Shakin Nir. Ecrivain
Tous les droits d'auteur des œuvres sur ce site sont réservés.
Toute utilisation des œuvres autre que la reproduction et consultation individuelles et privées sont interdites sauf autorisation écrite.




Je me méfie (Histoires en Vrac extraits)

Je me méfie de l’intello
qui se gargarise de beaux mots
Je me méfie de sa cervelle
Tel un phono à manivelle
Je me méfie de l’intello.

Je me méfie de l’intello
Il aime tellement les beaux mots
Il les secoue dans tous les sens
du contresens jusqu’au non-sens
Pourvu qu’il y ait l’orthographe
et surtout portent son paraphe

Il aime tellement les mots
l’intello.



Synopsis (Déchirures extraits)

Est-ce le souvenir d'un film ou bien l'ai-je rêvé?
Un homme pénètre un beau matin  dans sa salle de bain.
Il se sourit dans le miroir.
Passe sa main sur son menton.
Fait mousser son savon, prend son rasoir
Appuie deux doigts contre sa tempe,  tend la peau et commence à se raser
Au troisième passage, il se coupe. Juste une égratignure à coté de l'oreille.
Il l'essuie du pouce, presque sans y penser.
Il se recoupe encore, puis encore.
Il passe de l'alcool sur ses blessures en faisant la grimace car malgré tout, ça brûle un peu. Il  colle des papiers à cigarette  sur ses blessures pour arrêter le saignement. Puis comme le sang persiste à couler quelques brins de coton. Son visage semble bourgeonner. Il grimace à sa figure. Cela commence à l'agacer  et puis il n'a plus de temps et il se coupe à nouveau cette fois plus sérieusement. De grosses gouttes de sang maculent son maillot et le lavabo. Cette fois la coupure est profonde. Qu'importe, il veut en finir avec cette corvée. Ses gestes saccadés précipités  font qu'il se coupe encore  et de nouveau. Ca va de mal en pire, il y a du sang partout. C'est un gâchis incroyable! Il n'arrive plus à étancher ses blessures. Il est hystérique. Alors il aperçoit son visage ensanglanté, méconnaissable dans la  glace.
Il est si découragé qu'il se tranche la gorge  pour en finir.

Est-ce le souvenir d'un film ?
L'ai-je rêvé?
Ou bien est ce la vérité?






David, Para 94 (antifada)
Une ville de carton et de papier mâché, grise et ocre. Les minarets ceinturés de hauts parleurs noirs, émergeaient de la confusion des cubes de torchis et des blocs de ciment entassés au hasard, se pressant sur des ruelles fétides avec de loin en loin, îles flottantes sur le marais, des maisons de notables, larges et solides, baignant dans des frondaisons vertes, avec la clarté de leurs fenêtres en ogive, la délicatesse d’un perron à colonnades où d’un portail de couleurs vives.
Mais l’ensemble, c’était poussière et sueur.
Même la grand-rue, avec ses lampadaires à grosses lampes, le feston de leurs câbles pendant d’un bord à l’autre du boulevard et ses placards publicitaires ne tentait pas de donner le change, malgré les marchandises modernes entassées derrière les devantures encombrées, dans la profondeur des boutiques.
La caserne avait été un  poste de police montée anglaise. Elle était classiquement construite en rectangle autour d’une cour stricte, éclatante de blancheur. Dans les stalles de l’écurie, les command-cars grillagés, attendaient en lignes sages. Sur la tour d’angle, aux meurtrières étroites, les couleurs flottaient mollement. Il y avait déjà la queue devant le bureau distribuant les laissez-passer pour aller travailler, où se faire soigner dans les hôpitaux en Israël. Les gens s’étaient accroupis le dos au mur, attendant patiemment l’ouverture.
Le M.P. dans sa guérite renforcée de sacs de sable, s’ennuyait.
Il allait faire chaud.
Encore un jour à se frayer un passage en zig-zags, sanglé sous la charge, suant sous le casque, dans la cohue grouillante des souks, dans les ruelles encombrées, fangeuses, tortueuses, dont les murs de torchis touchaient vos épaules et raclaient le barda. Parfois, lorsqu’ils passaient entre les tables basses d’un café, l’arme en travers sur le ventre, scrutant les consommateurs suçant leurs narguilés, frôlant le garçon qui s’affairait, élevant son plateau de verres  de thé à la menthe, il avait l’impression irréelle, d’être dans un de ces films  de sciences fictions où l’action  de deux mondes  de dimensions différentes s’interpénètrent  sans se toucher. Alors, le roulement des dés du tric-trac s’arrêtait et ils savaient que c’était un leurre.
De la mosquée proche jaillit brusquement l’appel du muezzin. A travers les hauts -parleurs noirs c’était un barrissement qui n’avait rien d’humain. Un autre minaret se joignit au vacarme, puis d’autres emplissant de vibrations l’espace déjà tiède.
David abandonna la fenêtre.
Sur son lit au carré, Giora avait étalé les pièces de son fusil-automatique, il les essuyait et les graissait, systématiquement en professionnel..-“Réglo, réglo, tu fais ça vraiment à fond...De toutes façons même si tu t’en sers ça sera pour des balles à blanc où en caoutchouc.”
-“Justement” fit Giora.
David pensa à ces anglais, chers à Kippling, qui s’habillaient scrupuleusement pour des dîners solitaires au fin fond d’une brousse. Il le regardait faire et cela l’enrageait. Giora était comme cela depuis toujours, depuis le jardin d’enfants où ils avaient trôné sur le même pot. En arrivant à l’armée, ils s’étaient portés volontaires  pour les parachutistes, avec cet orgueil de servir que l’on  a à dix huit ans, dans un pays qui se bat pour son existence depuis avant sa naissance. Ils s’étaient préparés à des luttes, à un contre dix, un contre cent, serrant les dents pour gagner ces dixièmes de secondes qui font la différence entre la victoire et la mort. Et voilà qu’on les avait amenés dans ce cloaque où le premier ordre reçu avait été:
-“Vous ne tirez pas.”
Il se sentait floué.

-“La patrouille!! Deux minutes dans la cour!”
-“Merde!”fit quelqu’un “Et la bouffe?!”
Mais déjà, ils dévalaient les escaliers, bouclant leurs ceinturons

La patrouille s’était déployée en cordon mince au milieu de la petite place, pour protéger le camion citerne venu alimenter la station-service de la ville.
Le soleil était déjà haut. Dans leur immobilité ils subissaient intensément sa pesée chaude sur leurs yeux, dans la moiteur de leurs uniformes raides.La sueur acre exaspérait l’irritation d’un frottement derrière son col et David luttait contre l’obsession de se gratter, contre la rancune qui le gagnait.
Devant lui, le sol était déjà jonché de cailloux, de détritus. Les projectiles rebondissaient sur la chaussée, venaient rouler sous ses pieds. En face, à l’ombre des maisons quelques types la figure soigneusement dissimulée sous la kéfia, mais surtout des adolescents en tee-shirts, des enfants, d’énormes commères  qui gesticulaient, braillaient des slogans, des injures. Surtout des injures, grasses, sexuelles.
A son âge de ne pas y répondre, il lui semblait qu’elles lui collaient à la peau en gros crachats huileux .Dans son dos, les chauffeurs finissaient de transvaser le carburant dans les citernes de la station. Bientôt, ils partiraient et ces mêmes matrones iraient se ravitailler à ces mêmes pompes. D’être plongé dans cette absurdité l’enrageait.

Cet alors que les portails des écoles de filles et de garçons s’ouvrirent.

Ce n’était pourtant pas l’heure. Les élèves accouraient en hurlant, comme on va au monôme .Les filles soigneuses, en uniforme bleu orné d’un grand col sage, la tête entourée d’un foulard blanc pudique, déposaient leurs cartables en tas du côté de la cour, puis passaient dans la rue.. Elles se mirent à scander des slogans en répons,l’une donnant le texte, le chœur le reprenant.Une équipe de reportage-télé s’était installée au coin de la place.
-“Ça c’est le bouquet “pensa David”Je vais avoir mon gros plan dans le journal du soir, en train de faire la chasse aux mômes”
La foule grossissait, s’exaltait de minute en minute.
-“Ils ont le beau rôle” se disait David amer: lui battu ou battant, ne pouvait qu’être odieux ou ridicule.
Il était furieux.
Un petit noiraud, tout frisé, s’approcha de David et lui lâcha  sous le nez:
-“Dommage, les allemands vous ont pas passés tous au four!”
Puis il s’enfuit à toutes jambes, sûr de le voir réagir. Il y eut des bravos.
Se croyant à l’abri près de ses amis, il gambadait de long en large en faisant le geste d’ouvrir un robinet et il hurlait:
-“Gaz!!..Gaz!!”
Le public riait. Il était juste à la bonne portée pour le flinguer avec une balle en caoutchouc qui ferait mal.
David revoyait le numéro bleu sous la peau diaphane de sa  grand-mère, la main crispée sur la poignée de la chaise- longue  les jours ou les vieilles blessures l'empêchait de se lever
La sueur s’était mise à couler dans les yeux de David sous le casque.
Les filles se mirent à crier:
-“Nazis!!Nazis!"

Alors ils reçurent une volée de pierres, qui les forcèrent à esquiver, sautillant sur place, se courbant, ridicules. Puis une grêle d’objets de toutes sortes, briques, barres de fer, boîtes, tessons, bouteilles et la foule avança cherchant à les lapider.
-“Quarante cinq degrés en l’air, une balle, feu!!”
-“On y était”ragea David oubliant son désir précédant "la télé allait pouvoir se régaler".
Il rejeta ses pensées s’appliquant à l’action.
La salve de semonce changea les hurlements de menace en glapissements. Il y eut un flottement, l’amorce d’un recul. La patrouille se mit à avancer. Les gens refluèrent en désordre cherchant l'abri des ruelles, entraînant avec eux, les hommes aux visages dissimulés sous les kéfias.
Loin, on entendait les hululements des paniers à salade grillagés des gardes frontières qui arrivaient .La fuite devint un sauve-qui-peut .Les élèves s’engouffrèrent avec des cris perçants dans la cour des écoles, dont les lourds vantaux de tôles se refermèrent avec fracas.
Au milieu de la place soudain désertée, le petit brun choisissait une pierre pour recharger sa fronde. Tout à coup il prit conscience de sa solitude, leva la tête, aperçut David qui arrivait sur lui. Lâchant son arme, il détalla de toutes ses forces.
-“Arrête!!”
L’autre n’en courut que plus vite.
-“Toi, je vais t’allonger les oreilles de deux centimètres” pensa David.
Ils étaient trois à avoir choisi de fuir à travers le marché:le petit noiraud et deux gars voilés. L’un d’eux s’était débarrassé de sa hachette, mais talonnés de trop près, aucun n’avait le temps de se démasquer pour se fondre dans la cohue. Ils couraient droit dans la foule,en basquets et tee-shirts, et les chalands s’écartaient devant eux, puis retournaient à leurs affaires, barrant sournoisement le chemin. Malgré la masse de l’équipement David et Giora ne se laissaient pas distancer, sautant par dessus les étalages de victuailles installés à même le sol, tendant leurs armes en avant pour s’équilibrer.Ils ne faisaient plus de sommations, économisant le souffle ronflant dans leurs gorges. Les marchands,devant leurs balances, regardaient passer la cavalcade, les yeux glauques, tout en pesant leurs choux  Tout à coup les fuyards obliquèrent vers le secret d’une ruelle. Deux imposantes matrones se hâtaient vers le marché, portant sur leurs têtes des pyramides de sucreries colorées, empilées sur des plateaux aussi larges que des roues de charrettes. Le temps de les contourner, le boyau était vide.
-“Tu as vu où ils sont entrés?”
Il haussa les épaules. D’autres paras arrivaient hors d’haleine.
La fouille s’organisait. On frappait aux portes dont on repoussait le vantail brutalement pour s’assurer que personne  n’était derrière à l’affût. On pénétrait dans l’intimité de familles de journaliers pauvres On traversait des cuisines où les femmes préparaient le repas familial à croupetons devant le ronflement des primus et des fourneaux à pétrole.Les gosses s’agrippaient aux jupes de leurs mères. Une toute petite fille déboula juste devant Giora qui faillit tomber, allongea son pas pour se rattraper, renversa un plat.  
“Excuse” fitGiora.

Mais la femme se mit à glapir son couscous répandu.On tirait les hommes des matelas ou ils reposaient, pour les grouper dans la pièce centrale où donnent les chambres des familles afin de vérifier les identités.
De les voir ainsi le long du mur, les femmes se mirent à pousser des hurlements hystériques. Les paras continuaient leur fouille,se couvrant l’un l’autre, ouvrant les armoires, repoussant de la pointe du canon les frusques  pour vérifier s'ils ne cachaient rien. David vit le rideau sur son fil de laiton qui partageait la pièce,en deux pas il fut tout près, le fusil à la hanche,tira sur le tissu,se trouva face à face avec une fille nue, accroupie dans une bassine de zinc, le broc à la main.
Ils se regardèrent, saisis, aussi éperdus l’un que l’autre. Cela dura une seconde ou deux, jusqu’à ce qu’il laissa retomber le rideau. La mère déboulait sur lui toutes griffes dehors
-“Qu’est ce qu’elle lui voulait encore celle-la  ? Est-ce qu’il pouvait savoir?  Est-ce qu’elle avait pu penser qu’il ne regarderait pas derrière le rideau?”
Il lui en voulait, il s’en voulait sans trop savoir pourquoi.

Ils ressortaient.

Il le vit en un éclair rapide sur le toit d’en face.
-“Là! Le gamin!”
Giora alla frapper à la porte. David atteignait le milieu de la rue, lorsqu’il entendit un raclement, leva les yeux. Un bloc de béton gris tombait du toit.
Il s’entendit hurler:
-“Giora!!”
Tout sembla s’engluer en un ralenti inexorable. Giora, qui surprit, tournait la tête, le bloc flottant dans l’air, les yeux du gosse au ras du parapet. La pierre s’écrasa avec un bruit mât, pénétrant, définitif. Giora s’écroula. Il fut à côté de lui, vit le visage soudain gris où perlait la pourpre de sang. Il restait là, avec son enfance sur les bras et leurs rêves envolés.
Combien de temps cela dura-t-il?  Un siècle? Deux minutes?...
L’infirmier lui prit le corps des mains. Alors, d’un bond il enfonça la porte. Il entendait  des ordres mais il n’en avait cure. Il lui fallait ces yeux, qui regardaient son ami, s’éclatant sous la roche. Il traversa des chambres ou l’on criait, trouva les marches  sans rampe, gravit les échelons quatre à quatre, émergea au soleil sur les toits, juste à temps pour voir l’autre passer derrière une coupole voisine.
Ils couraient de terrasse en terrasse, sautant au plus court par-dessus les murets.Très loin, il y avait des klaxons, des hululements de sirènes, tout le bruit d’une ville.
Il n’entendait plus rien, pas même le bruit de son souffle, la résonance de ses pas. Il ne voyait plus rien si ce n’est le nouveau toit à franchir et la course de l’autre, qui fuyait pour sa vie. C’est alors qu’ils arrivèrent au bout des terrasses.
Comme il approchait, l’autre sauta dans l’allée et il le suivit. C’était une impasse barrée d’un torchis. Le fuyard chercha fébrilement à grimper, mais la pierre de faîte lui resta dans la main et il tomba, se vit pris. David était tout près maintenant. Il était à lui. Il le mit en joue, lentement. A cette distance même une balle en caoutchouc allait lui faire exploser la face.
Et c’est alors qu’il le vit.
Cette figure avec les yeux mangeant le visage, c’était son frère sentant venir une correction méritée. Il avait peur, vraiment peur, mais savait-il qu’il allait mourir?
Que c’en était fini des parties de “cache -cache” et de “gendarmes et voleurs”?
C’était un gosse.
Est-ce  que   lui  David,  pouvait tuer  un môme, comme ça, à bout portant?...,
Et il abaissa son arme.
Il vit les couleurs revenir au visage de l’enfant. Il se détourna, commença à s’éloigner
-“Va te faire enculer!Peureux!!” lança le garçon
David jeta un regard en arrière. Le gamin était sur le mur et la pierre l’atteignit au bras, fit mal.
L’autre disparut. Il haussa les épaules, regarda autour de lui. Il était au fin fond de la casba, seul.
“Il vaudrait quand même mieux changer de munitions.”
Il sortit les balles de caoutchouc qu’il mit dans sa poche et glissa un chargeur à balles dans le magasin.
Puis il se mit en route.
extrait de "Déchirures"
La Saga d'Israshvily 
CO SCHAKHINE-NIR
Tous droits réservés connus et inconnus à ce jour S.Schakhine Nir

LA SAGA D'ISRASCHVILY
1

Durant cinquante ans l’empereur Tzar de toutes les Russies perça une route travers les monts du Caucase et pendant cinquante ans, craignant pour leurs indépendances, les tribus de la montagne attaquèrent les cosaques qui protégeaient les ouvriers et les forçats travaillant au terrassement de cette route. Chaque nuit, les soldats enfermés dans leurs bastions, accroupis aux créneaux, le front contre la pierre, écoutaient les hululements de leurs appels, les miaulements de leurs balles et comptaient leurs feux sur les sommets..Chaque matin, les colonnes punitives, ouvraient le chantier, poursuivaient les francs-tireurs, incendiaient les récoltes, égorgeaient les troupeaux, et les cavaliers se livraient de furieux assauts dans le froissement des sabres courbes.
Chaque année la route était plus longue, mais chaque année, dès les neiges fondues, la révolte se rallumait, gagnant de nouveaux villages, musulmans, chrétiens, ou juifs aussi, car les familles juives de la montagne, vivaient comme leurs voisins de leurs moutons et de leurs vignes et suivaient les même règles, partageant la même liberté.
La cinquantième année, une grande armée avança sur la route enfin terminée. Ses officiers pointèrent des canons de campagne aux roues cerclées de fer sur les villages, écrasant les masures, hachant les vergers dans la neige de leurs fleurs et les peuplades des montagnes acceptèrent la loi et l’impôt du tzar.

C’est ainsi que ce matin de printemps, Abraham Israschvily, laissant son sabre accroché au-dessus de sa couche, chaussa ses bottes souples, coiffa sa calotte brodée de couleurs vives, attacha les longues lanières de ses phylactères et s’enveloppant dans son talith blanc, fit sa prière de l’aube tourné vers une Jérusalem mythique par delà les monts derrière lesquels montait l’aurore. Puis il sortit sur la véranda, dont les grosses planches grises grinçaient sous son poids .Il y avait dans son cœur un curieux sentiment de manque. Il savait, qu’ils avaient perdu la guerre et qu’il ne sellerait point sa jument blanche pour des courses de vents et de mort. Pourtant tout semblait pareil. Les brebis suivaient l’ânon dans les vallons, un nuage crémeux se traînait en contre bas, cachant les plaines. Il avait son Dieu et sa terre, le respect des siens et des clans. Etait ce donc l’absence des jeux brutaux où l’oubli des symphonies pastorales qui mettaient cette saveur de vide dans sa bouche? Où bien le sentiment des vies et du temps gaspillés?
Il avait treize ans, juste un homme, lorsque les Georgiens étaient venus réclamer
l’alliance de son père, les Russes se rapprochant de leurs villages.
Maintenant, le poil dru de sa barbe était blanc.

Dans l’enclos herbeux la jument paissait. Yossef son petit fils s’approchait doucement d’elle pour lui passer le licou et la mener boire .Abraham sourit, car l’enfant avait sa préférence. C’est alors qu’il aperçut les quatre cavaliers se glissant sous les cerisiers en fleurs. Un seul était en uniforme, mais les autres aussi étaient russes, on les reconnaissait à leurs vêtements, aux larges chemises serrées à la taille, aux casquettes à longues visières. Ils s’approchèrent du gosse, tels des passants demandant leur chemin. Abraham songea que l’an passé, ils n’eussent osé se présenter à l’entrée de la gorge. Il allait se détourner pour descendre, préférant les oublier, lorsque quelque chose se dérangea sous les arbres. L’enfant et la monture tournoyaient sur eux-mêmes cherchant une issue, car les étrangers maintenant les cernaient. Comme le gamin tentait de sauter sur le cheval, l’un d’eux saisit la corde et leva sa cravache. La jument hennit, se cabra.
Abraham décrocha son long fusil à la crosse de nacre et le déchargea au dessus des frondaisons, dispersant par-dessus son toit un jaillissement de colombes. Puis il prit son sabre et se mit à courir.
Lorsqu’il arriva au verger, l’enclos était vide. Le gosse gisait étendu dans les herbes foulées. De son front fendu, le sang venait perler au coin de ses lèvres. Il souleva son petit-fils, et l’enfant brusquement se mit à trembler, bégayant dans ses sanglots:
-“Ils me l’ont prise grand-père”
Il revint vers la maison par le raidillon rude, pas à pas, pressant l’enfant contre lui. Ses fils, ses petits fils et les femmes accouraient dans la cour, alertés par le coup de feu. Alors, il se retourna vers l’étagement des pentes vert bleues. On ne voyait rien, ils devaient déjà être au milieu de la gorge, galopant à brides abattues. Il baisa le môme au front à même le sang:
-“Ça ne fait rien, Yossi, nous les retrouverons.”
Il le passa aux femmes, se dirigea vers la maison, et ses fils le suivirent.

