à la vieille
Salloé rythmant sur son tambour sa voix grêle psalmodiant
des histoires de la Grande Faim qui avait réduit les gens à
se dévorer les uns les autres, alors que tous, autour d’elle,
festoyaient au retour des chasses dans l’odeur des grillades et
des graisses.Taïté passa devant lui, se dirigea vers le
mat s’agenouilla face à un tumulus qu’elle se mit
à dégager de sa fourrure de neige. Elle eut un cri de
triomphe en découvrant la bâche de cuir protégeant
les quelques vivres qu’on avait laissé à leur intention,
un traîneau léger, et les fourrures de la chasse de Yossi.
Elle riait toute heureuse de ne point s’être trompée
et Yossi eut un sourire gêné d’avoir douté.
Ils essayaient de progresser rapidement allongeant les étapes.
Yossi devant, tassait la neige sous ses raquettes rudimentaires. Taïté
maintenait et dirigeait le traîneau que le chien tirait de toutes
ses forces. Le vent du nord semblait les pousser devant lui comme il
chassait les débris de neige en volutes de froid. Au soir, ils
dressaient une bâche de cuir entre eux et la bise, au matin, ils
se dégageaient de la tente à demi écroulée
sous le poids de la congère nocturne. Enfin ils atteignirent
les premiers arbres torturés par les vents puis l’orée
de la forêt, se mirent à relever ça et là
les traces du passage des rennes.
A présent la certitude de les rejoindre rendait leur effort plus
facile.
Chapitre 54
54
Vers le milieu du jour, ils suivaient le bord d’une cassure profonde,
lorsque leur chien se figea, les crocs découverts, le poil hérissé.
Sur l’autre rive il y avait un bivouac. De grands molosses se
mirent à aboyer furieusement. Deux hommes se rapprochèrent
de la cassure, les invitant en russe avec de grands gestes à
venir les rejoindre.Yossi allait répondre lorsqu’il sentit
la main de Taïté sur son bras.
“Les brigands ”souffla t elle
Il avait entendu parler de ces bandes de charognards qui trouvaient
plus facile et plus simple de traquer l’homme sur le chemin du
retour que de chasser l’ours ou la martre.
Pourtant ils semblaient amicaux. Il hésitait encore quand un
cavalier sur un petit cheval sibérien à longs poils se
rapprocha: il reconnut Vassily. Alors il entraîna Taïté
vers le couvert des arbres. Les autres comprenant que c’était
raté, crièrent des jurons en déchargeant leurs
armes qui firent gicler la neige à leurs pieds.
Il croyait déjà leur avoir échappé dans
la profondeur du bois lorsqu’il entendit au loin la voix des grands
dogues et sut qu’ils avaient trouvé un passage et que maintenant,
ils les prenaient en chasse. Il ne sentait plus le froid .La sueur coulait
aux coins de ses paupières, baignait son corps entier. Le souffle
de son effort cognait et sifflait contre ses côtes. Il avait essayé
d’embrouiller ses traces mais toujours les grands molosses avaient
fini par renouveler leurs appels sur ses talons. Il reprenait sa course
la peur au ventre, tel les grands cerfs sentant venir l’hallali,
chaque fois il les entendait encore plus prés. Il perdait du
terrain. Ils allaient finir par l’atteindre. La bouffée
de haine qui lui vint balaya tout autre sentiment. Il fit glisser le
ballot de fourrures dégagea son fusil, d’un signe il enjoignit
à Taïté de continuer. Il allait lui gagner un temps
précieux et il leurs en ferait payer le prix.Taïté
secoua la tête, le tira en avant. Il comprit qu’elle ne
laisserait pas seul .Il voulut s’alléger, se débarrassa
d’un charge mais elle lui fit reprendre le ballot de fourrures
“Attends attends on a encore le temps..”
Maintenant elle marchait devant. Il la suivait de mauvais gré
sachant que les autres gagnaient sur eux. Pensant de toutes façons
:il faudra arriver à en découdre. Tout à coup il
comprit que Taïté faisait un grand cercle revenant couper
leur propre piste loin en amon. Lorsqu’ils croisèrent leurs
traces, le bruit des chasseurs étaient tout proche.Taïté
sortit de sa charge quelques de fourrures .Elle courut loin en avant
sur leur ancien passage, sema les fourrures comme si elles s’étaient
échappées d’un paquet, puis revenant auprès
de Yossi
“Viens montons dans les arbres”
Ils grimpèrent, hissant péniblement leurs ballots et le
traîneau. Les autres étaient si prés maintenant
que l’on pouvait discerner leurs paroles. Elle redescendit encore
une fois se chargea de son chien, s’assit sur une fourche muselant
la bête de ses mains.