Il était parti dès le matin suivant.

Chapitre 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



2


Il avait relevé les traces de sa jument tout au long de la gorge, puis dans la vallée jusque sur le remblai, mais sur le dur de la route elles avaient disparu. Trois mois durant, il la chercha, du bord de la mer où l’onde ploie et reploie son écume contre les plages de galets ronds, jusqu’aux bords des plans de neige sous les pics de rocs dressés face aux nues. Il parcourut les tentes, les bourgades, vérifiant toutes les rumeurs qu’on lui rapportait devant les tasses de thé fumant, où les coupes de porcelaine blanche remplies de café fort. La bête et ses voleurs semblaient avoir disparu. Pourtant il savait qu’elle était encore dans le pays. Personne ne l’avait vu franchir les défilés menant vers l’Ukraine où la Turquie. Les feuilles se mirent à flamboyer sur toutes les pentes et il pensait déjà qu’il devrait retourner chez lui pour les grandes fêtes de l’an. Il repliait son châle après la prière d’”Avdala” à la fin du Sabbat, dans la petite synagogue d’un village de tisserands, quand son voisin, un grand juif, bien en chairs, maquignon de son état, lui proposa de pousser avec lui jusqu’au chef-lieu; de la province, pour la grande foire d’Automne.
Le lendemain, il grimpa sur la carriole aux côtés du marchand et la large pouliche les entraîna au petit trot, ainsi que la kyrielle de bestiaux attachés par derrière.
Cela faisait bien longtemps qu’il évitait cette ville par prudence, et elle avait bien changé. Sur le rocher dominant le gué et le pont du torrent, on avait relevé les tours de la vieille citadelle noire qui avait du servir les grecs; les tartares, les mamelucks et tant d’autres, et une bannière portant l’aigle à deux têtes flottait au vent. Tout autour la ville basse avait multiplié ses maisons et ses entrepôts. Il y avait une église toute neuve aux bulbes dorés et un palais à colonnades blanches pour le gouverneur.
Du champ de foire montait le tohu-bohu d’une cohue bariolée. Abraham s’enfonça dans la marée mouvante de bruits, de voix, dans le brouhaha de houle, percé par la criée des marchands aux étals, bercé par la chanson des colporteurs. Il se frayait un passage dans le flux et le reflux des chalands sous les auvents de toiles teintes entre les pyramides de pastèques tigrées, les tas de courges et de patates, les étals de viandes rouges, les tonneaux de poissons et les jarres d’huile ou de vin, les paniers de raisins, de pèches veloutées, de figues couchées sur leurs feuilles, les sacs de riz, de froment, les fromages, les denrées de toutes sortes étalées à même le sol battu, sur des nattes de joncs où des tapis tissés de poils de chèvres. Des taches d’odeurs flottaient dans l’air, stagnantes à hauteur d’homme, se heurtaient, se mêlaient, enveloppantes, envoûtantes. En passant devant l’éventaire du marchand de loukoums et de sucres filés, son palais d’enfant eut un tel rappel qu’il faillit tendre la main. Enfin il déboucha sur l’aire du marché aux bestiaux. Les bêtes entravées ruminaient doucement, la bave au mufle, tandis qu’on les palpait. Il parcourut deux fois l’allée ombreuse où l’on faisait trotter les chevaux devant les clients, vérifiant, si les poils n’avaient été teints pour tromper d’ éventuelles recherches Elle n’était pas là. Tout à coup il aperçut en contrebas, sur les berges du torrent, une pelouse. On y amenait des chevaux de selle devant un groupe d’officiers de la garde Il sentit comme un choc et le chaud qui lui montait au visage car elle était là toute blanche et son voleur aussi débattant son prix avec le capitaine-fourrier. Il s’approcha. Le cheval hennit et tira sur la bride.
-“Vous voulez la vendre ? Oui où non?” marchandait l’officier.
Abraham passa entre les hussards et posa la main sur la bête, qui poussa les naseaux dans sa paume.
-“Il ne peut pas la vendre”dit- il, et regardant le voleur dans les yeux ”Parce qu’elle n’est pas à lui”
Il se fit un silence. L’homme pâlit, vérifia d’un regard de côté la présence de ses amis. Puis il partit d’un grand rire sonnant faux.
-“Elle est peut-être à toi cette jument? Vieille noix. Qu’est ce qu’un vieux youtre comme toi ferait d’une bête pareille? Tu l’attellerais à ta carriole?”
Il parlait à l’encan, cherchant l’approbation des cosaques qui commençaient à s’attrouper rigolards.
-“Allez grand-père, tires toi tu radotes...”fit-il et appuyant le plat de la main sur la poitrine d’Abraham il voulut le repousser. Abraham ne broncha pas.
-“Vous l’avez volé à mon petit-fils Yossef, dans mon verger”
-“Tu me traites de voleur? Sale Youpin!!”
Cette fois il criait à tue-tête, comprenant que ce ne serait pas si facile..Les copains se rapprochaient .Sur un signe du capitaine les officiers s’écartaient ne tenant point à servirent de témoins dans cette affaire. Les compères sentant qu’on leur laissait le champ libre se ruèrent à l’attaque.

Chapitre 3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



3


Le premier boula sur le sol sans arriver à comprendre comment son élan s’était transformé en chute. En face de lui son camarade à quatre pattes, secouait la tête pour en dissiper l’étourdissement. Un troisième titubait, crachant ses dents. Dans le cercle des badauds, les rires s’étaient arrêtés.
-“Qu’est ce qui se passe?” questionnaient les recrues étonnées du tour que prenaient les choses. Les maquignons caucasiens ne disaient encore rien, mais la solidarité des coutumes et d’une guerre toute proche soudait leurs rangs. On entendait les coups de sifflet de la patrouille qui arrivait au pas de charge. Les voleurs sentirent qu’ils devaient conclure rapidement .Ils tirèrent leurs couteaux et s’avancèrent ensemble. Abraham dégagea sa cravache tressée, en tourna le pommeau d’argent dégainant la longue dague qui y était cachée. Lorsque les soldats, baïonnettes aux canons, les cernèrent, l’un des voleurs cravaché à la volée, gémissait à genoux les mains sur le visage, pressant la brûlure de sa balafre, et sur le sol, le“soldat”, meneur de la bande, gisait poignardé. Abraham, sur de son droit, ne chercha point à opposer de résistance.

Le juge Alexandre Alexandrovitch s’endormait à la vodka et se réveillait de même. C’était peut- être la raison de son assignation dans un coin si reculé de l’empire.
Cela lui prit plus d’une semaine, pour tirer Abraham de la salle de police crasseuse et le faire comparaître sous les lambris du palais de Justice. Au début de la matinée, encore lucide, il avait rendu des jugements plus ou moins équitables, débarrassant sa table de procès en souffrance, mais vers dix heure lorsqu’on lui soumit l’affaire
d’Abraham il était fébrile, ne pensant qu’au tiroir à secret renfermant la bouteille dans le meuble ancien de son bureau. Sa gorge se contractait en pensant au désert de procédures qui l’en séparait. Le jeune membre du barreau, assigné d’office, cherchait à établir les circonstances. Il l’interrompit et coupant court.
-“Accusé, avez vous tué le soldat de deuxième classe Protov?”
-“Le déserteur Protov.Votre Honneur” tenta de corriger l’avocat. Mais le juge n’en eut cure.
-“Notez que l’accusé reconnaît les faits “jeta-t-il au greffier.
-”Pourquoi l’avez vous tué?”
Abraham le regarda étonné de la question..
-“Il avait volé ma jument.”
Un murmure d’approbation parcourut l’assistance
Le magistrat ricana satisfait. Il avait de la chance.
-“C’est un assassinat.”
-“Votre Honneur, il y a des circonstances..Nous prouverons..”
Le respectable Alexandrovitch sentit la fureur le gagner. Il n’allait pas laisser ce blanc -bec et son juif s’interposer entre lui et le tiroir. Il abattit son marteau.
-“Un assassinat est un assassinat. Abraham Israschvily la cour vous condamne à être pendu jusqu’à ce que..”
Il y eut dans la salle un moment de saisissement, puis elle se souleva en un ras-de- marée. Les gardiens se précipitèrent.

Chapitre 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



4


-“Qu’on fasse évacuer la salle..Evacuez!!”glapissait son Honneur martelant hystériquement son bureau. Seul Abraham debout entre ses gardiens, restait impassible.
Cinquante ans de guérilla dans les montagnes lui avaient appris que le sort peut avoir d’étranges caprices. Il observait ce personnage en robe bizarre, qui s’agitait au pupitre et s’éclipsait vers la porte de côté, en marmottant :
-“Sauvages..Ce sont des Sauvages!!”
et il était surpris que le coup lui soit asséné par le truchement de cette marionnette.

Le bruit du torrent aux pieds de la forteresse emplissait le bureau du Commandant Sverdlov. Par la fenêtre, on voyait les neiges briller sur les sommets du côté de la Turquie...Il sourit au souvenir de sa déception, quand frais émoulu de l’école des cadres, il les avait vues pour la première fois, anéantissant ses rêves de charges glorieuses, leur topographie ne se prêtant guère aux grands mouvements de cavalerie. Pendant des années ,il avait tout fait pour être muté vers l’une des grandes garnisons de l’ouest...Quand il avait enfin obtenu son transfert, après sa troisième blessure,il l’avait annulé. Toute sa carrière s’était écoulée sur ces pentes. Il se retourna vers la porte, vers son aide de camp qui venait d’entrer pour le rapport.
-“Alors?”
-“Peine de Mort, Mon Commandant”
Sverdlov abattit un poing lourd sur son bureau
-“Quoi?!Le poivrot! C’est vraiment le moment de me foutre un martyr sur les bras...
Double les patrouilles en ville.”
-“Il y a eu une échauffourée à la porte du Midi et le quartier juif ferme ses portes..”
-“Tiens pardi..”Le commandant était furieux. Il lui avait pourtant expliqué deux heures durant au cercle; que les populations comprendraient difficilement un châtiment sévère pour une affaire “d’honneur” comme celle-là, sans parler des cosaques qui pouvaient interpréter cela comme un encouragement à exercer leurs “droits” de vainqueurs. Est-ce-qu’il l’avait seulement entendu? Il devait déjà être imbibé comme une éponge. Il se tourna vers l’aide de camp.
-“Tu me l’isoles dans la tour des condamnés, côté rivière.”
-“Bien mon Commandant .Mon Commandant, l’avocat veut faire appel..”
Sverdlov congédia l’officier d’un geste de main. Etait ce bien ou mal ce nouveau délai? Il n’arrivait pas à conclure.

Lorsqu’on le poussa dans sa nouvelle geôle, Abraham ne vit que la lumière de la lucarne. Ignorant les tintements de ferraille des verrous que l’on fermait, il traversa la pièce pour s’accrocher aux grilles avec le geste de tous prisonniers qui se collent aux barres pour les bannir de leurs regards. Il respirait le vent froid venant des cimes qui ne connaissent d’ombre que celle des nuages sur leurs pentes herbeuses..Il resta longtemps, jouissant de la clarté du jour sur les pores de sa peau. Les semaines passées dans le clair-obscur fétide et la promiscuité de la salle de police, malgré la considération que lui valaient sa réputation et l’histoire de son arrestation parmi les autres prisonniers, lui avaient été plus éprouvantes qu’il n’avait voulu se l’avouer.
Des yeux, il cherchait la cassure des passages secrets vers les frontières lointaines. Il devinait à l’ombre effleurant la galbe d’un mont dans la lumière, l’égrènement des troupeaux de chèvres noires glissant par à coups, perles d’un collier rompu, vers les replis cachés ou les filles puisaient l’eau froide vers les auges de pierre. La musique aigrelette des bêlements et des sonnailles du bétail résonnait dans sa tête.

Chapitre 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



5


Le deuxième jour, ses yeux errants distraits, le long du courant du torrent, accrochèrent les silhouettes de trois cavaliers montés et d’un quatrième cheval sellé, immobiles de l’autre côté de l’eau, sur la contre berge. Son regard se fit aigu. Ainsi ils savaient. Comment avaient ils été avertis? Avait on lâché une colombe vers l’aurore? Ou bien un émissaire avait il galopé à travers l’écho des gorges étroites? En tout cas ils étaient là, aux pieds des murs et leurs présences lui faisaient chaud au coeur. Son sourire se fit amer; que pourraient ils contre l’épaisseur des murailles, le nombre des gardes- chiourme? Pourtant, ils étaient là, et leur confiance l’obligeait à redevenir Israschvily , le chef de sa montagne. Il leurs fit signe qu’il les avait vus et ils se retirèrent à l’ombre d’un bouquet de saules. Alors pour la première fois depuis qu’il avait pénétré dans sa cellule, Abraham l’inspecta. Engoncée dans le mur épais, l’étroite porte de madriers ferrés, avec le grillage cyclope de son judas et à son envers les énormes verrous qu’il lui connaissait,était inattaquable. Autour, les pierres restaient solides sous les taches de salpêtre. Les dalles du sol sonnaient le plein sous son talon. .Même si il réussissait à attaquer la garde cela ne le mènerait que dans un corridor aveuglé d’une grille, vers d’autres sentinelles. C’était donc pour cela que ses geôliers négligeaient de l’attacher aux anneaux de fer scellés, dans les murs. Ils étaient sûrs d’eux. Il se lava avec l’eau de sa cruche et se tourna vers l’est pour faire sa prière du matin. Tandis qu’il psalmodiait les paroles millénaires, il sentit un sourire lui monter aux dents. Il lui semblait avoir reçu sa réponse. Il eut toutes les peines du monde à terminer ses actions de grâce, gagna la lucarne en deux enjambées. Il suffisait de desceller un barreau pour passer. Par delà s’ouvrait le vertige de la chute verticale avec tout au fond le bouillonnement furieux du torrent. La mort certaine pour un homme des plaines. Abraham regarda les parallèles fuyantes des vieilles pierres. On ne savait plus quand, ni qui avait élevé leur défi abrupte sur ce piton rocheux. Les embruns, les gels, qui étaient venus lécher leur mortier gris, hiver après hiver, avaient griffé des fentes, ça et là, parfois remplies de touffes végétales. Abraham songea qu’enfant, il avait escaladé des plaques de roches plus lisses pour quelques œufs mouchetés. Il vint aux barreaux. Là aussi le mortier devait avoir souffert du froid et de l’eau. Il pesa sur les fers, sentit un léger jeu. Il faudrait un levier. En face, au bord de la rivière, un petit brin d’homme était venu installer sa ligne dans le courant. Abraham sourit à son petit fils et Yossi ne put se retenir de lui adresser un signe furtif. .Craignant qu’il ne se trahisse,Abraham abandonnant la lucarne retourna s’asseoir sur son grabat. Il attendit le soir, l’heure où les forçats revenaient de leurs corvées, où la garde montante relevait celle du jour, où les couloirs de l’immense bâtisse résonnait du raclement des sabots et des bottes, des gueulantes aboyées à l’écho des corridors, du claquement des verrous et des pennes s’engrenant dans les garges, pour briser net son châlit. Le craquement du bois se perdit dans le brouhaha du couvre-feu. Alors il prit le montant, l’entoura des lambeaux de sa chemise,le cala entre deux barreaux... se mit à godiller de l’un sur l’autre, poussant et tirant tour à tour sur le levier, pesant de tout son poids

Chapitre 6

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



6


.Il retenait le bruit du souffle de son effort. Dans les bas étages de la tour, quelqu’un s’était mis à chanter comme les chiens hurlent à la lune. Du corps de garde près de la poterne des voix et des rires résonnaient sous les voûtes. Cela dura longtemps. La sueur baignait son corps. Il se demandait si le jeu infime qu’il sentait s’agrandir, se faisait dans le bois? Dans la pierre? Ou tout bêtement si il se l’imaginait dans sa tête? Bientôt le jour viendrait on découvrirait le lit détruit..Les muscles de son dos se nouaient sous l’effort répété. Tout à coup, une barre tressauta dans son alvéole. Cette fois, c’était sûr! Il vint tâter la pierre. Le fer tournait dans la poudre du ciment moulu. Il finit de le dégager, s’efforçant, à la patience. Maintenant, il pouvait passer du côté du vide. Abraham vint rebâtir son lit craignant l’œil d’un espion à son judas lors d’une ronde. Puis il retourna regarder la fuite vertige des pierres luisantes sous la lune jusqu’au brouillard laiteux où grondait le torrent..Le cri répété des veilleurs s’appelant à la ronde, de tour en tour, berçait la nuit monotone. Abraham se pencha pour repérer ses premières prises. Il ne se faisait pas d’illusions, cela ne serait pas facile..Il se redressa pour réciter son “Shema” articulant soigneusement la profession de foi que les juifs répètent depuis des millénaires lorsqu’ils vont mourir. ”Ecoute Israël, Dieu est Un”.Ensuite il se glissa dans le vide. Tout de suite il sentit la brise hors les murs, plus fraîche, plus vive. Son pied raclant la muraille écrasa une touffe végétale et son odeur le frappa comme un alcool. Il fallait faire vite, tout le poids de son corps était suspendu à l’extrémité de ses doigts griffés sur des prises infimes. Le nez contre le mur, insecte écartelé sur la verticale, il descendait de biais, voulant gagner l’ombre d’une échauguette créant un terrain mort, ou il échapperait aux regards des guetteurs.
Les rugosités de la pierre ponçaient ses doigts, rognaient ses ongles. Sous la tourelle, quelque tremblement de terre oublié depuis des générations avait laissé une lézarde. Il put y glisser la paume et le pied, laisser reposer ses phalanges blanchies d’effort. Il suivit quelques temps la descente zigzagante de la faille, qui bientôt disparue dans la maçonnerie. Alors il dut reprendre sa démarche funambule, accroché à des riens. Il lui semblait que la terre entière entendait le ronflement de sa respiration, croyait être le point de mire de tous les fusils de la garnison Il sentait ses muscles un à un se durcir, se crisper, oublier leur élasticité. Ses doigts semblaient de bois, un tremblement montait dans sa jambe.Il atteignait l’abri du brouillard lorsque son pied dérapa sur le roc humide, l’arrachant du mur en une glissade folle sur le plan incliné des bases de la forteresse.

Il boula, rebondit dans un trou d’eau, surpris, étouffé par le liquide. Le courant furieux, le roula, l’entraîna vers les cascades. Il rebondissait de trous en rocs, suffoqué, assommé, à demi noyé. Il oubliait qu’il devait sortir vite de ces eaux glaciales. Il devenait épave, chose. Lorsqu’il émergeait un instant au gré du flot d’écumes, il lui semblait entendre un appel telles ces cornes que l’on sonne pour guider les bergers égarés dans la brume. Il tournoyait inerte dans une vasque, incapable de se reprendre avant d’être rehappé vers l’aval, une main l’agrippa, le retint un moment. Il perçut nettement une voix qui disait :”Grand-père” Cela suffit pour l’arracher à sa léthargie fataliste. Il le vit bien réel, trébuchant sur les galets ronds, affolé de sentir qu’il n’arriverait pas tout seul à l ‘amener à lui, mais ne le lâchant pas malgré le courant..Abraham comprit qu’ils allaient être entraînés ensemble. Dans un sursaut, prenant appui sur le fond glissant, il jeta tout son poids vers la berge, où ils s’échouèrent. Après, il se souvenait d’avoir été à quatre pattes dans l’herbe de la prairie, hoquetant et crachant l’eau, cherchant à retrouver son souffle tandis que le tapotement feutré des sabots des chevaux se rapprochait dans l’obscurité.