Leurs poursuivants apparurent entre les branches .D’abord la meute
s’étranglant au bout de leurs laisses que deux grands cosaques
jurant et pestant retenaient difficilement le corps arqué en
arrière, puis Vassily sur son poney poilu enfin le reste de la
bande en un groupe serré .Dans les bras de Taïté
le chien se débattait, il réussit à grogner. ”C’est
fichu”pensa Yossi et il arma son arme, ajusta Vassily. Sous l’arbre
les dogues eurent une hésitation, tournant en jappant leur impatience.
“Qu’est ce que c’est?”Fit l’un des bandits
désignant les fourrures sur la piste. Pour toute réponse
ils se mirent tous à courir. Ils riaient maintenant retenant
les chiens de peur qu’ils ne lacèrent les peaux.
“Allez mes faucons! Si ils perdent leurs plumes ils n’en
ont plus pour longtemps!” les pressa Vassily.
Ils disparurent au détour de la piste.
Yossi sauta au bas de son arbre. Il ne fallait pas perdre de temps,
les autres finiraient bien par découvrir qu’ils tournaient
en rond, surtout avec les traces de ce maudit cheval.
“Taïté”
Elle ne descendait pas
“Taïté”
Chapitre 55
55
Le corps du chien tomba de branche en branche. Elle l’avait poignardé
pour l’ empêcher d’aboyer.
“Taïté”
Elle descendit enfin, dégringola plutôt. Il la saisit.
L’agonie de la bête l’avait maculée de sang,
elle pleurait, reniflant comme une petite fille. Elle s’agenouilla
prés de la dépouille murmurant les prières d’excuses
que les eskimos murmurent pour apaiser les mannes des bêtes chassées.
Yossi chargea le corps du chien sur le traîneau puis s’attelant
seul il entraîna Taïté remontant les traces premières
pour aller bifurquer loin en aval sur un plan glacé qui ne garderait
pas les signes de leur passage.
La route fut longue entre les arbres drus. Ils avançaient jour
après jour, attelés dans les traits, avec la crainte d’entendre
à nouveau la chasse, et le traîneau surchargé, non
guidé ballottait et versait souvent au gré d’une
pente. Enfin ils rejoignirent la sente des troupeaux, quelques jours
après ils débouchèrent à l’orée
de la forêt. Devant eux tout le paysage familier, les isbas sous
leurs housses d’hiver, les corbeaux tournoyant au son des cloches
autour du bulbe vert de l’église, en bordure des marais
gelés, le camp de la horde. Le sourire revint enfin aux lèvres
de la petite sauvageonne. Déjà des silhouettes s’arrétaient
entre les” yarangas” et des enfants se mirent à courir
à leur rencontre
C’est quelques jours plus tard que Taité se plia en deux
sur la douleur de son ventre.
Les vieilles repoussèrent Yossi hors de la tente et le shamane
amena ses concoctions d’herbes, ses incantations et ses grelots.
Dehors Yossi frémissait à chaque plainte.
Dans la cuisine la servante assistante du médecin agitait des
casseroles. Le docteur Pavlov déposa un flacon de brandy à
portée de sa main, présenta ses pantoufles à la
fenêtre de mica du poêle, songea que c’était
une chance d’en avoir finit avec les consultations pour la journée.
Il s’apprêtait à allumer son cigare quand les coups
frappés à sa porte le firent sursauter. La servante maugréant
des imprécations courut ouvrir. En voyant apparaître sur
son seuil cet adolescent dans ses fourrures indigènes la colère
rougit les oreilles du praticien. La violence du tambourinage lui avait
fait croire à une urgence importante.
“Qui a t il?” fit il rogue.
“Venez !Vite!Elle va mourir” répliqua Yossi essouflé
d’avoir couru.
Le docteur le jaugea d’un oeil torve.”Tu es quoi?”
Yossi tendit une peau de zebeline. Pavelovitch déposa son cigare,
approcha ses bottes.
“Où est elle?”
“Au campement”
“Quel campement? Chez les yakouts?” Le médecin laissa
retomber ses bottes
“Amène la moi demain, Crois moi elles ont la peau dure”
Il voulut prendre la fourrure,Yossi preste la ramena dans son dos.
“Il faut venir maintenant.”
Vexé le “bon “ docteur se mit en colère “Fiche
moi le camp Nom de Dieu!! J’ai dit
demain. Pour qui te prends tu?”