Chapitre 7

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



7


La nouvelle se répandit en ville, quand les patrouilles se mirent à perquisitionner dans le quartier juif, renversant le contenu des armoires et crevant les sacs de farine qui se mettait à couler doucement sur les carrelages de couleurs. Sverdlov avait haussé les épaules;”Si le gouverneur y tenait..“Il savait bien lui qu’Israschvily n’était pas aller se terrer dans le ghetto pour s’y faire coincer. Est ce qu’un chat sauvage court se réfugier dans une gouttière quand il a le bois devant lui? Pour sa part, il avait lancé des groupes de cavaliers pour barrer l’accès des routes de la montagne, sans trop y croire. Ce renard de juif ne devait pas suivre les grands chemins. Quand un éclaireur vint lui rapporter les traces de chevaux sur la berge, il sut que l’homme était loin. Demain,après-demain, on égorgerait un mouton sur l’aire d’un village perdu en l’honneur de l’évadé .Ce serait la fête et on danserait au son des grands tambourins plats,des crincrins à trois cordes et des musettes bizarres. Les hommes tournoieraient sur eux-mêmes en brandissant des sabres, les femmes avec des gestes ondulants feraient flotter des mouchoirs de couleurs. Puis ils retourneraient aux champs car la saison pressait et ils n’étaient que des amateurs. Lui c’était son métier. Pour sa part il eut bien endormi l’affaire, attendant patenôtre, que l’adversaire rendu imprudent, fasse un faux pas qui le livrerait dans ses mains.

Mais le juge avait exigé de doubler la garde devant sa maison, et les nouveaux dirigeants, frais émoulus de Saint Pétersbourg faisaient de l’évasion un affront personnel. Comment ce juif avait il réussi à fuir de “leur” forteresse? Ils redoublaient les enquêtes, certains d’une machination, réclamaient à grands cris de l’action. Il leur fallait cet homme. Le commandant haussa ses larges épaules et envoya des patrouilles montées vers les villages des montagnes, après tout, cela les exercerait sur le terrain .A part cela il n’en espérait rien. On les voyait venir de trop loin .Mais les cadets, qui depuis la paix, rongeaient leur frein au tour de garde, se précipitèrent, suivant brides abattues toutes les fausses piste que les paysans madrés et goguenards proposaient à leur impatience, s’offrant à plaisir en spectacle du haut en bas des pentes. Aux coins des marchés des violoneux se mirent raconter la légende d’Israschvily, l’homme oiseau, qui tel Nassar-A-Dinn se riait du pouvoir et les assistants battaient des mains en cadence et clignaient de l’œil au passage des gens d’armes.
L’hiver vint puis le printemps. Le jeu de cache-cache reprit, le furet était ici et puis il était là. Les perquisitions des cavaliers se faisaient plus brutales.”Heureusement cet Abraham était juif. Si il avait appartenu à l’une des grandes peuplades du Caucase ; Abkases où Tcherkess cela aurait pu leur monter à la tête ...Même comme cela ils n’en étaient pas si loin..”songeait Sverdlov et pour la première fois il répondit soucieux à l’appel du gouverneur. Il fallait en finir. Le lendemain, il ramena la plupart des patrouilles, doubla les fonds des services secrets et mit la tête d’Abvraham à prix..
On était déjà à la fin d’août. L’aide de camp pénétra dans le bureau.
-“Mon commandant,je ne sais pas si ça en vaut la peine...Il y a un prisonnier dans la cour qui prétend pouvoir nous donner Israschevily..”
-“Alors?!!”
-“Il ne veut parler qu’à vous même, mon commandant.”
Sverdlov grogna, repoussa sa chaise, suivit l’officier .La cour des condamnés ressemblait à un puit. L’homme était attaché au chevalet et le bourreau attendait flegmatique, le knout nonchalamment pendu à la main. En voyant les officiers, il jeta sa cigarette et se mit au garde à vous. Sverdlov eut un haut le corps :
-“Qu’est ce qu’il fout sur ce chevalet?”
-“Mon Commandant, il est condamné à vingt cinq coups de fouet..”
Condamné, sur le chevalet, et ils avaient besoin de lui pour en savoir plus...Svedlov eut un regard noir. L’aide de camp embarrassé, voulut commencer une explication mais il l’interrompit d’un geste de la main, se rapprocha du prisonnier, regarda ce corps efflanqué de chien errant, ces longues mains de voleur à la tire, que pouvait-il sortir d’un barboteur de ruisseau comme celui là? Que pouvait-il savoir d’un Israschvily? Il devait avoir été affolé par le knout.
-“Tu as quelque chose me dire?”

Chapitre 8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



8


L’homme essaya un sourire, les yeux fuyants.
-“Je recevrai la prime?”
Sverdlov retint un sourire, fit la grosse voix,
-“Si cela vaut quelque chose tu recevras la prime et les coups de fouet, ou tu ne recevras rien, tu pourras choisir. Si tu m’as dérangé pour rien..Tu recevras un pourboire”
Le prisonnier fit la grimace.
-“Votre Honneur, vous êtes dur..”
-“Ça vient ou tu crois que j’ai la soirée à t’offrir?”
L’autre comprit que le marchandage était terminé, lâcha précipitamment:
-“Israschvily, c’est un juif, bientôt c’est leur premier de l’an. Il sera chez lui pour le jour du Grand Pardon..”
Il se tut regardant le commandant, espérant qu’il comprendrait. L’officier d’ordonnance craignant l’impair et redoutant la semonce, se précipitait cravache à la main.
-“Espèce de..”
Son, supérieur l’arrêta du geste...Depuis le temps qu’il vivait dans ces montagnes..Et il fallait que ce rien du tout vienne lui vendre à lui, Sverdlov, cette évidence.
-“Bon “dit il “détachez moi ça”
Puis il tourna les talons, jetant par dessus son épaule“..et apportez moi un calendrier juif.”


On était aux premiers jours de Septembre. Il y avait un bal au palais du gouverneur. L’orchestre en habits faisait valser les couples sous les lustres aux cristaux étincelants.
Elles, en larges robes de soie pastel et crinolines, l’éventail pudique virevoltant, voilant et dévoilant les bijoux sur le décolleté des gorges. Eux, en uniformes d’apparat, chamarrés et décorés. Dans un groupe de personnalités locales, le commandant, une coupe de champagne, qu’il n’aimait pas, à la main échangeait des mondanités avec le gouverneur.
En voyant pénétrer un courrier poudreux dans la salle, il fronça les sourcils, se détendit un peu en reconnaissant l’écusson du régiment, il avait craint un instant de voir celui de l’unité qui tenait la frontière. Arrivé à la distance réglementaire, le cavalier claqua des talons, se raidit au garde à vous et lui tendit un pli. Il posa son verre saisit le message, grommelant à part lui.
-“Qu’est ce que c’est encore?”

Chapitre 9

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



9


L’estafette, prenant la question pour lui, répondit les yeux pétillants dans le masque de poussière de son visage juvénile.-“Le Juif Israschvily est rentré dans son village. Il est dans la trappe, mon Commandant.”
La phrase tomba juste dans le trou entre les flonflons de la danse, éclata sous les lambris. Sverdlov lui lança un regard torve, c’était trop tard.
Déjà la nouvelle courait, flammèche de poudre le long des sièges rangés contre les murs, à l’abri des éventails aussi discrets que des phares, sous les coiffures rapprochées en chuchotis. Les hussards prenaient des airs entendus de gens qui savent.
-“Excusez moi”fit Sverdlov” Viens toi” et il se fraya un passage, poussant son soldat devant lui. Le chef de la Police courut derrière voulant sa part.
C’était le début de l’Automne, les poussières acres de l’été, s’étaient déjà apaisées, l’air était doux, les coteaux se paraient de lueurs rousses, derniers jours de trêve avant l’ennui de l’hivernage..On ne sait qui lança l’idée, en tout cas on proposa d’aller le lendemain, au-devant des soldats pour voir le fauve avant qu’on ne le remette en cage. Elle plut fort aux jeunes, qui cherchaient justement un prétexte à s’échapper du protocole de la petite ville. Cela prenait des allures de pique-nique mondain. Le gouverneur lui-même, pourtant, il n’était plus un jeunôt, il savait garder son rang, céda, sans doute à sa jeune femme, ou à ses filles, en tout cas, il se laissa tenter, prit la route dans sa calèche, précédé et suivi de cinquante lanciers.

Abraham était revenu la veille de Kippour. Il avait passé la chaîne des sommets, puis les pâturages en se mêlant aux troupeaux en transhumance. A mesure qu’il se rapprochait de sa maison, il devenait plus méfiant, plus prudent, s’étonnant de ne pas rencontrer de patrouilles. Il connaissait Sverdlov de longue date et était loin de le sous- estimer. Il se glissa dans la splendeur automnale des bois, suivant les pistes d’animaux sauvages, tirant son cheval par la bride derrière lui pour ne pas agrandir les trouées. Le secret de leur démarche froissait les dernières baies de saison, les champignons et les bruyères. Ils étaient si discrets que les oiseaux surpris, renonçant à une envolée tapageuse se contentaient d’interrompre leur ramage sur leur passage, les observant curieux, méfiants. En atteignant la source de la Roche-qui-Pleure, il était tout prés de chez lui, mais il dissimula son cheval sous le rocher en surplomb, et attendit caché sous les ramées basses l’heure crépusculaire où on viendrait lui dire que la route était libre. Il avait choisi cette source pour sa proximité et le touffu de sa végétation. Les rayons obliques du soleil allumaient dans les feuilles l’émerveillement d’un vitrail aux couleurs chaudes. Yossi surgit, par enchantement au bord de la cascade et siffla, tel un merle noir à bec jaune appelant sa femelle. Abraham avança hors des branches. Le gosse se rua sur lui, l’enlaçant de toutes ses forces..-“Grand-père, grand-père”
Abraham caressait les boucles soyeuses, luttait contre les larmes qui lui venaient aux yeux.
-“Allons “fit il en l’écartant, à bout de bras”On va être en retard, ils nous attendent pour commencer la prière. As tu vu quelque chose?”
-”Non, la route est libre”
Abraham le regarda attentivement. Cette facilité le déconcertait. Pourtant il savait pouvoir se fier au petit. Il était sérieux et sa vue était celle d’un faucon de chasse.
-“Allons” répéta t il.
Ils suivirent un instant le cours du courant où les sabots du cheval clapotaient sur les galets, émergèrent dans un pré, s’effacèrent dans un verger. Ils inspectaient sans cesse les alentours. Sans les exigences de la fête, il aurait pu attendre la nuit. Dans le petit radillon, Yossi chevaucha le cheval, Abraham avança courbé en deux, se dissimulant derrière le muret de pierres sèches. Il ne se redressa que sur le parvis de la maison, ou les femmes sortirent pour l’accueillir.
C’est là, que la longue vue de marine de l’espion caché entre les rochers à plus d’un kilomètre, l’identifia. Selon les ordres formels de Sverdlov, il avait attendu la nuit pour avertir.

Chapitre 10

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



10


Le village semblait dormir, pelotonné sous le soleil automnal. Seul de temps à autre, le bourdonnement des prières montait de la synagogue, ronflait dans les ruelles vides où picoraient quelques poulets au pépiement discret. Le paysage entier était emmitouflé d’une ouate de langueur. Pressé d’être un “grand”,Yossi avait voulu se joindre au jeûne des adultes. Maintenant la faim lui tordait le ventre, boulait dans sa gorge, pesait à ses tempes. Mais il serrait les dents, entêté. Il traversa vivement les cuisines, craignant la tentation des grandes marmites mijotant doucement, saisit le flacon de sels réclamé par sa mère, reprit la sente du retour vers la maison de prières. L’éclat de lumière l’arrêta intrigué. Le clignotement de l’héliographe se répéta. Un autre lui répondit dans les collines basses. Le regard de Yossi se fit aigu, fouillant les pentes. Il eut tôt fait de découvrir le groupe de soldats autour de l’instrument à miroir et les chevaux parqués à l’ombre du grand cyprès. Là bas il y avait la silhouette d’une sentinelle maladroite sur le ciel clair..Une autre se profilait sur le versant. Yossi se mit à dévaler dans la venelle, faisant gicler les cailloux. Dans la salle de prières, rien ne troublait l’atmosphère de paix. Enveloppés dans leurs châles, les hommes ondulaient en vagues de blancheur au rythme des lamentations, implorant le pardon des fautes commises. Du côté des femmes, un nourrisson énervé vagissait doucement. Yossi pénétra en catastrophe, traversa la pièce, vint s’accrocher à la main de son grand-père
-“Grand-père, grand-père, les soldats, ils sont partout. Tout autour”
Abraham d’un battement de paupières fit signe qu’il avait entendu, sans interrompre sa prière. Yossi hésitait entre l’urgence de crier l’alerte de sa peur et la sainteté du moment. Devant l’armoire des rouleaux de la Thora l’un des oncles éleva la corne de bélier et le “shophar” fit entendre le sanglot de sa plainte, puis le long crescendo de son appel millénaire.

L’aide de camp raidi dans son garde-à -vous, osait à peine respirer. Sverdlov allait et venait fouettant de sa cravache le cuir de ses bottes avec des airs de vieux lion se battant les flancs d’énervement..Il était en colère, pas une de ces colères bougonnes qu’il affectionnait, non, il était furieux, exaspéré. Dans l’entrelacs des vallons et des failles, les soldats avaient mis un temps fou à cerner le village. Puis sans avertir personne, Monsieur le Chef de la Police, avide de lauriers faciles, avait usé de son titre pour franchir le cordon des recrues avec quatre de ses aides pour aller présenter un mandat d’arrét. Arguant de la sainteté de la fête, les femmes et les enfants les avaient chassés sous une grêle de cailloux, encore heureux qu’ils aient pu se retirer. Maintenant le village savait et on pouvait voir qu’il se barricadait. Et voilà qu’on venait lui apprendre l’approche d’une procession de calèches de fêtards et de leurs amies. Il ne manquait vraiment que ces imbéciles de charognards. Ou se croyaient ils donc? A la kermesse?
-“J’avais dit: Personne ne se montre, personne ne bouge. Les cavaliers pénètrent, après moi au moment de la prière finale..C’est ce que j’avais dit, Non? Est -ce que vous comprenez le russe bande d’abrutis?!!”
Il jeta un coup d’oeil dans sa longue vue, observa les femmes et les enfants barrant les passages de faisceaux épineux, murmura songeur:
-“Il va falloir tout revoir...”
Il regarda machinalement autour de lui, prit conscience de l’ordonnance toujours au garde -à -vous
-“Eh bien, qu’est-ce que tu attends? Va poser des piquets de garde, et si un seul de ces gandins pénètre dans la vallée..Que Dieu ait pitié de toi. Est-ce que je me suis bien fait comprendre cette fois-ci?”

Chapitre 11

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



11

L’officier salua, se précipita vers sa monture. Sverdlov reprit sa lunette d’approche. Dans les rues du village on ne voyait point d’hommes, mais il ne se faisait pas d’illusions .Ils continuaient leur jeûne et leurs prières, mais leurs armes devaient être déjà à portée de leurs mains .Il s’assit lourdement sur le rocher, bourra sa pipe avec application. Il n’y avait plus d’autre solution ; il devrait faire les sommations d’usage. On ne livre pas l’hôte venu demander asile sous votre toit et Abraham n’était pas un passant...Ils allaient refuser, il faudrait forcer un chemin à ce policier. Le village était un nid d’aigle, appuyé sur un à-pic, on ne pouvait l’aborder que par le sentier des vergers. Les arbres s’arrêtaient au pied de la colline et les prés ras, et vides montaient drus vers les murs de pierres des maisons aux fenêtres en forme de meurtrières. .Maintenant tous les passages étaient obstrués. Il faudrait grimper en fantassins. Cela risquait d’être un crève-coeur de part et d’autre. Il mordit le tuyau de sa pipe à l’en faire craquer. C’est alors qu’une estafette vint l’avertir que le gouverneur en personne l’attendait à l’entrée de la vallée. C’était vraiment le bouquet.

En chemise blanche bouffante,le comte Borowsky,Casanova de sous-préfecture,faisait à l’ombre d’un bosquet des exercices d’assouplissement ,le sabre au clair, tout en expliquant à un petit cercle d’intimes et d’admirateurs, comment lui, Borowsky eut réglé cette affaire en deux temps trois mouvements. Qu’on lui donne seulement une escouade de cavaliers sabres en mains..Il parlait fort, afin que sa voix porte jusqu’aux dames installées sous leurs ombrelles bordées de dentelles. Apercevant le commandant et son officier d’ordonnance, il lança à la cantonade:-“Il vous en faut du temps pour votre petit pogrome..Surtout, n’hésitez pas à nous demander de l’aide.”
Il y eut des rires. Le jeune lieutenant se raidit sur sa selle.Sverdlov lui lança un coup d’œil, grommela entre ses dents ”idiot”, et le jeune soldat se demanda si ça lui était adressé où bien à Borowsky ? Sous chaque arbre, chaque coin d’ombre, des groupes s’étaient installés. Les robes formaient des corolles de couleurs sur l’or des pailles sèches. On avait commencé à collationner. Le long de la route, les calèches et phaétons attendaient comme à la porte d’un bal, les chevaux le nez dans des musettes de picotin, piaffant et battant les mouches de leurs queues. C’était vraiment un pique-nique, il ne manquait qu’un kiosque à musique et l’orphéon. Sous le grand cèdre, les lanciers avaient formé les faisceaux. Sverdlov se dirigea au petit trot vers l’enseigne du gouverneur.
Sous le dais, il trouva un Chef de la Police, très agité, réclamant des actions de représailles immédiates, l’étouffement dans l’oeuf de la révolte renaissante. Le gouverneur songeait que cette partie de campagne pouvait lui coûter cher.

Présent sur place, il serait tenu pour responsable de tout ce pataquès. Sombre il fit signe au commandant:
-“Asseyez vous, Sverdlov. Monsieur le Chef de la Police Koutchivo me rapporte que vous n’avez pas soutenu son action?”
-“Monsieur le Chef de la Police ne m’a pas demandé de soutenir quelque action que ce soit, et d’ailleurs je ne lui aurais pas permis de faire une bêtise pareille si il m’en avait informé. D’autant qu’il n’avait aucune raison d’agir ici par lui-même.”
-“Ah, pardon! Excusez moi! Le prévenu est sous le coup d’une inculpation criminelle relevant de...”
Tendant ses paumes ouvertes, le gouverneur contint le flot de la dispute.
-“Sverdlov, ou en sommes nous?”

Chapitre 12

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



12


L’officier se rembrunit.
-“Nous allons faire les sommations, mais ils vont sans doute les repousser.”
-“C’est de la rébellion” glapit Koutchivo
-“Si ils acceptent, pour eux, c’est de la trahison. Le village s’est barricadé.Ils disposent d’un avantage stratégique absolu et sont d’excellents tireurs, nous risquons d’essuyer de très lourdes pertes..”
-”Le Général Groudkov n’a pas enregistré de pertes si sensibles lors de..”
“Permettez votre Honneur, permettez, le général disposait d’un régiment d’artillerie et ne prenait pas en compte les pertes dans la population civile...Je n’ai à ma disposition que quelques pièces postées en des positions que je ne peux dégarnir sans m’exposer à une surprise possible sur la frontière.”
-“On ne peut pourtant pas laisser les choses en état..”.
-“Non. Sans compter, qu’ils viennent de rentrer leur récolte et que l’hiver approche. Un siège serait du pire effet sur les populations..J’ai fait appeler des renforts”
-”Absolument, on ne peut faire traîner l’affaire.”
-“A moins...” fit Sverdlov
-”A moins?”
-“A moins votre Honneur qu’on ne puisse parlementer à l’aide d’un intermédiaire”
Le Chef de la Police sursauta:
-“Parlementer?!! Vous n’y pensez pas! Un condamné en rupture de ban..”
-”Vous avez quelqu’un en vu?”
-“Oui, le saint Rabbin Ovadia. Je l’ai envoyé chercher .Avec votre permission.”
Le gouverneur ne releva point l’entorse contenue dans la phrase. La solution lui plaisait, on pourrait faire pression sur toute la communauté juive, le rabbin comprendrait que le village ne pourrait tenir contre l’armée, que celle-ci serait fort mécontente, et quand l’armée et les cosaques sont mécontents, un pogrome en ville est vite arrivé.
Vraiment la solution était bonne.
-“Bon, essayons. Amenez quand même deux batteries à pied d’œuvre en cas..”

En recevant la convocation, le rabbin Ovadia avait senti physiquement les doigts de l’autre sur sa gorge. Il était au courant des événements, n’en augurait rien de bon. Mais Il connaissait assez les gentils pour savoir qu’ils ne l’auraient pas invité sans avoir besoin de lui. Il se présenta accompagné d’une délégation et de l’avocaillon d’Israschvily. En les voyant le gouverneur devint nerveux, il avait imaginé l’entrevue avec le rabbin comme un dictat. Cependant le religieux avait eu l’air de bien comprendre la menace de ses allusions. Il l’écoutait attentivement caressant sa barbe et hochant le chef en assentiment. Dès avant ses conclusions, il suggéra que la reddition d’Abraham Israschvily serait préférable pour tout le monde. Déjà le gouverneur souriait soulagé et condescendant, Ovadia ajouta;
-“..D’autant que son cas est subjudicae, son avocat ayant fait appel et qu’il sera peut- être acquitté.Sans compter le désir probable de la justice de le faire passer en jugement pour son évasion et autres méfaits.”
Le gouverneur sentait la colère le gagner. Il ne se débarrasserait donc jamais de cet Israschvily?
Le rabbin dut sentir le vent car tout à coup, il se déclara prêt à porter l’ultimatum au village. Comme le gouverneur se détendait, il lui fit remarquer la difficulté morale des enfants d’Abraham à livrer leur père au bourreau, le mieux serait d’annuler la sentence de mort. Cela avait duré des heures. Finalement la décision adoptée avait été: Reddition d’Abraham, annulation de l’appel et de toutes les procédures... et la grâce du gouverneur commuant la peine de mort en déportation à perpétuité.
Le gouverneur signa l’arrêt, le relut, s’étonna lui-même de ce compromis, haussa les épaules et le tendit à Sverdlov. Qu’il se débrouille, pour lui il en avait fini, il était couvert quoiqu’il arrive. Ce palabre avec ces orientaux, l’avait épuisé.

Chapitre 13

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



13


Abraham était debout dans sa véranda. Il regardait les batteries de canon prendre place sur les collines éloignées. Maintenant il croyait comprendre pourquoi Sverdlov lui avait donné deux jours pour se rendre. Il prit sa décision. Ses fils refusaient de le livrer mais ils ne pourraient l’empêcher de tenter de forcer le blocus. Il n’y croyait pas. Sverdlov avait eu le temps de parfaire l’encerclement, c’était un bon officier. Mais il valait mieux mourir seul dans les montagnes que d’entraîner tout le village. C’est alors qu’il les vit monter vers la barricade. Derrière un sous-lieutenant portant le fanion blanc, il y avait Sverdlov et le rabbin...Il les reçut à sa table d’hôte sous le pampre de la cour. Ses trois fils aînés debout, armés derrière lui.
En s’asseyant l’un en face de l’autre, ils ne purent s’empêcher de sourire, cela faisait tant d’années qu’ils se cherchaient par monts et par vaux, lui et Sverdlov. Alors le commandant sortit le parchemin...
-“Et le village est épargné?”Demanda Abraham à la fin de la lecture.
Sverdlov le regarda dans les yeux
-“On ne parle plus du village”
L’un des fils fit irruption;-“Nous ne livrerons pas le père”
Le rabbin leva la main;”Les fils de Dan ont livré Samson...La vie doit continuer..”
-“Je serai demain matin devant l’entrée du village” dit Abraham coupant court, puis se tournant vers le plus jeune de ses fils
-“Apporte donc une cruche de vin, ces gens ont soif”

Le jour hésitait à passer la dentelure noire des crêtes orientales quand les villageois vinrent en silence se ranger près de la porte. Leurs pieds foulaient la rosée gonflée perlant sur les herbes entre les pierres du chemin. Ils portaient dans leurs bras leurs présents d’adieu. Dans le calme qui précède le jour on pouvait entendre les prières des fils d’Israschvily dans la petite synagogue. Puis ils sortirent, ombres blanches, s’ arré- tèrent pour plier leurs châles et retirer leurs phylactères. Abraham baisa la mezouza du linteau de la porte. Ils s’avançèrent et on put voir que le père n’avait pas d’arme. Son fils aîné ceignait son sabre et le cadet portait le long fusil de nacre. Les femmes se mirent à hululer leur chagrin selon la coutume des deuils et des catastrophes.
Abraham s’arrêta aboya;-“Suffit!!”
Son cri mordit, déchira les sanglots..Le fils aîné se porta en avant;
-“’Qu’avez vous à crier? Mon père est-il mort?”
Alors ils se rapprochèrent tous pour recevoir sa bénédiction et il avançait lentement, élevant ses mains les doigts en triangle pour les bénir, caressant parfois une tête où le galbe d’une joue. Il refusa tous les présents. Ils lui disaient:
-“Prends, comment te rappelleras tu de nous?”
Et il souriait:-“Et comment vous oublierai-je?”Et encore montrant son sac”Comment voulez vous que je les porte?”
Lorsqu’il atteint le dernier coin de la dernière maison, il n’y avait rien devant lui que le vallonnement des terres vides. Tout à coup Abraham sentit l’étau de sa solitude, le vide à venir de ses jours.
A ce moment, Joseph surgit de derrière le mur. Il portait un balluchon fait d’une couverture.
-“Grand-père emmène moi avec toi!”
Abraham aurait voulu commander”Yossi retourne à la maison” mais sa gorge restait nouée. Le petit garçon dressé au milieu du chemin, répéta;
-“Emmène moi avec toi “
Israschvily se retourna. Et voilà; ils étaient tous arrêtés à l’orée du village, serrés les uns contre les autres et ils le regardaient en silence..
Il s’entendit prononcer;
-“Donne moi Joseph, ton dernier né, mon petit-fils, pour que j’en fasse un juif.”
Son fils devint très blanc, puis acquiesça d’un hochement de tête. Dans la foule la mère hurla:”Yossi!!”
Le petit mit sa paume dans la sienne et ils descendirent tous les deux vers les gens d’armes de Sverdlov.

Chapitre 14

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



14


Chaque jour la colonne des convicts s’ébranlait dans les restes de nuit livides, par les faubourgs engoncés dans leur sommeil. Le piétinement de leur troupeau mal éveillé glissait le long des façades claquemurées et les chiens aboyaient du fond des cours sombres. Au point du jour ils étaient déjà loin sur l’étirement de la route déserte. Peu à peu les montagnes derrière eux avaient sombré, entraînant les horizons de leurs souvenirs. Ils avançaient jour après jour dans un paysage de purgatoire, dont les lignes fuyantes leur donnaient la nausée. Terres vides, couchées, aussi loin que porta leur regard..Autour d’eux, les espaces anonymes du plat pays les écrasaient de leur immensité, augmentaient leur angoisse bien plus que les fouets des gardes ou la longueur des baïonnettes de leurs fusils. Peu à peu le jour s’affirmait, le soleil se mettait à peser sur leurs nuques, la poussière de leur piétinement raclait leurs gorges et ils marchaient les yeux au sol, attentifs au pas suivant, la tête comme un grelot. L’officier responsable chevauchait devant ,puis les forçats du bagne, le crâne lisse, les membres enchaînés, puis les déportés, un chariot de l’intendance fermait la colonne. Derrière suivaient quelques charrettes où s’entassaient des familles de bannis qui avaient reçu l’autorisation de les suivre en Sibérie comme colons. On changeait la garde de district en district. Les soldats arrivaient, arrogants ou hargneux d’être de corvée. Ils passaient leur mauvaise humeur sur le bétail humain. Peu à peu la rigueur de la marche commune ponçait les attitudes ou exaspérait les haines. Une nouvelle relève venait rétablir les distances. Tout groupe humain crée sa hiérarchie, la chiourme avait la sienne, basée sur la rigueur de la peine. Les bagnards à vie en formaient l’aristocratie, auréolés de leurs violences, immunisés par leur condamnation, tout en bas de l’échelle, il y avait les bannis à courts termes. La grâce accordée à Abraham en faisait un être à part,que ni les prisonniers,ni les gardiens ne savaient ou classer,aussi il marchait seul, Yossi à ses côtés .Le jour était aussi long que la route. Les hameaux émergeaient au bord de l’horizon, leurs maisons lentement prenaient hauteur d’homme Les paysans sur les bas-côtés se signaient à leur passage. La gardeuse d’oies repoussait son troupeau caquetant et sifflant, les regardait d’un air grave. Rarement des galopins ou des ivrognes leurs lançaient des lazzis. Parfois, une baba descendant le long de la colonne leur donnait, un bout de pain, quelque oignon terreux en marmottant une bénédiction. Aussi lentement qu’il s’était dégagé, le village derrière eux s’enlisait dans les terres .Eux l’avaient déjà oublié, attentifs à se haler vers l’étape suivante .Au crépuscule mauve, ils arrivaient devant quelque muraille, vieilles forteresse du temps des guerres tartares, couvent de moines austères, casernes de garnison..On parquait les condamnés dans une cour ou derrière de hautes palissades de troncs mal équarris. Les sentinelles prenaient leur quart .En entrant dans l’enclos les plus fatigués se laissaient tomber au sol dès la rupture des rangs, certains s’allongeaient de tout leur long, échoués sur la berge de leurs souffrances, les muscles rompus. Les autres, se hâtaient d’élire un coin de mur pour y passer la nuit.. Le moment venu, ils se formaient en files mornes devant les chaudrons noirs.

Chapitre 15

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



15


On leurs versait une louche de soupe graisseuse et un quignon de pain de seigle dur, queYossi venait chercher pour son grand-père et pour lui, car quoique les familles de déportés soient laissées hors des murs, tout le monde fermait les yeux sur sa présence. Le gosse éveillé et dur avait gagné une position de mascotte ,de ludion nécessaire, circulant entre les groupes aussi serrés que des poings ,apportant les nouvelles, les propositions de corruptions dangereuses à transmettre , l’argent pour la vodka à la sentinelle qui “oubliait” une partie des bouteilles à sa portée. Car dans la soirée sous les arches des cloîtres,à la lueur des flaques de lumières tombant d’une fenêtre où bien d’une lanterne,les affiliations,les groupes de forces se reformaient autour de jeux de hasard et d’une bouteille d’alcool frelaté et violent. Les plus nombreux étaient arrivés du pays des zaporogues et ceux là reconnaissaient l’autorité de Vassily.
L’homme avait des moustaches de bellâtre, des dents très blanches et un rire métallique qui effaçait ses yeux. Il était jovial, soigné, coquet même, et il était difficile de croire qu’il était condamné à trois perpétuités de travaux forcés. Si vous demandiez à un de ses fidèles quel avait été son crime, ils éludaient la question, se contentant d’affirmer “contre cela, même la protection du gouverneur ne pouvait rien”.Cependant il gardait une influence bizarre sur le convois. Alors qu’on abandonnait les blessés, les épuisés dans quelque lazaret au file de la marche, lui qui se déclarait malade depuis le premier jour du voyage était assis dans le fourgon de l’intendance. Ce qui ne l’empêchait pas d’apparaître souriant chaque soir pour diriger ses affaires et on murmurait qu’il avait une femme dans la caravane pour payer les soldats de différentes façons. Dès leur première rencontre,Abraham se penchant sur Yossi lui avait dit;”Garde toi de ce gars “

Ossip avait une grande carcasse, un crâne d’oiseau et un sourire d’enfant timide. Il avait été élevé chez un pope par une gouvernante plus sèche qu’une trique,qui avait reporté sur lui toute la haine jalouse qu’elle avait eu pour sa mère ,une gaillarde pécheresse qui s’était enfuie en laissant le marmot. Entre les différentes corvées, elle avait chargé son âme d’enfant du péché originel et faisant bonne mesure y avait ajouté les siens propres et même ceux d’autrui, promettant l’enfer après son purgatoire. Le gosse avait grandi, aussi affamé de pain qu’assoiffé d’affection,avec des joies de chien errant pour une croûte ou une caresse. Pour l’avoir écouté et lui avoir souri, Yossi s’en était fait un ami, un esclave encombrant, car le moujik ne le quittait plus. Ossip oscillait continuellement d’un optimisme pastel à un cafard noir. Quand il s’enlisait dans ses marécages spirituels, il cherchait à se raccrocher à Yossi avec des gestes de noyé, des pleurs de désespoir total. L’enfant, petit animal sain, ne pouvait le comprendre mais sentant instinctivement le danger, effrayé il ruait pour se dégager de ce cloaque, le renvoyant brutalement..L’autre docile, soumis, revenait repentant la crise passée.
Fin connaisseur dans l’art d’exploiter les sentiments humains, Vassily s’amusait à observer ce jeu de balançoire, jusqu’au jour où pour le faire rire, un convict lui raconta l’histoire d’Ossip:condamné pour avoir, étant saoul assommé son pope”bienfaiteur” avec une bouteille appartenant au”culte”.L’affaire valait au plus un bref séjour en prison, mais le pope vexé était vindicatif, Ossip bourrelé de remords, avide de martyr, avait confessé quelques menus larcins et la Sibérie étant vide,le juge l’avait banni pour quatre ans. En écoutant le récit, les yeux de chat de Vassily se rétrécirent, sa main un instant arrêta le roulement des dés, puis il joignit son rire à ceux de ses compères. Le lendemain, il fit venir Yossi et plantant son regard froid de serpent dans les yeux du gosse, lui dit;
-“Vends moi Ossip”

Chapitre 16

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



16


Comme l’enfant restait bouche bée sans comprendre, il poussa vers lui des friandises mêlées à quelques roubles et avec un sourire engageant:
-“Allons, vends le moi, à quoi il te sert?”
Choqué le garçon se raidit
-“Je peux pas le vendre”
-“Non?”
-“Non, il est pas à moi.”
-“A qui il est alors? A ton grand -père?”
-“Il est pas à mon grand-père ..Il est à personne..Les gens ça s’achètent pas “
Le sourire narquois de Vassily flotta sur l’assistance qui s’amusait. Il prit une pièce la tendit à Yossi.
-“Tu as raison .Va porter cette pièce à Yvan au portail, dis lui de donner les bouteilles à Ossip pour qu’il nous les apporte”
Il tenta de caresser la tête du môme mais celui-ci rétif évita la main, prit la monnaie s’éloigna. Arrivé dans l’ombre, il se retourna vers les rires, cherchant à comprendre, puis haussant les épaules partit vers le portail où Yvan était en faction.

Dès la boisson apportée, Ossip voulut s’esquiver à son habitude. Vassily le retint.
-“On m’a dit que tu étais de Polotov?”
Le moujik habitué aux mauvaises plaisanteries, faisait oui, tout en tirant sur sa manche pour se dégager. Mais Vassily le tenait bien.
-“D’après ma sainte mère, j’avais un cousin qui a grandi chez le pope de Polotov, tu l’as connu?”
-“ Non. Il n’y avait personne chez le pope Alexandrov que moi.”
-“Comment tu as grandi dans la maison du révérend Alexandrov?.. Mais alors, c’est toi!!”
Il lui passa le bras autour du cou, l’entraîna confus dans la lumière.
-“Regardez qui est là,Ossip de Polotov, mon cousin!”
En un instant Ossip se retrouva au centre d’un cercle hilare. On lui tapait dans le dos, on l’asseyait aux cotés de Vassily, on le faisait boire. Petit à petit, il se détendait, rendait un sourire hésitant..Voilà que lui, l’esseulé, le paria méprisé, se retrouvait au coeur d’un compagnonnage chaleureux. La vodka montait vite à son cerveau d’alcoolique atavique. Maintenant; peu lui importait la longueur de l’étape, tout le jour n’était que l’attente du soir où il pourrait tirant son pipeau de roseau de sa manche, faire danser ses nouveaux amis; qui autour de lui battaient des mains en cadence, et sentir l’alcool dans sa gorge. Au début, il essaya de faire participer Yossi aux agapes puis il oublia son ami rétif. Pour la première fois de sa vie il se sentait une appartenance.Vassily était son ami, son frère, son exemple, son gourou .Le fruit était mûr à point, Vassily décida arrivé le temps de la cueillette. Ce soir là,Ossip trouva ses“amis”silencieux, accablés. Il questionna inquiet. On le prit à part pour lui chuchoter en confidence, une histoire abracadabrante, si embrouillée qu’Ossip en perdit le fil presque immédiatement, seul l’épilogue restait clair: Le lendemain on pénétrait dans un nouveau district,Vassily y serait en danger de mort, il fallait le cacher, le mieux aurait été de le dissimuler parmi les déportés mais qui le remplacerait?

Chapitre 17

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



17


On n’eut pas besoin de le pousser,il se porta aussitôt volontaire,quelques jours à marcher parmi ses copains les forçats, il eut fait bien plus,heureux de prouver son attachement. Il y eut des bravos, on s’extasia sur les vertues de la famille et on but beaucoup à l’amitié. Au milieu des rires et des plaisanteries on rasa la tête du paysan, on lui ajusta des chaînes. Dans la brume du petit jour, Ossip répondit avec un gros clin d’oeil à l’appel du nom de Vassily. Le sous-off de la nouvelle relève pressé d’expédier cette corvée dans le vent frisquet y trouva son compte de forçats. La caravane s’ébranla. Vassily un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles sur son crâne rasé, marchait parmi les bannis. A la première halte, Yossi remonta la colonne, trouva Ossip les prunelles encore voilées d’eau-de-vie. Il dut le tirer par la main pour attirer son attention:
-“Qu’est ce que tu fais ici?”
L’autre la langue pâteuse:
-“Laisse, c’est un secret. Je rends service, c’est rien, une blague.”
-“Une blague pour qui?”
La vodka et une pointe de doute tout à coup au fond de son cerveau embrumé, énervérent Ossip. Yossi repoussé rudement, trébucha en arrière.
-“Va, je sais ce que je fais”
Yossi voulut revenir, mais déjà un mur de convicts vigilants s’était dressé entre eux.
-“Tu sais ce que tu fais ? Idiot!Tu sais ce que tu fais ?Dourak!”
La vieille injure de son enfance dressa Ossip.
-“Moi ,dourak?Attends..”
Mais les forçats ne tenaient pas à attirer l’attention, ils retinrent le grand moujik furieux et gesticulant.
-“Laisse, ce n’est qu’un gosse, comment peut il comprendre?”
Yossi revint le long des visages ternes vers son grand-père, mordant sa lèvre et choutant dans les cailloux. Avant, quand Ossip le suivait partout, il aurait parfois hurlé pour être débarrassé quelques heures de ce poids, maintenant il ne découvrait dans son monde ambulant que des adultes, les yeux rivés sur la catastrophe de leurs vies.
Abraham en le voyant lui posa la main sur l’épaule. Depuis la sortie des montagnes il ne parlait pour ainsi dire plus. Il avançait très droit, de son grand pas égal, sans jamais se retourner. Même maintenant que les monts avaient depuis longtemps disparus par de là l’horizon. Il sentit le chagrin du gosse resserra son étreinte sur les muscles du bras. Déjà il fallait reprendre la route.

Cette nuit là, la bande s’amusa beaucoup, on gaussa à qui mieux mieux sur la stupidité des gardes. Ossip pour la première fois était du côté des malins. Il était le héros. Pour la première fois, on l’invita à joindre le jeu et il perdit beaucoup, mais Vassily déclara magnanime:
-“Vous n’allez pas embêter mon cousin. Ses pertes sont pour moi, d’ailleurs il vous les reprendra demain, pas vrai Ossip?”
On rit. L’eau-de-vie était bonne. Ils étaient les seuls à en avoir, eux et les gardes. Le troisième jour, les chaînes ayant écorché les chevilles d’Ossip, Vassily toujours prévenant, s’arrangea pour l’installer dans le fourgon. Ossip-Vassily y trônait béat au-dessus de tous. La nuit, il continuait à boire et à perdre au jeu. La septième nuit, il était déjà très ivre quand un grand cosaque posa la main sur les cartes et réclama le payement des dettes. Ossip automatiquement se retourna vers son bienfaiteur, mais Vassily contrit, se récusa.:
-“Vraiment, il ne pouvait continuer à couvrir une telle malchance. Il n’avait jamais vu ça...”