Il le repoussa sans ménagements.
Dans le noir Yossi ne savait que faire. Il aperçut la lumière
de Mihael.
Mihael, le comte Mihael, réussit à amener le docteur
et malgré la réticence desYakouts, il avait ausculté
la malade mais il ne put que constater l’avortement.
Taïté épuisé dormait.Ils conversaient à
voix basse, à la lueur dansante des braises du foyer
“Tu crois qu’elle serait mieux dans ma maison?”
“Ils ont repris ta maison”
“Comment? c’est ma maison!!”
Mihael eut son sourire narquois.:”C’est la maison allouée
au banni Abraham et tu n’as pas payé les loyers...Ils ont
mis quelqu’un à ta place..Tes affaires sont chez moi”
La pipe de Mihael rougeoyait doucement.
“Tu as décidé d’être un yakout?”
“J’ai décidé de faire beaucoup d’argent
et de leur montrer à tous?.”
“Voilà une bonne décision “ rit Mihael “et
comment penses tu la réaliser?”
Yossi ouvrit un ballot, les fourrures glissèrent soyeuses devant
son ami.
“Elles sont vraiment très belles..Sur la frontière
chinoise ou à Moscou elles valent
sûrement un bon prix..mais ici...”
“Quoi ici?”
“A qui comptes tu les vendre? Au comptoir? Au polonais? Ils t’en
donneront un prix pour rire.”
“Alors j’irai chez quelqu’un d’autre”ragea
Yossi
“Qui? Crois moi ils s’entendent tous comme larrons en foire.
D’ailleurs ils n’ont pas le choix, comprends Yossi, ils
payent une bonne redevance au Tsar notre petit père et ils sont
les seuls à avoir le droit d’acheter des fourrures en Sibérie,
ensuite ils s’entendent sur l’argent qu’ils laisseront
au chasseur. C’est ainsi que cela ce passe dans le Saint Empire
chrétien orthodoxe. Tu connais beaucoup de chasseurs millionnaires?
Non, celui qui gagne c’est celui qui a la licence..Peu importe
quelle licence celle des terres, du sel ou des fourrures..”
La bouilloire mijotait doucement sur son feu de tourbe. Une main de
fer serrait la gorge de Yossi. Il revoyait devant lui le masque de son
grand père sortant du comptoir.
Chapitre 56
56
Les yeux fixés sur le rougeoiement des braises il passait en
revue les ressources de la Sibérie sans en trouver une de libre.
Mihael prit une tranche de saumon fumé la porta à sa bouche”
Fameux ton poisson”Yossi en reçut comme une décharge
électrique.
“Les poissons “fit il d’une voix étranglée
qui suspendit le geste de Mihael.Yossi revoyait la brume basse sur l’estuaire
là bas dans le nord, le bouillonnement rouge des grands poissons
remontant le courant poussés par la loi de l’espèce
sans se soucier du carnage perpétré par les oiseaux, les
bêtes et les gens.
“Les poissons ! Il a quelqu’un qui a la licence pour les
poissons?”
Mihael le regarda le filet de viande toujours à ses lèvres.
“’::Tu comprends ils remontent la rivière par milliers!”
“Toi tu es bien le petit fils de ton grand père...Ça
ne va pas être façile. Qui voudra te parler? Et ou trouveras
tu l’argent?”Mihael observait le désarroi et le durcissement
du visage de l’adolescent
“Ah bah “fit il tout à coup “on va toujours
essayer, je pourrai toujours revenir sculpter des saints dans mon isba.”
Ils étaient partis le mois suivant.
Pendant des heures et des jours Yossi ballotté au grés
des boggies avait regardé la fumée noire se coucher sur
les champs de neige, tandis que Mihael engoncé dans le coin du
compartiment s’efforçait de lire. Ils avaient poussé
les paquets de fourrures sous les banquettes et ils ne s’éloignaient
qu’à tour de rôle. Aux stations la voix lacinante
des camelots courait le long des portières proposant collations
et verres de thé bouillant.
Peu à peu les villages se faisaient plus serrés, mieux
installés sur leurs champs. Certaines localités imposaient
à Yossi une reconnaissance brumeuse sans qu’il puisse se
souvenir vraiment pourquoi leurs noms étaient restés dans
sa conscience. Puis ils franchirent des ponts interminables et ce fut
autour de Michael de repousser son livre en reconnaissant des paysages
qu’il saluait de son drôle de sourire.
Fin de la première partie