Chapitre 18

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



18


Il lui expliquait avec des mots pour les enfants, qu’une dette est une dette surtout une dette de jeu! Le moujik trappé, secouait la tête, reconnaissant les vieilles règles. Il savait le prix d’une parole dans les sociétés ou rien ne la garantie. Il relevait des yeux implorants sur les visages verrouillés qui l’entouraient. .Présentant le filet avant même d’en sentir les mailles, Ossip voulut se dresser, une main le retint. Peu à peu la peur le pénétrait, grandissait en panique. Le “Grelé” s’était mis à parler lentement, d’un ton geignard, compatissant envers toutes les parties
-“...on ne peut demander à Vassily de donner sans jamais recevoir..Mais que peut donner Ossip?”
La voix du Grelé était presque un sanglot.Tout à coup il releva le visage comme frappé d’inspiration.
-“Mais si voyons, Ossip peut changer de place définitivement avec son Vassily. Dans ce cas.. Vassily devra encore ajouter..”
A nouveau Ossip tenta de se lever et échoua.
-“Tu ferais ça pour moi? Tiens je te donnerai, ce que tu voudras..”
Vassily l’embrassait, poussait devant lui une poignée de roubles, une bouteille de vodka, se dépouillait de sa chemise rouge qu’Ossip admirait depuis le premier jour, la posait elle aussi devant le paysan. Ossip détournait le visage à droite puis à gauche refusant le harnais .Dans la brume de son ivresse, son esprit tournait en rond, sans parvenir à s’accrocher. Le Grelé sentit son désarroi.
“Evidement si la chance lui est à nouveau favorable,Vassily doit s’engager à refaire l’échange, et à reprendre sa place..Pas vrai Vassilly?”
Tout autour la ronde des visages hochaient la tête approbateurs .Ossip se jeta sur
l’argument avec l’énergie du noyé qui, rencontrant une planche vermoulue veut ignorer la pourriture du bois gorgé d’eau qui l’enfonce.
Le lendemain toute la chiourme savait que Vassily avait trouvé un “remplaçant”.
“Sacré Vassily.”
On en faisait des gorges chaudes .Les gens aiment à trouver plus bête que soi.
A midi les soldats firent descendre Ossip du fourgon et le menèrent à son rang parmi les forçats, sans prendre la peine de réajuster ses chaînes sur ses chevilles trop serrées.
L’homme remonta la colonne, poussé par les gardes, la figure baissée. Les condamnés railleurs et rigolards l’interpellaient au passage:
-“Eh Ossip..Comment ça va Ossip Vassilevitch?! Courage mon petit père, tu vas avoir le temps de t’y habituer”
Le soir Yossi n’y tenant plus se faufila au secours de son copain. Il le trouva recroquevillé à la limite de l’ombre .Il avait déjà perdu la chemise rouge et l’aumône des quelques roubles .On lui avait laissé un fond de bouteille pour l’habituer à son chagrin.
Yossi dut le pousser du pied pour lui faire prendre conscience de sa présence. Il leva un regard brumeux, eut un sourire peureux...
-“Qu’est ce que tu as fait?”
-“J’ai péché, c’est la volonté du seigneur.”
-“Quel seigneur? Tu es fou?”
La platitude consentante de son ami le mettait hors de lui. Il le poussait, cherchait à le relever et il criait:

Chapitre 19

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



19


“Demain tu retournes à ta place. Dis leurs que tu es Ossip!Qu’est ce que tu as à perdre”
Mais le grand type inerte, assis par terre, se contentait de secouer la tête en marmot- tant:
-“J’ai juré”
-“C’est vrai, il a promis”
Yossi fit volte face. Les ukrainiens de Vassily étaient dans son dos.
-”Chose promise chose due “fit Vassily goguenard.
Yossi voulut se jeter sur lui.
-“Sale voleur ..Je le dirai moi que tu es un voleur d’âmes!”
D’une tape négligente un grand cosaque l’envoya rouler cul -par -dessus tête contre le mur, puis l’agrippant, il le souleva d’une main, chaton crachant vainement sa rage gratuite, éleva le battoir de sa main de tueur...
Soudain Abraham surgit.
.Ignorant la brute il marcha droit sur Vassily..
-“Dis lui de laisser l’enfant tranquille”’
Il n’élevait pas la voix. Sur un signe le costaud reposa Yossi.
-“Mon cher Abraham, tu connais les règles. Est ce que je me plains moi de voir entre les prisonniers des gens qui n’ont rien à y faire?”
Le sourire de Vassily devenait de plus en plus chaleureux. Dans le silence on pouvait entendre sous le porche le grincement de la lanterne balancée par le vent d’automne, alternant les ombres sur les pierres dures.
-“Yossi n’a rien à faire parmi vous”
-“Biensur,chacun s’occupe de ses affaires .Ossip nous rendra les petits services”
il gloussa de rire”ça nous reviendra moins cher .Pas vrai Ossip?”
Abraham saisit fermement son petit-fils par le bras, l’entraîna avec lui. La marche rapide faisait trébucher l’enfant qui tentait de se rebiffer:
-“Et Ossip?..C’est pas juste, ils n’ont pas le droit.”
Abraham ne répondait pas. Arrivé prés du paquetage de leurs hardes, il le lâcha. L’enfant et son aîné se dévisagèrent. Pour la première fois, Yossi douta de son grand-père.

Peu à peu, ils s’étaient enfoncés dans l’automne. Les gens avaient perdu le compte des distances et des jours.Yossi commençait à croire que c’était ça ,l’exil,la Sibérie,cette marche sans fin ,sous le ciel gris et lourd ,pesant sur les lignes d’horizons diluées dans la brume,avec l’odeur envahissante des étoffes grossières imbibées d’eaux et de sueur, le bruit mou de la boue, malaxée par les pieds piétinant. Même les soldats, le canon du fusil bouché d’un bout de chiffon, le col de la capote relevé marchaient le dos rond dans la hachure méchante des averses. A chaque étape, ils abandonnaient une poignée de malades à la toux hargneuse. Ils avaient atteint la forêt rousse et sombre, rayée de bouleaux blancs. Un matin, devant un poteau de bois à l’allure de calvaire, planté à la fourche des fondrières, la colonne s’était scindée.

Chapitre 20

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



20


Il y avait eu des plaisanteries cyniques, des encouragements, des jurons, des rendez-vous de bravade fixés dans un futur lointain..Ossip n’avait rien dit. Il était parti, bœuf d’abattoir, courbé, honteux, les yeux fuyant le regard de Yossi.
Abraham tenait fermement serré dan son poing la main de son petit-fils. Les bannis avaient écouté diminuer le bruit des chaînes, tandis que les silhouettes noires des forçats s’enfonçaient, suivant les lignes fuyantes des parallèles les menant vers les marais glacés de leur “katorga ».

L’antre profond du magasin sentait les peaux de bêtes à fourrures, l’huile et les farines.
L’entassement des produits et des outils se perdait dans des coins d’ombres sous les énormes poutres de bois brut. Yossi prit l’huile pour la lampe et le quart de clous, que l’on venait de lui peser sur la balance à fléau, et sortit. Son pas résonnait sur le plancher de la véranda. Cela faisait presque une semaine qu’on les avait dispersé. Abraham et lui avaient échoué là ,au bout de ce hameau,étiré le long des ornières de la route passant entre les isbas aux volets peints et les bicoques de bois plantées de guingois,séparées les unes des autres par des palissades basses, aux planches taillées en biseaux. Yossi laissa de côté l’esplanade formant place où l’église accroupie sous la bulle verte de son clocher faisait face à un bâtiment de pierres peint en bleu-roi, rehaussé de linteaux blancs; le poste de police avec son drapeau portant l’aigle à deux têtes et accolé le bureau marqué du cors de la poste. Il suivit le sillon des roues dans la rue non pavée. À mesure que l’on s’éloignait de la place, les cours se faisaient potagers, puis vergers, les bâtisses s’espaçaient jusqu’à être posées directement sur les champs. Ils logeaient tout au bout, après eux, il n’y avait que les tentes de peaux des nomades, leurs troupeaux de “cerfs”bizarres aux larges sabots.
Abraham était sur le toit, replaçant des “tuiles “de bois. Un vol d’oies cendrées passa, lui fit lever le visage. Il suivit des yeux leur migration vers le sud, jusqu’à ce que la corne de leurs appels s’efface dans l’éclat blanc d’un ciel immense. Dans combien de temps arriveraient elles là-bas? Il fallait se presser de finir les réparations et les jours étaient courts. Il aperçut Yossi sur le chemin du retour. Il était arrivé devant l’étrange demeure de Mihael Mihaelovitch. Tout le terrain autour de la maison était rempli de statues taillées à coup de hache dans le plein du bois, certaines couchées, certaines dressée, terminées ou à peine ébauchées, coloriées ou non. Les éclats de bois et les copeaux parfumaient l’air de leurs résines .Autour de l’isba,elle-même aussi sculptée et peinte qu’une châsse ,il y avait de tout ,pèle mêle du poteau –totem aux dieux du Grand Nord jusqu’aux saints du calendrier orthodoxe. Une mystérieuse blessure qui le faisait boiter bas et sa familiarité avec l’olympe compliquée de tous les dieux sibériens, avait valu à Mihael un renom ambigu de demi sorcier. Il était arrivé depuis un quart de siècle, katornik gracié d’un bagne polaire, il aurait pu retourner en Russie, au lieu de cela, il s’était installé là et vivait du commerce de ses idoles. Debout, les pieds solidement plantés de chaque côté du tronc. Mihael était tout à son ouvrage, faisant virevolter sa hachette. Yossi s’arrêta fasciné par le jaillissement des copeaux sous l’éclair de l’outil. L’homme sentit sa présence, planta le fer dans le bois, étira son corps et regarda l’enfant. Il avait des yeux très bleus, une grosse moustache tombante, ombrant un sourire ironique. Il essuya ses mains à sa large chemise serrée à la taille d’une cordelette brune.
-“Alors, vous êtes les nouveaux voisins?”

Chapitre 21

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



21


Yossi hocha affirmatif. Le pétillement de ce rire perpétuel dans les yeux de Mihael, l’intimidait, le troublait.. Il se décolla des planches de la palissade, reprit sa route marmottant:
-“Je dois apporter ça à grand-père”
-“Sur” fit Mihael. Le môme s’éloignait le long du chemin, il lui lança dans le dos
-”Dis lui de venir me voir ce soir en voisins”
Yossi leva le bras pour signaler qu’il avait entendu. Il poussa la barrière de leur maison. Abraham questionna sans détourner les yeux de son ouvrage:
-“Qu’est ce qu’il te voulait?”
-“Qu’on vienne lui rendre visite”
-“Tu as les clous ? Monte..”
Yossi assura le tronc unique ponctué d’échelons contre le mur, se mit à grimper, avançant toujours le même pied puis ramenant l’autre, le paquet contre sa poitrine. Abraham saisit les clous.
-“La prochaine fois tu l’inviteras chez nous, c’est mieux que d’aller dans une maison d’idoles.”

Le surlendemain la neige se mit à tomber; sans hâte, à gros flocons, larges, serrés. Ils descendaient en un balancement nonchalant, prenant possession de l’espace avec une souveraineté sereine. Les enfants jaillissaient sur la route devant les maisons, entre les tentes des nomades. Renversant leurs nuques coiffées de bonnets de couleurs, ils levaient au ciel leurs faces lunaires cherchaient à happer les papillons duveteux avec des cris de joie, des gambades d’allégresse. Yossi était collé au carreau étroit. Il se souvenait du village dans les montagnes, quand il se réveillait après la bourrasque de la nuit et que tout était blanc. Alors, là bas aussi, ils se précipitaient vers les plans immaculés .Abraham l’observait:
-“Va, de toutes façons, on ne fera pas grand chose, aujourd’hui”
Le gosse était déjà de l’autre côté, la porte battant derrière lui. Craignant de sa faire snober par les enfants de chœur de l’église orthodoxe, Yossi tournant le dos à la grand’place descendit vers les marais guidé par les appels et les rires. Il déboucha brusquement sur une glissoire aménagée par une bande de marmots entre les touffes d’ajoncs gelés, s’arrêta indécis, surpris lui-même par son irruption, intimidé par la jeunesse des joueurs. Les enfants aux yeux bridés, tout à l’affaire de leurs glissades, l’ignoraient. Assise en face une fillette lui souriait, berçant un poupon emmitouflé dans ses fourrures. A côté de lui un garçon, à peu prés de son age, lui accorda un regard rapide et posa une paume apaisante sur le crâne d’une chienne argentée, qui grondait en découvrant ses crocs à l’intrus.
-“Elle est à toi?”demanda Yossi.
Le nomade l’observa, retenant sa réponse, se décida enfin comme à regrets
-“Oui c’est Ousky”
Et il reporta son regard sur les patineurs.
-“Moi aussi j’avais un chien”dit Yossi et sa gorge se noua au rappel du grand berger à poils rudes. L’autre ne paraissait pas l’entendre. Ils restèrent un moment côte à côte à observer la kermesse des gosses, échangeant un sourire condescendant lors des chutes et carambolages. Tout à coup l’enfant Yakout ramassa ses lignes et déclara tout à trac sans se retourner vers lui:
-“Aouak va pêcher.”
Et il s’éloigna vers le lac avec sa chienne sur les talons. Yossi lui emboîta le pas sans rien dire. Arrivant au bout de la glissoire, ils ne purent y résister ni l’un ni l’autre et
exécutèrent presque simultanément une longue glissade. Alors, ils partagèrent un sourire satisfait et complice et s’éloignèrent ensemble sur la glace dure.

Chapitre 22

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



22


Emmitouflé dans sa fourrure de froid, le village s’abandonna à sa somnolence hivernale; au lent écoulement du temps, au chapelet des jours courts. De temps à autre, un traîneau à sonnailles glissait le long des tas de neige entassés devant les maisons. Dès les longs crépuscules, les loups venaient hurler tout prés des étables où les vaches meuglaient doucement dans le clair obscur tiède. Seuls les troupeaux de rennes des nomades s’aventuraient sur les marais gelés, poussés par les chiens au regard clair et les cris gutturaux des enfants vêtus de peaux de bêtes. Yossi observait le semis de leurs silhouettes ondoyant sur la neige, les enviait, se souvenant du glissement des moutons sur les pentes. Dans la petite cabane on vivait chichement. Les jours s’enfilaient uniformes sur le fil du temps désoeuvré. La matinée s’usait à de menues corvées, à préparer des outils pour un nébuleux printemps à venir. Ils mangeaient un brouet d’épeautres, puis Abraham s’asseyait dans un coin de la fenêtre, ouvrait un gros livre à la couverture marbrée et s’appliquait à instruire son petit-fils, à lui transmettre les mélodies des prières ancestrales. Le soir très souvent, Mihael Mihaelovitch arrivait claudicant. Il tirait de la profondeur d’une de ses poches une pomme ridée dont l’odeur embaumait toute la chambre, souriait;
-“Y aurait-il par ici un écureuil grignotant?”
Yossi détestait qu’on l’appelle “écureuil” mais adorait les pommes. Il saisissait le fruit et sautait de côté pour esquiver le pinçon de sa joue. Les deux hommes riaient, tiraient l’échiquier du coffre, l’installait sous le lumignon, se mettaient à jouer, aspirant bruyamment le thé fort en serrant les dents sur un morceau de sucre dur. Ils s’entendaient fort bien, ayant accepté une fois pour toutes leurs différences et unis par un égal mépris de la bêtise humaine. Mais tandis qu’Abraham ne se moquait de personne, Mihael riait de tout. Un ennemi commun, le pope de la paroisse avait cimenté leur amitié. Ils l’avaient mis en fuite l’un par sa croyance l’autre par sa mécréance.

Le révérend ecclésiastique était arrivé dès la première semaine. Abraham et Yossi en train de réparer leur toiture, l’avaient vu venir de loin, suivi de son vicaire. Le pope n’était pas grand mais, preuve tangible de la vigilance divine pour les “justes”, il était confortablement gras .Il avançait ,retroussant soigneusement son vêtement pour échapper aux flaques,le bedon de son ventre lui faisait cambrer le dos et rejeter en arrière son visage orné d’une barbe carrée. Son servant sautillait dans son sillage, ombre dodue, portant le livre et les objets du culte. En arrivant devant la maison il se précipita pour ouvrir la barrière. Abraham accroupit au bord de son toit, observait les intrus plantés dans son jardin.

Chapitre 23

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



23


-“Eh bien, mon brave, qu’attendez vous pour” nous recevoir?” héla le religieux. D’un ton rogue, et comme Abraham rappelé à ses devoirs d’hospitalité, s’apprêtait à descendre, il ajouta sévèrement:
-“Je ne vous ai pas vu à la messe. C’est très mal. Cet enfant pourrait aider au culte rendre de menus services à la cure.?..Quels que soient vos péchés, souvenez vous de la mansuétude du ciel.”
-“Grand père n’a rien fait de mal” interrompit Yossi dressé sur se ergots .Le pope gloussa sardonique.
-“Mon fils, nous faisons tous le mal .L’important c’est le repentir et d’obéir à notre Sainte Mère l’église .” .
Magnanime, il tendit à baiser sa main dodue ornée d’une bague à gros chaton .Mais Abraham l’ignora et baisant le bouts de ses propres doigts, il en effleura ensuite la mezouza fixée au montant de la porte qu’il ouvrit. Le représentant de “dieu” eut un haut le corps.
-“Doux Jésus!Une amulette!”
Il tendit la main pour l’arracher d’autorité. Mais le juif lui saisit le poignet dans l’étau de sa poigne.
-“ Il est écrit:Tu les lieras en signe sur tes mains, les porteras en fronteau entre tes deux yeux, ils seront sur les poteaux de ta maison et sur le montant de tes portes.”
Emu, le pope brandit la lourde croix qu’il portait en sautoir..
-“Arrière Satan, ce n’est pas chrétien!”
“Non” fit Abraham souriant”c’est juif.”
Il y eut un flottement de surprise, puis le pope fit demi tour bousculant son bedeau, le poussant devant lui brutalement.
-“Imbécile qui me parle d’un assassin et m’envoit chez l’anti-christ!Attends voir si tu ne reçois pas les verges!”

A l’instant ou il avait vu le pope suivit de son sacristain ressortir horrifié en exorcisant la masure d’Abraham, Mihael avait reconnu son pair et décidé de s’en faire un ami. Depuis Yossi s’endormait la frimousse enfouie dans le pli de son coude sur la table, bercé par les monosyllabes des joueurs. Parfois une réflexion, une remarque, faisait surgir entre les murs blanchis à la chaux, un monde doré, nimber d’irréel. Mihael s’y mouvait à l’aise, agile sur ses deux jambes, les moustaches fines et cirées en crocs, le torse corseté sous les brandebourgs de son uniforme. Il caracolait sur son alezan aux portes des landaus remontant la promenade. Des dames y minaudaient ,inclinant leurs chapeaux à larges bords,dont les plumes ondulaient sous la brise,pour cacher le sourire qui les aurait livrées .Ces fantômes lointains étaient si étranges que Yossi fronçait les sourcils dans son effort de compréhension. D’ailleurs Mihael lui-même parlait de ce brillant cavalier à la troisième personne avec un rire de raillerie. C’est pourtant sur la Perspective qu’il avait rencontré Sophie pour la première fois .Elle venait d’arriver à Saint Pétersbourg, avait l’allure d’une fine porcelaine de Saxe, mais l’émotion la faisait rosir sous les fards trop blancs .Elle avait été très remarquée et dés le premier soir au cercle, les officiers, les pieds, sous les tables à tapis vert du whist, avaient évalué les attraits de la petite Sophie fille du conseiller Lamarov avec un certain enthousiasme.
A vrai dire, il n’y avait eu que Mihael pour faire la petite bouche.
-“Bah, elle a les yeux bleus et les seins pigeonnants mais en fin de compte, ce n’est qu’une petite caille de plus... “
On avait fait chorus.

Chapitre 24

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



24


-“Sacré Mihael, il ne voit plus que les danseuses du ballet impérial..”
-“Avec ça qu’il dédaigne les cailles dodues..et dorée...Farceur!”
-“Mais non! Mais non. Ce cher Mihael nous mène ne bateau. IIs sont trop verts, hein vieux renard..Avoue que tu renonces, l’eau à la bouche.”
-“Je ne renonce à rien...”
-“Tu ne renonces pas ? Donc tu es dans la course?”
-“Ça devient interéssant. Qu’est ce que tu paries que je te dame la dame?”
-“Moi je mets cent roubles sur ...”
-“Pour cent roubles, je ne me dérange pas, qu’est ce que l’argent? Un repas pour tous chez Orval.”
Voilà cela avait commencé par un pari. Ils auraient tout aussi bien pu jouer sur un, chien, un cheval, à pile où face...A ce moment là, il ne l’aimait certainement pas, il l’avait à peine vu. A vrai dire, elle l’énervait même avec son rire de linotte dont elle couvrait ses ignorances à tout bout de champs. Quand donc ce rire lui était devenu charmant? A force de réfléchir aux moyens d’évincer ses amis, il en était venu à penser à elle, à sa fraîcheur de pensionnaire romanesque. En était il vraiment tombé amoureux? Il avait voulu le penser pendant des années, dans la boue glaciale du bagne.
Aujourd’hui il en doutait .Certes il l’avait voulu sienne, absolument. Mais le chasseur est il amoureux du renard? Le sportif de la coupe qu’il dispute?
Il poussait un pion sur l’échiquier, emmêlait les cheveux de Yossi qui secouait la tête.
-“Yossi bandit, crois en oncle Mihael, ne perd pas ton temps pour la galerie.”
Il vidait son verre en grinçant un rire.
La course dès le début avait été serrée. La belle étant un beau parti, était bien gardée et la famille vigilante écartait soigneusement tous les cavaliers”légers” papillonnant dans la capitale. Pour s’introduire dans les cercles fréquentés par les Lamarov, Mihael avait du se faire recommander par Rastine,un condisciple peu prisé dans leur groupe à cause de son caractère rigide, de plus on murmurait que son père dirigeait en fait la police secrète. Entre deux pots de bière Mihael lui avait confié “sa passion délirante pour la petite Sophie” et promis amitié éternelle si il l’aidait. Rastine avait pris son rôle d’entremetteur avec le sérieux chagrin qu’il apportait en tout. Les choses étaient allées bon train, de poulets en billets doux.et Sophie rencontrait Mihael dans toutes les sauteries aussi bien qu’à la promenade. Ce mois là, le vieux sergent de ligne Yvanov avait dirigé seul le maniement d’armes du détachement. Le soir du bal masqué les amoureux ,déjouant la surveillance de la dègue s’étaient retrouvés seuls dans le secret labyrinthe du jardin à la française...A la pointe rose d’un sein jaillit du corset défait, Sophie n’avait opposée qu’un rire nerveux. Il y avait eu des voix et des rires de gens se poursuivant tout prés dans l’entrelacs végétal.

Chapitre 25

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



25


Peut-être l’avait il après tout quand même un peu aimé, car au lieu de pousser la fille dans le bosquet pour y attendre le départ des fêtards, il lui avait rajusté sa robe et ils s’étaient retrouvés dans la lueur des feux d’artifices, étonnés, presque fâchés l’un comme l’autre, d’être là.
Le lendemain, il était au cercle, seul dans un coin de fenêtre, cherchant à comprendre le pourquoi de son comportement, lorsque Rastine, venant du bar, franchit la pièce en larges enjambés et se plantant devant lui:
-“Il va falloir que tu t’en expliques.”
Mihael avait levé sur lui un regard abasourdi.
-“Expliquer quoi?”
-“Ne fais pas le malin. Je sais tout. Tu as abusé de mon amitié..”
Les assistants se rapprochaient. Certains contrits d’avoir fait une gaffe, d’autres goguenards verres en mains, jouissant de l’algarade. Mihael comprit.
-“Allons Rastine, le pari n’a rien à voir avec notre amitié, ni avec mes sentiments pour Sophie..”
-“Vraiment? Eh bien prouve le :"Demande la en mariage.”
Posé par cet imbécile, le problème changeait d’angle.
-“Dis donc, mon vieux, je me marierai avec qui et quand je le jugerai bon.”
Cela les mena directement au petit matin blême dans un bois de bouleaux, ou le brouillard rampait sur le muguet mouillé. Les témoins de noir vêtus, s’affairaient à mesurer des distances, à soupeser les armes..Se sachant supérieur dans toutes les disciplines Mihael avait imprudemment laissé le choix des armes à son adversaire. Maintenant il se demandait, si il n’avait pas fait une erreur de ne pas imposer l’épée où il lui aurait été pu facilement choisir la blessure, tandis que les pistolets de Rastine risquaient d’être hasardeux dans cette brume..Cherchant à signaler son désir d’apaisement, Mihael envoya délibérément son coup de feu se perdre dans les frondaisons .La balle de Rastine teigneuse, haineuse, appliquée à frapper siffla tout prés de son oreille. Mihael fut pris de fureur contre cette silhouette peu distincte, qui s’obstinait à tout embrouiller. Il voulut la ramener à une peur salutaire. Etait ce la colère? Le brouillard? Rastine avait il bougé? Mihael ne le saurait jamais, mais le jeune officier désarticulé s’était écroulé sur la mousse, le crâne emporté.
L’affaire fit grand bruit en ville. Tout un chacun donnait ses suppositions pour des certitudes et des détails à croire que tout le monde y était. Une berline emporta Sophie prendre des vacances sur les terres de son oncle. Il y eut des amis pour conseiller à Mihael de faire de même. N’ayant transgressé aucun des codes de sa caste, ne se sentant nullement fautif, Mihael avait haussé les épaules. D’ici quelques mois la société ne s’en soucierait .Il avait raison. Sauf pour un certain superintendant tout- puissant.

Chapitre 26

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



26


L’homme était resté de glace, lorsqu’on lui avait rapporté son fils sur une civière.
Qui le connaissait, savait que ce n’était que partie remise.
Certaines maisons s’étant fermées devant lui, Mihael éreinta son escouade en manœuvres sur le terrain et passa ses soirées autour d’un tapis vert. Une nuit ou il avait perdu plus que de coutume un ami lui proposa de visiter un groupe d’étudiants, assurant; qu’ils étaient amusants et que les filles étaient belles. L’adresse se trouvait à deux pas, un appartement sous les combles, des murs tendus par intermittence de tapis fatigués pour cacher le taches, le samovar, faute de place, par terre au milieu de la pièce, une atmosphère de tabagie. Les visiteurs s’entassaient au hasard de leurs arrivées sur les divans avachis, les chaises, le parquet. Les filles étaient rares et pour la plupart moins jolies que promis, par contre elles étaient facilement abordables. D’ailleurs tous ici étaient débarrassés du carcan protocolaire. On entrait, on s’asseyait, celui qui avait une bouteille faisait circuler à la ronde..Pressés les uns contre les autres , on chantait des chants interdits par la censure et surtout on discutait ,on palabrait à n’en plus finir sur les sujets les plus divers,reconstruisant un monde que tous s’accordaient à trouver irrémédiablement compromis..Toute théorie était considérée avec passion, à condition qu’elle ne soit point “bourgeoise”. Mihael s’était pris d’amitié pour ces bavards, amusé par le jeu des échanges d’idées. Il prit l’habitude de venir y finir des journées moulées par les contraintes hiérarchiques. Ce soir là, ayant changé d’habits ils étaient arrivés, lui et Chrilikov, les bras chargés de victuailles car il aimait régaler ses amis efflanqués. Encombrés, ils avaient repoussé Macha qui maladroitement bouchait le passage. Dès la porte, il avait crié à la cantonade:
-“Alors les enfants, quel est ce silence? Vous avez avalé vos langues à force de dire des bêtises? Ou êtes vous morts d’inanition? Heureusement nous arrivons...”
Son rire s’éteint dans la peur des yeux de Macha. Alors il prit conscience des sbires qui refermaient la porte dans son dos et avançaient dans le couloir l’obligeant à pénétrer dans le salon.
-“Entrez, entrez”fit une voix joviale, insidieuse”je vois que vous amenez le ravitaill ment? Vient-il directement de l’intendance?”
Devant le regard de Mihael, le personnage se hâta de corriger.
-“Je plaisantais Capitaine,Comte Mihael Mihaelovitch”
L’annonce de ses titres par cet inconnu laissa Mihael pantois.
-“Oui, je vous connais..J’ai l’honneur de me présenter; commissaire d’arrondissement Kosiev. Je dois dire que je suis étonné de vous trouver dans ce décor.”
Du geste il balaya la pièce. Il y avait déjà cinq où six habitués assis silencieux et gris le long du mur, l’un d’eux tamponnait son nez boxé, en reniflant. Deux gendarmes en uniformes les surveillaient. Les deux en civil gardaient le couloir. Malgré des différences de tailles et de gabarits ils avaient une curieuse ressemblance de frères siamois.

Chapitre 27

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



27


Le poste de police sentait l’huile des armes, la souris et le tabac froid. Dans le bureau du commissaire, Mihael tentait de prendre les choses assez rondement. Au fond il ne pouvait voir dans leurs réunions autre chose qu’un jeu de société, il trouvait ridicule ce déploiement de forces contre quelques bavards inoffensifs. Le commissaire affable abondait dans son sens, le poussait ça et là par des questions anodines à préciser certains détails, servait du thé, lançant un regard en biais vers le sergent- greffier modestement assis dans un coin de la pièce. Ingénument Mihael croyait avoir remis les choses au point entre militaires lorsqu’on lui tendit une plume.
-“Vous voudrez bien signer” Capitaine, si ça ne vous dérange pas votre déposition. Simple formalité”
Le commissaire avait séché soigneusement le paraphe, s’était levé
-“Veuillez m’excuser un moment”
Il avait quitté la salle en rectifiant sa tenue. Mihael s’était morfondu, mal à l’aise sur sa chaise. Où donc était il allé? Pour tromper l’attente, il regardait les ordonnances appliquées aux murs, sans arriver vraiment à les lire. Le commissaire réapparut avec un air sévère. Maintenant la porte entrebâillée, il lui fit signe de le suivre..
-“’S’il vous plaît capitaine, Monsieur le Directeur Rastine veut vous parler”
Le nom avait fait sursauter Mihael. Ainsi c’était vrai, et la malchance l’avait fait tomber sur lui...Mais était-ce une question de chance? Aujourd’hui, il savait qu’il n’y avait eu aucune part de hasard mais le résultat de longues filatures. Dans ses jours de spleen, il n’osait se demander :“Quel avait été son rôle dans l’arrestation et le sort ces étudiants?”
Cela aurait pu être la pièce de travail de n’importe quel haut dignitaire. Les rideaux de brocard étaient fermés. Derrière le bureau empire rehaussé de dorures, un homme lisait un rapport, le sien. Il releva le front. On pouvait discerner une ressemblance sauf pour les yeux petits et durs.
-“Je m’appelle Ratine....Directeur Général Rastine...”
Il marqua un temps, fixant Mihael debout devant lui.
Alors il souleva une feuille de papier entre deux doigts..
-“Propos séditieux...Appartenance à une société secrète..Conspiration contre l’Etat ...Soutien financier à...”
-“Permettez Monsieur le Directeur Général, je n’ai jamais financé...”
-”Vous reconnaissez là, avoir couvert les frais de boissons et de victuailles sans compensations. A propos, nous avons découvert dans l’appartement des explosifs vraisemblablement de provenance militaire, pouvez vous nous donner des explications? Peut -être est -ce le lieutenant Chirlikov?..”
Mihael avait senti la sueur couler tout à coup le long de son échine.

Chapitre 28

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



28


-“Je vous jure que je ne sais rien de...”
-“Allons, Monsieur, vous êtes déjà parjure à votre serment d’officier..A moins que vous ne vouliez vous racheter en nous aidant, dans ce cas...”
Mikhael piègé avait eu une bouffée de colère.
-“C’est un coup monté, ces bavards n’étaient capables que d’enfantillages.”
Pour la première fois le masque de Rastine s’était animé, une ombre de sourire avait glissé sur ses lèvres découvrant des dents très blanches.
-”Ma fois c’est votre choix. Vous comprendrez peut être que votre ami le lieutenant ait préféré rester fidèle à son devoir d’officier.”

Mihael soulevait un pion, restait la main levée, les yeux fixés devant lui sur le mur de torchis de la petite isba sibérienne.
-“Idiot” il disait“dourak” comme les moujiks et avec ses grosses moustaches, sa blouse bouffante à la taille, ouverte et brodée sur le côté du cou, avait il encore un lien avec le brillant capitaine du Tzar?
-“Tu ne te le serais jamais pardonné” répliquait Abraham
-“Ah oui? Et comment crois tu que je m’arrange avec ce que je leurs avais déjà dit?”
-“Tu as bavardé par bêtise, si tu avais accepté, ça aurait été par lâcheté.”
-“Pas une intelligente putain, seulement une poire imbécile. Merci mon ami, merci d’éclairer mon âme”râlait Michael et il tendait la main vers sa bouteille car il buvait vraiment beaucoup. Yossi cherchait à imaginer une ville de pierre aux larges avenues dans la lueur pale des nuits blanches alors que les officiers et leurs dames montaient en calèches au sortir de l’Opéra..Mais Mihael y gardait ses moustaches de rustre et le pli marquant le coin de ses lèvres.

L’hiver passa ainsi dans l’engourdissement saisonnier. Yossi priait avec son grand-père rejoignait parfois Aouak, l’aidant à pousser les rennes vers leurs pâtures, ou apprenant la patience des affûts glacés sur le lac prés d’un trou d’eau, lui qui avait été accoutumé à l’action rapide dans les courants du torrent. Ensuite il regardait Mihael et son grand père jouer aux échecs en échangeant des bribes de souvenirs de leurs vies d’antan, puis il montait avec son grand- père au -dessus du grand poêle pour y dormir. Parfois quand le vent dehors hululait crescendo, Mihael restait la nuit. Enfin après la violence des derniers blizzards, le jour se remit à allonger son pas. La lumière chargeait sa couleur de chaleur ..Au réveil un matin, Yossi avait remarqué une effervescence dans le campement des nomades, aussitôt sa prière faite, il s’était échappé, courant aux nouvelles .Les tentes démontées étaient déjà arrimées sur le chargement des traîneaux. Aouak, sa chienne à ses côtés, observait son père. Le yakoute approchait du grand renne blanc, glissant plutôt qu’il ne marchait entre les arbres et les autres bestiaux qui grattaient le sol indifférents. Brusquement il se détendit, le lasso siffla..Il y eut un mouvement de panique parmi les voisins, une courte lutte entre l’homme et la bête puis elle se rendit, se mit à suivre le traceur de piste. Deux autres, puis quatre, puis huit..le troupeau entier s’ébraser, encadré et poussé par la clameur des hommes et des chiens .Aouak se tourna vers Yossi.
-“Aouak part pour le pays de l’ours”

Chapitre 29

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



29


Le garçon et sa chienne se mirent à courir pour rejoindre leur place derrière le troupeau .Maintenant, les traîneaux glissaient devant Yossi, chuintant sur la neige tassée. En passant, la petite soeur d’Aouak juchée entre les ballots, lui montra triomphante un macramé de ficelles qu’elle venait enfin de réussir. Il ne resta plus autour de Yossi que les épaves du camp. Au loin une semaille de points noirs en fer de lance s’éloignait sur le plan de neige libre entre le pelage des forêts.
Du seuil de l’isba le grand-père regarda l’enfant revenir lentement.

Quelques temps après le foehn arriva du fin fond de l’Asie, avec son haleine de four ; frisant au ras des ajoncs secs qui bruissaient. La neige glissait par paquets des maîtresses branches s’écrasait avec un bruit mat et mouillé. La contrée toute entière s’enfonça dans l’énorme cloaque du dégel. Le cerisier devant la porte éclata en un feu d’artifice floral et chaque jour des nuées assourdissantes d’oiseaux s’abattaient sur le lacs et les marécages grouillants de têtards et de moustiques .Aussitôt la tourbe dégorgée de son trop plein d’eau, ils se mirent au travail. Le terrain en friche depuis longtemps était retourné à son état premier. Ils bêchaient, la terre rebelle collait au fer, tirait les muscles de leurs dos à ne plus pouvoir se redresser, les reins douloureux, l’échine cassée. Sans bête de somme, Abraham s’était attelé lui-même à la charrue et Yossi au mancheron, tanguait trop léger sur la houle de glèbe qui le rejetait au grés de sa vague. Ils avaient semé,le cou bandé en arrière,retenant le poids des semences printanières dans le sac noué ,ou lardant du bâton rond le sillon de trous rythmiques pour y glisser les grains jaunes et oranges. Puis à nouveau la houe en main, le torse plié, ils avaient sarclé et biné et sarclé à nouveau à longueur de jours pour protéger les fines pousses de la ruée vorace des plantes sauvages. Plus tard, bien plus tard pensant à cet été sibérien, Yossi ressentait encore la courbature de son corps las et les éclairs de joie orgueilleuse de voir leurs champs onduler sous la brise. Pendant la moisson la faux d’Abraham vibrait, archet chantant dans les tiges hautes. Yossi le visage enfoui dans l’odeur des herbes, finissait le coin des champs de sa large faucille. Ils entassaient les céréales, les liaient d’un toron végétal en pesant du genou sur le paquet et comptaient les gerbes à la manière des prisonniers dénombrant les jours les séparant de leur libération, car Abraham comptait sur cette récolte pour bâtir leur avenir.
Ils avaient loué un attelage pour porter leur grain au magasin. Yossi rayonnant juché sur les sacs avait salué d’un grand geste du bras Mihael qui les regardait passer, sérieux pour une fois, sans rire, ni sarcasme, debout sous le porche de sa maison. On avait traîné les sacs sous l’auvent dans la poussière dorée de la pesée. Yossi s’enorgueillissait d’entendre les gens s’extasier sur la gosseur du grain. Puis Abraham et le marchand gagnèrent le bureau pour les comptes. Yossi perché sur la balustrade de bois, attendait, rêvassant. Devant lui, un rayon de soleil éclairait le vitrail de couleurs des bocaux de sucre d’orge sur le comptoir et il se demandait si c’était encore de son age.

Chapitre 30

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



30


Quand Abraham ressortit, il était pâle, son visage était de pierre, il serrait à les broyer dans son poing un rouleau de roubles. En quelques enjambées il traversa la véranda qui tremblait sous son pas, sans regarder personne et les gens s’écartaient..Yossi inquiet, sauta à terre, se mit à trotter derrière lui, ayant peine à le suivre. Abraham s’assit dans leur petite maison, les doigts toujours fermés sur l’argent. Il restait très droit le regard au mur. Yossi debout n’osait toujours pas questionner. Mihael pénétra dans la chambre déposa une bouteille et deux verres sur la table de bois épais, attira un siège en face de son ami..Abraham ouvrit le poing et les billets tombèrent sur la table. Il gronda:
-“Pourquoi ne m’as tu rien dit?”
-“Je te l’ai dit..C’est toi, qui ne voulais pas entendre..Je te l’ai dit: ils t’achèteront ta récolte pour le prix de tes dettes d’hiver...”
Ils buvaient en silence.
En face sur le mur vide Mihael se revoyait; Depuis des kilomètres, penché à la portière du wagon vert, il absorbait l’ondulation des terres. La petite gare était restée telle qu’il la connaissait, peut -être un peu plus petite que dans son souvenir, mais la tour du réservoir avec le tuyau pendouillant de sa bouche d’eau était toujours là. Dès l’arrêt de la locomotive, exhalant ses vapeurs blanches, le marchand de “pirochki” et de concombres salés se précipita le long des voitures en vantant sa marchandise en longs glapissements. Il avait précautionneusement descendu les marches -pieds de bois. Il se sentait encore flottant dans ses vêtements civils, sous la toque de fourrure, ses cheveux n’avaient pas encore eu le temps de repousser sur son crâne tondu.
Un enfant dépenaillé et sa petite sœur s’approchèrent, hésitant, la main tendue, la voix geignante. Accroupis le long du mur, un groupe de pauvres hères l’observaient. En voyant son bagage, ils se ruèrent en avant, le bousculant, s’arrachant sa mauvaise valise. Le vieux Piotr était apparu à la porte vitrée de la salle d’attente il cria:
-“Qu’est ce qui se passe??Lâchez ça!C’est à mon maître!Crèves la faim que vous êtes”
Le claquement du fouet avait fait sursauter Mihael. Mais Piotr souriant s’était découvert lui avait baisé la main. Alors les loqueteux s’étaient précipités implorant à genoux:
-“Babouchka, reprends nous, s’il te plait, reprends nous!!”
Ils s’accrochaient et Piotr les repoussait du manche du fouet, du talon de sa botte. Il atteignait l’entrée de la salle, quand un grand moujik, hirsute se redressa et se mit à maudire Mihael, un autre souleva une pierre.
Sur la route blanche les sonnailles de la troïka grelottaient au rythme des chevaux. Les coups de sifflet et les claquements de fouet de Piotr excitaient l’attelage de fête.
-“Qui étaient ces gens à la gare?”

Chapitre 31

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



31


-“C’est tes libérés petit père, tu as eu raison de les jeter dehors, personne n’en veut, ils ne valaient pas le pain qu’ils mangeaient.”
Voilà que le soleil s’était éteint sur la plaine et la douceur du vent parfumé. Il s’était retrouvé au coeur de la toundra, accroché aux barreaux de sa cage, enviant jusqu’au loup affamé qui hurlait par delà les murs errant dans les espaces crépusculaires. Un jour, on lui avait appris l’oukase du tzar concernant la libération des serfs..Il avait voulu donner aux autres ce qu’on lui avait pris et ils les avait rendu libres. Lui, dont les jours dans les jours toujours recommencés s’enlisaient dans un temps immobile, lui qui lentement perdait jusqu’au souvenir de sa vie d’antan, lui rivé aux maillons de sa chaîne, il les avait libéré .Les jours de crève-coeur il pouvait se souvenir de ses mains crevassées, serrées dans les poucettes signant le parchemin et relever la tête.
Et eux..Ne savaient que lui jeter des pierres regrettant les marmites pleines. Il avait été soulevé de colère. Pour un peu, il aurait donné l’ordre à Piotr de retourner pour aller les fouetter jusqu’à rendre l’âme. Ce n’est que bien plus tard qu’il comprit la chausse- trappe et qu’il les avait rendu libre de crever de faim...Et maintenant Abraham, son ami,.....Ça leur était si facile de dicter les règles du jeu..D’en fausser les cartes..

Brusquement, Abraham asséna son verre sur la table avec une violence à l’incruster dans le bois, ramenant Mihael de ses songeries. Il balaya la verrerie, se pencha en avant:
-“Il n’y aura plus de dettes d’hiver.”
-“Sacré Yid, tu ne sais pas renoncer hein? Comment vas tu faire?”questionna Mihael et il souriait à son ami.

Ils avaient d’abord préparé la terre pour le printemps futur. L’orée des bois s’allumait à nouveau de roux. Un matin ou les flaques gelées crissaient craquantes de glace fine dans les ornières, ou les vols de canards dérivaient vers le sud, Abraham avait pris Yossi par les épaules.
-“”Yossi dit tes prières et garde la maison”
Mihael avait tenté d’intervenir:
-“Réfléchis, c’est le bagne..”
Abraham l’avait coupé:
-“On ne me prendra pas ma récolte pour le prix des semences.”
Il jeta son baluchon sur ses épaules et partit rejoindre un camp d’ouvriers plaçant des traverses sur un transsibérien.

Chapitre 32

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



32


Un jour en se levant Yossi aperçut par le carreau de la fenêtre à croisillon, une forme accroupie contre la portière de bois du jardin..C’était Aouak...Il avait devancé le troupeau, courant toute la nuit dans sa hâte, maintenant, il attendait patiemment le réveil de son ami .Depuis ils passaient ensemble la plus grande partie de leur temps par la lande et la forêt .Yossi aimait aussi visiter Mihael. Il restait des heures dans le terrain à l’odeur de résine à le regarder choisir un bloc, le soupesant, le faisant rouler bord sur bord d’une tape sonore, attentif aux défauts, à la place des noeuds. Il ne se lassait pas de voir surgir sous le fer, les personnages bizarres enfermés au coeur du bois. Devinant son désir, Mihael ne put résister au plaisir de lui apprendre à tailler des formes dans les troncs.
Au milieu du mois il se mit à pleuvoir. Une pluie longue, tenace, grise, gonflant les champs spongieux. Dehors le monde se diluait en mouvances humides, voiles d’eau poussées par le vent nonchalant .Dans l’appentis semé de sciure blonde, il faisait sec.
Du bord du toit tout autour, la pluie gouttait en grilles cristallines. Sur le brasero, Mihael réchauffait une“dorure”à un feu de copeaux..Yossi s’appliquait à poncer un “calvaire” Pataugeant dans la cour, un pas s’arrêta au bord de l’auvent.
-“Eh Yossi ! Regarde qui est là!” cria Mihael, mais le son joyeux de sa voix se cassa. Il y eut un moment de silence immobile. Abraham avait du couvrir les quinze kilomètres dans les averses battantes pour venir voir son petit fils. Il se tenait raide, sans prendre garde aux gouttières glouglou tantes, silhouette noire dans ses vêtements imbibés d’eau, des perles humides brillaient dans sa barbe, aux coins de ses sourcils broussailleux. Yossi se précipita en avant les bras ouverts.
-“Grand-père!!”
La gifle énorme le cueillit dans son élan, le rejeta dans un coin contre un tas de bûches qui croula sous le choc. C’était la première fois qu’Abraham le frappait Le gosse abasourdi, recherchait son souffle, les yeux grands comme des soucoupes. Abraham fit un pas..
-“Abraham:”cria Mihael voulant intervenir. Le juif d’une bourrade l’écarta, l’envoya rouler dehors dans la boue. Puis il saisit la hache. Un instant Mihael eut peur. Systématiquement, avec une rage grandissante, Abraham se mit à saccager les sculptures, fendant les idoles d’un seul élan avec un ahanement profond de bûcheron, jusques à ce qu’il n’y eut plus autour de lui qu’un fouillis de bûchettes. Il se pencha ,souleva l’enfant par le collet à la manière d’une lionne emmenant son petit par la peau de la nuque,s’éloigna sans un mot laissant derrière lui le brasero renversé chuintant dans la sciure et Mihael debout ,dans la boue.

Tard dans la nuit, jusqu’à ce qu’il succombe au sommeil pelotonné sur le grand poêle, Yossi écouta son grand-père arpenter la pièce de long en large. A l’aurore, Abraham le réveilla doucement.
-“Viens ,Yossi, mon fils, il est l’heure de dire la prière du matin..Et nous avons une longue route à faire.”

Chapitre 33

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



33


Après la prière son grand-père au lieu de déposer le sachet contenant le châle et les phylactères sur l’étagère le glissa dans sa poche.
-”Yossi, cette année tu seras Bar Mitzva il est temps que tu apprennes car bientôt tu seras un homme responsable de tes actes.”
Ils étaient sortis. Un vent froid soufflait dans le petit matin. Il ne pleuvait plus mais ils devaient avancer l’un derrière l’autre sur le talus pour éviter de s’enliser dans la boue profonde des frondrières. Ils avaient marché longtemps à travers champs et bois. Seuls sur l’horizon. Lorsqu’ils pénétrèrent dans la bourgade tassée autour des entrepôts de la gare,Yossi ressentit physiquement la pression des murs, des voix, des odeurs. Abraham cherchait son chemin, arrêtant de temps à autre un passant .Ils se retrouvèrent dans un quartier de ruelles animées, aux bicoques hautes et noires. La synagogue était engoncée dans une venelle, son linteau s’ornait d’une étoile de David et d’un panneau où l’on avait écrit noir sur blanc “La Tente de Jacob”.Il fallait monter quelques marches et passer entre deux colonnes peintes sur lesquelles étaient clouées des pancartes officielles pour pénétrer dans la salle de prière. La “schoule” était dans le soubassement et les voix des gosses ânonnant les versets, semblait sortir de terre. Mais n’est il pas écrit que le monde est bâti sur la voix des marmots apprenant la loi? Dès la porte franchie Yossi reconnut au fond de la pièce, derrière les lourds chandeliers rituels, les broderies familières sur les rideaux de velours lourd fermant l’armoire sainte. En étage sur trois côtés courait la balustrade ajourée de“ l’ezrat Nachim” l’oratoire des femmes. Dans un coin trois clercs pâles, là dès le matin où depuis la veille; indifférents au temps et au monde, se balançaient devant leurs lutrins. L’un psalmodiait un verset en étirant certaines syllabes et en avalant le reste en un bredouillement rapide, bourré de citations, l’autre aussitôt le contrait et ils continuaient leur argumentation enfermés dans la planète de leur pilpoul..
Avisant un bonhomme à la ca pote luisante d’usure qui rangeait des livres de prières, Abraham demanda:-“S’il vous plaît où est le Rabbi?”
Le personnage ne sembla pas entendre. Abraham lui frôla la manche, répétant:
-“Le Rabbin, s’il vous plaît?”
L’autre lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
-“Il est occupé.”
-“Nous devons le voir.”
L’homme continuait à ranger ses bouquins.
-“Qui le demande?”
-“Moi.”
Il toisa Abraham
-“Du bist a !Yid?” questionna-t-il en yiddisch
Abraham fit un pas en avant, posa la main sur les livres. Le “shamach” comme tous les bedeaux passa de l’arrogance à la servilité avec une déconcertante facilitée.
-“Je vais voir s’il peut vous recevoir”fit il en gagnant une porte basse sur le bas côté.
La pièce était petite, tapissée, encombrée de livres et de grimoires, malgré cela le fouillis sur la table paraissait méticuleusement rangé. Son occupant aussi devait être petit. Il était assis dans un grand fauteuil fatigué. On avait poussé devant lui un tabouret bas et ses pieds avaient l’air d’avoir maigris dans ses bottines trop larges. La lumière tombant de la lucarne mettait de l’argent dans la blancheur de sa barbe et de ses papillottes. Il devait être très vieux. Ou peut être avait il toujours été vieux? Du moins Yossi le pensa. Tout en lui semblait menu, fragile, diaphane. Pourtant quand déposant sa plume sur l’écritoire, il se tourna, il dégageait une impression de force tranquille.

Chapitre 34

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



34


Abraham poussa Yossi . Au spectacle de cet homme trop grand pour la chambre, qui se pliait pour passer de biais le seuil étroit à la voûte basse, le Rabbi retint un sourire qui s’épanouit en voyant l’enfant devant lui.. Yossi reconnut d’emblée leur amitié.
-“Rabbi, il est temps pour lui de faire sa Bar-Mitzva..”

Abraham était retourné sur la voie ferrée, entêté à briser l’étau des prèts. Les hommes y peinaient dans les premiers vents de l’hiver. Dès avant l’aube un convois asthmatique les déversait au bout des rails. Mal éveillés, encore transis d’une nuit lourde passée dans un campement de baraques. La locomotive poussive s’éloignait aussitôt à reculons, pressée d’amener de très loin des chargements de ballaste et de traverses..Ils allaient le dos rond tendre la main vers les outils abandonnés la veille. Sous les cris et les coups de sifflets des contremaîtres, leur masse piétinante s’organisait en une rumeur active faite du battement cadencé des marteaux et des pics ,du grattement des pelles, du ahanement des hommes halant des charges. Parfois leur souffle se muait en un chant, une de ces complaintes rythmées qui bercent, l’hébétude des gestes répétés d’un effort monotone. Aux pauses, ils couraient boire l’eau chauffée sur des braseros noirs tendant leurs paumes froides à l’orange des braises, puis ils retournaient tirer sur des cordes, brandir des manches polis, les muscles douloureux jusqu’au soir, jusqu’au bout de la semaine ou ils venaient en file toucher des pièces rondes à l’appel de leurs noms en signant d’une croix.

Yossi se levait tôt. Le thé chaud vite avalé sur le pain de seigle, il prenait son bâton et sa lanterne, tirait la porte derrière lui, baisait la mezouza et marmonnant la prière des voyageurs il prenait le chemin de la ville. La bougie jetait un halo sur le bout de ses souliers. Les étoiles étaient encore hautes dans le ciel. Ça et là il entendait des courses sauvages,le jappement d’un renard,le hululement d’un hibou revenant de leurs chasses .Le pépiement des oiseaux émergeant des angoisses de la nuit ne se faisait entendre qu’à la sortie du bois de Prosnivo. Au coup de sifflet du premier train de marchandises demandant la voie, il pénétrait dans le bourg. Des charrettes isolées faisaient résonner l’écho des rues vides. Le “heder” sous les marches était encore obscur.

Chapitre 35

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



35


Au milieu de la pièce trônait éteint un poêle de fonte ventru. Le bedeau sournoisement s’était déchargé sur Yossi du soin d’allumer le poêle. Cela lui était égal, au contraire cela le distrayait en attendant que la chambre se remplisse du chahut des gosses arrivant des maisons du ghetto, car il ressentait une angoisse sourde, un étouffement en descendant dans cette demi cave, cela depuis la première fois. La salle basse de plafond était grande mais une marmaille nombreuse s’y entassait, car c’était l’unique classe; des bébés ânonnant leur abécédaire aux garçons de treize ans préparant leur communion. Pour gagner de la place on asseyait les élèves l’un en face de l’autre, de sorte que l’un d’eux s’habituait à lire tête bêche

Le premier jour le “shamach”l’avait présenté à Rebbe Schmile le “melamed”en disant:
-“Le Rabbi te l’envoie. Tache de faire entrer un peu de Thora dans ce bestiau.”
Le brouhaha de la classe s’était arrêté, tous les yeux s’étaient fixés sur le nouveau. Rebbe Schmile “régnait”sur le petit monde du sous-sol. Sous sa calotte noire et carrée, il avait le visage long et triste d’un jour sans pain, événement qui ne devait pas lui être étranger. Sa barbe clairsemée mangeait ses joues creuses. Ses manchettes trop courtes flottaient sur ses poignets osseux. Derrière ses bésicles cerclés de fer ses yeux avaient la résignation d’un mouton. Légèrement voûté, il parcourait la classe, secoué d’une toux sèche qui lui déchirait les bronches, battant la mesure des récitations sur le bas de son pantalon d’une houssine dépenaillée qui ne faisait. Plus peur à personne,sauf lorsqu’ il éclatait d’une fureur imprévisible de timide poussé à bout. Pauvre, on l’avait marié tôt et mal .La prolifique fécondité de sa femme avait eu vite fait de le doter d’une ribambelle d’enfants (Loué soit son Nom) enterrant son rêve de devenir un célèbre docteur de la loi et le trappant dans son rôle de répétiteur. Il avait conduit son nouvel élève vers une table, repoussant les occupants à droite et à gauche pour lui faire une place. Il s’était penché sur lui, avait demandé:
-“Tu sais lire ,Yossélé?”
Comme l’enfant secouait la tête, affirmatif, il lui désigna un passage de la pointe de sa badine.
-“Bon, montre nous...”
De sa place Yossi voyait le texte à l’envers et ne reconnaissait plus les lettres. Effaré, il se mit à paniquer, remuant les lèvres, sans proférer un son. Certains laissaient déjà paraître des sourires narquois. L’ignorance de l’un fait parfois toute la science de l’autre. Rebe Schmile comprit, vint à son secours en retournant le bouquin. Les signes redevenus amicaux se livrèrent. Yossi rit de soulagement en reconnaissant le texte familier. Alors, il se mit à le déclamer, s’appliquant à rendre toutes les inflexions de la mélodie apprise chez son grand-père. Il y eut un moment de stupeur. Sa voix d’archange montait claire dans le silence absolu. Quelqu’un pouffa.

Chapitre 36

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



36


Les rires éclatèrent en cascades, rebondissant contre les murs emplissant l’espace de leurs échos,
L’atteignant en coup de poing, lui coupant le souffle. Rebe Schmile leva la main.
-“Silence..Silence!!..Qu’est ce que c’est que ça?..Tu te moques des saintes écritures?”
Yossi sidéré, avait pali. Dans les coins de la pièce, des petits marrants le contrefaisaient pour la joie de leurs voisins. Le “melamed” repoussa Yossi de côté
-“Ecoute je vais te montrer”
Il se mit à lire à la manière des juifs eshknases. Il suivait le texte de la pointe de sa baguette et balançait le torse. Peu à peu il se laissait prendre par la magie des mots, fermait à demi les paupières .Sa voix grêle se brisa sur une quinte de toux. Il essuya le coin de ses lèvres, d’un mouchoir serré dans son poing, ramena l’enfant devant lui.
-“Tu as compris? C’est comme ça qu’il faut lire. Ignorant que tu es .A ton tour maintenant, essaye.”
Yossi regarda autour de lui, il n’y avait que regards moqueurs et là-bas, à la porte, le bedeau, qui ricanait franchement, jouissant des ennuis du “melamed” et de son élève.
-“Ce n’est pas vrai ici, il y a marqué “A” pas “O” c’est vous qui ne savez pas!”
Il y eut une houle de chahut et de rires. Yossi furieux, dressé sur ses ergots, cherchait les mots qui les blesseraient.
-“Goyim!Vous êtes des goyim ignares!”
Un voile d’écœurement, de colère rouge descendit sur le rebbé. Voilà, voilà où il en était, lui, Schmile, qui avait passé les nuits comme les jours devant son pupitre, qui avait rêvé d’être une lumière, un phare, expliquant les secrets les plus subtils des écritures aux rabbins émerveillés. Un petit cul-terreux, habillé en moujik venait lui dire en face, dans sa classe, qu’il n’était pas capable de lire la ponctuation. La rage lui fit lever sa houssine. Il n’eut pas le temps de l’asséner. Yossi avait bondi la “boule “ en avant. Le rebbé se plia en deux sur la douleur de son ventre..Le gosse sautant de table en table était déjà à la porte. Le bedeau qui tentait de l’agripper, le lâcha, les orteils écrasés par un coup de talon méchant..Laissant derrière lui une classe en ébullition, Yossi détala dans les escaliers, dans la rue entre les convois descendant vers la gare.

Il avait bien fallu avertir le Rabbi. Ils s’étaient présentés tous les deux, rebbé Schmile drapé dans sa dignité bafouée et le bedeau, prolixe, claudicant bas pour mettre en évidence le prix de son dévouement..Le schamach n’était pas sur de ne pas avoir surpris un sourire dans la barbe du rabbin, alors qu’il en rajoutait tant et plus sur la sauvagerie de la révolte et la grandeur de son courage personnel.
Le lendemain, à la surprise de tous, le Rabbi avait fait atteler sa vieille télègue et malgré les protestations de la rabbanite, il était allé chercher Yossi personnellement.
Il l’avait ramené lui-même et devant la classe étonnée et jalouse, il avait raconté les exils et la dispersion de Sion et questionné:”De la mélodie ou de la parole quel est l’important?”


Chapitre 37

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



37


Yossi avait donc repris sa place dans le “heder” étudiant le jour durant, le soir venu, il revenait chez lui tout au long de sa route. Dès le deuxième jour il avait vu, en longeant la palissade de Michael, une pomme rouge et luisante empalée à la pointe d’une planche de la barrière .Il l’avait contourné les yeux baissés pour ne point céder à la tentation de l’offrande amicale. Mais chaque jour, le phare d’une pomme neuve , renouvelait son appel et sa prière,et Youssef devinait Mihael derrière ses volets peints.
Cela dura des semaines .Yossi s’était habitué à chercher des yeux dès le haut de la côte ,le salut rond du fruit,à la fois amusé et agacé. Puis un soir, il trouva la barrière vide.”Quelqu’un l’aura volé” se dit il. Cela le contraria. Il sentait comme un manque. A bien y réfléchir ce ne pouvait être la raison. Mihael aurait remplacé la pomme. Alors? Peut-être s’était il lassé? Yossi se sentait vexé. Aprés tout qu’il garde ses offrandes. Mais il n’y eut de fruit ni le lendemain, ni le surlendemain..et Yossi frustré, louchait vers la façade peinte, se posant des questions..Le quatrième jour, il n’y tint plus, poussa la portière de bois grinçante, traversa d’un pas hésitant la cour aux idoles. En contournant le coin, il sursauta. Mihael l’attendait sous l’appentis, la pomme dans ses deux mains en coupe..Ils se dévisagèrent à la lueur dansante du brasero. Ce n’était plus tout à fait le même Mihael..Le pli railleur s’était courbé en sillon amer, ses yeux s’étaient enfoncés creusant ses orbites .Dans le charbon de bois, des flammèches grésillaient rouges. Mihael tout à coup se mit à parler:
-“Tu le sais bien toi..Je croyais bien faire...” Yossi hocha la tête
-“Alors prends la pomme..”
L”enfant fit “non”
-“Evidement, tu es avec ton fou de grand-père…Il n’a pas besoin de savoir”
Comme le garçon amorçait un recul, il jeta la pomme rageusement dans l’obscurité rentra dans la maison. Au moment de refermer la porte, il eut son rire railleur.
-“Tu as raison va, moi chaque fois que je fais quelque chose, c’est une gaffe..”

Dans la cave les heures ressemblaient aux heures, les versets aux versets. Le poêle trop poussé ronflait et rougeoyait .L’atmosphère lourde, stagnait..Ils respiraient leurs expirations. Au cours du jour, les plus grands se balançaient de plus en plus profondément. Les petits piétinaient sous les bancs. Yossi revoyait les gros poissons au ras de la glace, la bouche ronde happant avidement l’air. Pour un peu, il serait aller coller ses lèvres à la vitre du soupirail. Ils luttaient contre l’envie de sommeil, s’accrochant aux passages qu’ils lisaient. C’était l’heure de fatigue où les lettres sautaient et s’emmêlaient devant leurs yeux .Rebbe Schmile commentait un texte en chantonnant les réponses et les attendus,se laissait emporter dans ses dissertations savantes, les yeux clignés, loin des élèves, loin du“heder” et Yankel se penchait en aparté vers Yossi;
-“C’est vrai que tu as vu renard? Comment c’est dans les bois?”

Chapitre 38

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



38


Car Yankel, fils de marchand, né dans cette bourgade au milieu des forêts, n’avait pas dépassé le mur des faubourgs. Son monde était le ghetto et le pays abstrait d’un livre vieux de trois milles ans. Pour lui Yossi était un être mystique, une de ces créatures fabuleuses capables de passer chaque soir à travers un miroir vers un monde d’ailleurs et en revenir au matin chargé d’odeurs et de mystères. On lui eut rapporté que son ami avait déchiré un lion, tel Samson sur le chemin d’Eshtahol, qu’il aurait eu tendance à le croire. Il avait de longues papillotes blondes qui venaient effleurer sa bouche trop rouge et vers la fin du jour il passait ses doigts effilés, qui ne savaient qu’écrire, sur la fatigue de ses yeux de myope ou les pupilles agrandies mangeaient le bleu des prunelles .Yossi admirait sa faculté de s’abstraire,ignorant de la promiscuité ambiante,dans une bulle de concentration,qui était le contraire du silence de l’affût où les bruits et les odeurs d’alentour vous pénètrent. , de planètes éloignées ils auraient pu se haïr ils étaient amis. Unis par leur curiosité, par leur soif d’apprendre et quand Yossi s’embrouillait dans les accents, c’était Yankel qui lui soufflait le ton.

Le Rabbi leva les yeux de son grimoire vers le jour finissant de la fenêtre. Son regard distrait erra sur la cohue de la rue.Yoddle le porteur d’eau, crucifié par la palanche de ses seaux, trottait de biais à travers la foule des brouettes, des charettes. Le brouhaha habituel était encore accru par l’approche du Sabbat. Des bonnes femmes affairées
couraient vers le marché réparer quelque oubli, des clercs revenaient des bains rituels de la “mikvé” ,les marchands, talonnés par l’heure aboyaient à l’encans, pressés de liquider leurs stocks avant la fermeture. Dans le biseau des petits carreaux, les personnages se formaient et se déformaient en taches de couleurs, perdaient et retrouvaient leurs apparences. Tout à coup, il reconnut Yossi dans l’encombrement de la ruelle. L’enfant, sa besace vide en bandoulière, lanterne et bâton en main, s’apprêtait à prendre la route. Le Rabbi fronça les sourcils, se pencha pour taper à la vitre et lui faire signe de revenir. Étonné, Yossi regrimpa les marches de bois.
-“Vous m’avez appelé, Rabbi?”demanda-t-il du seuil de la pièce. Le vieillard sourit. Voir Yossi lui rappelait les rêves de son enfance, alors qu’il s’imaginait, parcourant, armé de la fronde de David, un pays phylistin étrangement semblable aux bois de sa Galicie natale. Il aimait les gosses et particulièrement ce petit sauvage, surtout depuis sa fuite.
L’indépendance brutale de cet enfant face aux idées reconnues, le stimulait. Il prit dans le fouillis de son bureau une boîte ronde de fer blanc où roulaient quelques bonbons zébrés de couleurs, en offrit :
-“Prends Yossi..Dis moi où cours tu ainsi à la veille du Sabbat?”

Chapitre 39

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



39


Yossi surpris s’immobilisa la friandise à mi-chemin de sa bouche.
-“Mais Rabbi à la maison”
-“Et si tu n’arrives pas avant le sabbat?”
-“J’arriverai. Si il faut je "courrirai"..”
Le Rabbi se souvint du long chemin à travers landes et bois vers la petite bicoque isolée à l’extrémité de la route boueuse. A nouveau il fronça les sourcils, maugréa à haute voix.
-“N’y a t il plus aucun sentiment d’hospitalité dans cette ville, qu’on envoie un enfant courir les routes à la veille du Sabbat?”
Le bedeau s’agita fébrile:
-“Mais Rabbi je ne savais pas, je vais tout arranger...Demander..”
Un juif carré dans son manteau à col de fourrure, se mit à rire..
-“Arranger..Demander..Laisse Rabbi je m’en charge .Bonhomme, tu connais Yankel? C’est mon fils. Tu lui diras de t’amener .Que tu es notre invité de Sabbat.”

Dans le silence de la ville apaisée, la nef de lumière de la synagogue ronronnait de répons qui haussaient petit à petit les fidèles à la sérénité du jour Saint. Après le service les gens s’attardaient, échangeaient des souhaits, des congratulations puis empruntaient par petits groupes les ruelles élargies où ne résonnait plus le roulement des charrois, ni le martèlement des échoppes. Yossi avait l’impression d’être plongé dans un rêve déformant où tout était pareil en étant différent. Cette ville calme, étale, où le temps prend son temps, il en reconnaissait le silence dense. Derrière le croisillons des fenêtres brillait la lueur amie des bougies du sabbat, telles que sa mère les allumait pour les guider vers le foyer au retour des prières. Ici comme là bas elles portaient le même signe, pourtant si l’arbre était identique, le feuillage et l’écorce lui restaient étranges, et il calquait ses gestes, en invité poli sur ceux de son ami. Rap Sourkis, le père de Yankel, avait pris le milieu de la chaussée, ainsi qu’il sied à un “gvir” notable. Les pieds dans ses souliers à boucles,les bas bien tirés sur sa culotte de soie bouffante au dessous du genou,il avait gardé sur son caftan de fête ,son grand châle de prière rayé de noir et il était coiffé d’un “strimel” rond de fourrure de loutre roussâtre. Il avançait sans hâte, flanqué de ses fils et de Yossi, répondant aux saluts d’un “gut shabès” sonore..Leurs ombres jouaient sur les flaques de lumière chaude échappées des maisons à étages et leurs démarches raclaient le pavé raboteux. La maison de reb Sourkis était au coin de la place. A son image elle était carrée, trapue et solide. Ces dernières années on lui avait ajouté des linteaux blancs, un perron de pierre protégé d’un auvent, mais le hangar originel était adossé au mur de côté et dans la cour s’amoncelaient des barils, des amas de bûches soigneusement sciées. Toutes les pièces du rez-de-chaussée étaient illuminées. On avait du les guetter derrière les rideaux au crochet car la porte d’entrée s’était ouverte projetant un cône de clarté jusque sous leurs pas. Deux petites filles avaient échappé à leur sœur, dévalant en piaillant les marches pour venir se suspendre au marchand, qui les souleva l’une après l’autre, heureux et bougonnant. Yankel embarrassé devant son ami, évitait un baiser repoussant une petite d’un “Ça va, ça va ,Shabbat Chalom”. La grande sœur était arrivée près de son père. Il lui caressa la joue.
-“Et comment va ma petite fiancée, aujourd’hui? Hein Schönélé?”

Chapitre 40

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



40


Elle lui sourit, tout en tournant à demi le visage, curieuse de l’invité, et Yossi avait reçu en coup de poing ce regard en biais entre les longs cils ombrant le galbe de la joue, toute la révélation d’une beauté et d’un mystère souvent soupçonné mais repoussé jusqu’à ce jour avec le dédain d’un jeune chiot..Ce visage, qui venait de s’oblitérer si violement en lui, glissait, se détournait. Elle entraînait son père vers la porte où sa mère attendait souriante sous sa perruque de soie et Yankel l’avait appelé :-“Yossi, tu viens?”
Il s’était hâté de rejoindre les autres sous le porche où ils se débarrassaient de leurs ”galloches de caoutchouc”.Brusquement, de ne pouvoir retirer ses “laptis” de paysan Il s’était senti gauche sous le regard sévère de la maîtresse de maison craigant pour ses parquets
Depuis les premiers chants de Sabbat,dès “Sabbat Hamalka”,et durant toute la soirée, autour de la lourde nappe damassée éclatante de blancheur,sous la suspension de la grosse lampe à contre -poids de faïence blanche,Yossi avait lutté contre le tourbillon qui le ramenait à elle. Les autres n’étaient que tapisserie encombrante. Lui-même,
dépouille articulée, accomplissait les gestes de sa présence mais flottait vers elle incapable de s’éloigner, terrifié d’être si proche de son aura inaccessible. Parfois un mot l’accrochait, il émergeait au présent, se hâtait de répondre comme on rejette un grappin importun, retournait à sa dérive. Honteux , sûr d’être le point de mire, l’objet des rires. Mais qu’avait- il donc, de n’en pouvoir mais? Ses yeux aimantés retournaient furtifs malgré lui vers les gestes de ses mains, remontaient vers l’éclat de son visage. Furieux et heureux de sentir qu’elle savait, à sa manière de plier le cou, qui faisait glisser la chevelure, au pli satisfait jouant au coin de ses lèvres.
La nuit venue, dans la chambre aux meubles pansus accroupis sous leurs napperons de dentelles au crochet, alors qu’ils grimpaient dans leurs lits à couettes, Yossi l’air détaché, avait profité de l’obscurité pour questionner:
-“Yankel, ta sœur, la grande..”
-“Schönélé?”
-“Oui. Pourquoi ton père l’appelle –t- il “petite fiancée””?
-“Pour rien..Pour rire?? Parceque les marieurs viennent le questionner. De toutes façons il lui cherchera lui même un riche marchand ou un génie de la Thora, un futur “Rabbi.”

Chapitre 41

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



41


Cette nuit là sous la grosse couette de plumes...
Il était venu sous sa fenêtre. Les sabots de sa jument blanche emmaillotés de chiffons n’avaient point réveillés les échos de la ruelle. Il avait sifflé doucement et elle avait ouvert le lourd volet de bois coloré, s’était penchée, tache diaphane vers l’obscurité. Il l’avait saisi, palpitante Il avait pressé sa monture et ils avaient débouché au galop
directement de la ruelle dans le haut des collines caucasiennes que nimbait la clarté du soleil levant. Ils s’étaient dissimulés derrière le voile de verdure et d’eaux de la source de le Roche-qui-pleure, avaient attendu, serrés l’un contre l’autre que les hassidim habillés et armés en soldats du Tzar les dépassent dans le remue mènage de leurs éclaboussures, puis ils avaient repris leur course. La jument escaladait la montagne de face arc-boutée dans l’effort, la croupe luisante et il était conscient du corps de la fille contre le sien, de la pression de la pointe ses seins, de son odeur mêlée à celle du vent de la course et de l’écume du cheval. Ils étaient arrivés à la cahute de pierre des bergers au-dessus de l’aplomb de l’alpage et il l’avait aidé à mettre pied à terre, serrant la finesse de sa taille dans ses mains. Alors pour la première fois dans son rêve il avait vu son visage. Il était tel qu’il l’avait contemplé entre les lourds candélabres d’argent dans la maison de sa mère. Il avait su qu’il lui fallait redescendre vers son père et il s’était réveillé en sursaut, rejetant le grand coussin de plumes chaudes, honteux de s’être mouillé. L’aurore montait brillante dans les fleurs de givre de la fenêtre.

C’était devenu une habitude, presque une tradition, chaque sabbat il était l’invité du marchand. Il la voyait et il détournait les yeux, le cœur chamade, gardant sous les paupières l’éclat de ce regard qu’il avait espéré toute la semaine. Schönélé affectait de le traiter comme elle traitait son frère avec une sorte d’indulgence maternelle, mais lorsqu’ils se rencontraient au coin d’une porte, dans une pièce un instant désertée, ils échangeaient un regard qui faisait rosir leurs joues, les affolait et les envoûtait à la fois.Tout ce qui était à elle lui devint cher. Il se persuadait aimer les mets fades de sa table. Il se voulait d’elle, de sa tribu, de sa famille, absolument. Il apprit le yiddisch, se mit à prononcer l’hébreu avec l’accent de Galicie. Comme elle lui avait présenté avec sa mère des effets plus “convenables” ayant appartenu à un cousin, Il avait accepté de revêtir une capote trop courte de manches, des bottines cirées, tout l’attirail du hassid européen qui le rendait gauche, mal à l’aise. Puisque le savoir était la clef de la hiérarchie, il s’était plongé dans l’étude avec une sorte de hâte gloutonne, hargneuse. Rebbe Schmile la mettant au compte de son génie pédagogique, rayonnait et chantait les louanges de son élève.
-“Vous voyez ce “moujik” eh bien ot,ot,ot encore un peu, il fera sa Bar Mitzva “
Et de laisser entendre à tout un chacun:l’influence qu’un bon melamed peut avoir même sur une bille de bois “avec l’aide de Dieu”

Chapitre 42

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



42


De plus en plus souvent Yankélé invitait son ami chez lui les jours de mauvais temps ,et Yossi se mit à espérer les bourrasques et le vent qui lui permettraient de passer la soirée sous le toit de Schönélé. Ils arrivaient alors en courant le long des façades pour éviter le gros de l’averse et tandis qu’ils s’ébrouaient sous le porche, Yankelé criait vers la cuisine:
-“Mamelé, j’ai amené Yossi!!”
Ensuite ils s’installaient dans le salon. Yossi manœuvrait pour être près du piano tout neuf où Hélène, l’étudiante nihiliste, bannie de Saint Pétersbourg faisait faire ses excercises à Schönélé. Des paquets de mauvais temps s’écrasaient contre les vitres sombres augmentant le confort douillet de la pièce où le poêle “crapaud” ronflant,
clignotait des luisances rougeâtres dans sa fenêtre de mica. Schönélé apparemment indifférente faisait des fausses notes en cherchant à suivre la conversation des garçons et Yossi se prenait à regretter qu’il n’y eut pas de lion à braver dans les bois de Prosnivo.

On approchait des fêtes de Hanouca lorsque le Rabbi fit mander Abraham pour régler les détails de la Bar Mitzva de Yossi. Il arriva vers le milieu du jour, dans sa vareuse de travail, directement du chantier au fin fond de la taïga. Averti Yossi se précipita dans les escaliers, en débouchant dans la salle de prières, il eut un flottement, l’étonnement d’Abraham lui ayant fait prendre conscience de son accoutrement de hassid..Les regards en biais d’un groupe de bourgeois réunis pour un “mynian” jaugeaient le visiteur de leurs yeux de marchands. Yossi se jeta dans les bras de son grand-père, furieux d’avoir eu se sentiment de disappartenance dont l’écho amer résonnerait longtemps malgré tout au fond de lui même.
C’était l’heure où la petite pièce du Rabbi et les escaliers y menant étaient encombrés de quémandeurs venus solliciter oboles, conseils, aides ou bénédictions. Abraham se fraya un chemin dans la cohue bourdonnante. Dès qu’il le vit le Rabbi l’invita à s’asseoir devant lui. Tous les détails de la cérémonie enfin réglés Abraham questionna:
-“Et où en sont nos comptes Rabbi?”
Le Rabbi écarta la question d’un battement de l’éventail de sa main, blanche.
-“Laisse, nous avons une caisse pour cela, c’est une “mitzva” d’aider un garçon comme Yossi à faire sa communion.”
Abraham se redressa, puis se courba lentement au dessus du vieil homme.
-”Personne n’a jamais payé pour la Thora d’un Israschvily.”
Il déboutonna le col de sa chemise ramena une bourse de cuir suspendue son cou, à même la peau en sortit un rouleau de roubles, les partagea, en tendit la moitié :
-”Prends, Rabbi le surplus sera pour les pauvres.”
Le Rabbi vit les cicatrices des cordes dans la corne des mains,le sillon profond des rides dans le hâle des joues creuses et voulut refuser puis ses yeux rencontrèrent le regard durci de colère, il se sentit fautif,lui le Rabbi vénéré et il prit l’argent

Chapitre 43

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



43


On était au milieu de l’hiver, la neige feutrait les vallons de la route. Au matin le chemin était uni sous sa nappe blanche lissée par le vent de la nuit. Ce jour là, une piste toute fraîche croisait la route vers les fourrés. Yossi y entendit le remue ménage brusque d’une lutte. Il s’approcha, découvrit le lapereau qui gisait hors d’haleine sous les épines pris à la boucle du lacet. Il souleva la bête. Au creux de sa paume, les côtes maigres sous la fourrure reprenaient le souffle qui leur manquait. Il pensa à Schönélé et glissa l’animal dans sa poche qu’il ferma. Le soir lorsqu’il lui offrit, qu’elle tendit une main peureuse et tentée, leurs doigts se frôlèrent dans la fourrure blanche et ils sentirent les battements de vie de la bête au rythme de leurs cœurs affolés..

A quelques temps de là, les trois enfants profitèrent d’une fête pour s’échapper vers les bois. Au moment de dépasser la limite des faubourgs ses amis avaient eu un instant de crainte devant ces espaces libérés de murs, mais Yossi étonné les avait encouragés:
-“Allons c’est tout près”
Dès l’orée de la forêt, ils avaient été conquis par la splendeur hivernale. Les sapins ployaient sous leurs fourrures de froid,la glace effilait ses pendeloques de verres aux branches, aux rebords des roches .Ils avançaient impressionnés par le silence,le crissement du givre cédant sous leurs pas ,le croassement sinistre d’un corbeau criant sa faim. Yossi les entraînait, heureux de leur ouvrir ce domaine qui était le sien, ignorant leurs craintes. Tout à coup Schönelé maladroite, marcha sur une congère qui céda brusquement. Elle tomba, glissa dans un trou de neige profonde. Affolé, il se précipita à son secours. Comme il la soulevait, craignant qu’elle ne fût blessée, elle se laissa aller contre lui, dolente et leurs lèvres se joignirent pour un baiser malhabile.
Ils entendirent Yankélé, qui inquiet, les appelait en haut de la pente. Sur la route du retour Yankélé se traînait saoulé par sa randonnée, Schönelé s’appuyait sur Yossi prétextant sa cheville et Yossi pérorait parlant du jour où il serait un grand rabbin. Ils arrivèrent tard. Toute la maisonnée était en effervescence, on les cherchait de par tout le ghetto. La mère s’empara de ses enfants avec un soupir de soulagement, les entraîna à l’intérieur, les accablant d’une kyrielle de questions, de reproches. Rebe Sourkis jaugea la situation d’un hochement de tête et pénétra dans la maison..
La semaine suivante ce fut le Rabbi qui invita Yossi chez lui pour le Sabbat.

Chapitre 44

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



44


Très loin de là, dans un bureau officiel, haut de plafond et sévère, l’homme en manches de lustrine soupira en pensant qu’il allait être en retard. Il se pencha sur la table à dessin. Sur la carte, les courbes de niveau étaient nulles, la plaine devait s’étendre unie jusqu’aux nouvelles mines dans le Grand Nord. Il repoussa les feuillets contenant les analyses de terrain, les enferma dans leur chemise de carton brun, puis il prit un tire-ligne, sa règle et traça un trait égal, élégant, traversant la toundra. Il reposa ses instruments et considéra son ouvrage avec satisfaction..Il songea qu’il aurait le temps de passer à son cercle.
Depuis les ingénieurs sur le terrain ne cessaient d’envoyer mémoires, objections et télégrammes car le terrain était marécageux, mais le bureaucrate qui se souvenait de son beau paraphe au bas du document, se contentait d’un petit rire affirmant à ses supérieurs :
-“La ligne droite est le chemin le plus court donc le plus économique voyez vous même ..“
Dans la lande, les accidents se multipliaient; la ligne s’enfonçait dans le sol spongieux, glissait, changeait de place sous les convois qui culbutaient et les corps des accidentés étaient enterrés sur les bords de la voie. Un tumulus de terre, deux lattes de bois liées perpendiculairement d’une épissure faisait l’affaire. Parfois un pope venait marmonner une prière. La taïga se chargeait d’effacer discrètement ce prix sanglant .D’ailleurs c’est notoire; rien n’est meilleur marché aux grands travaux que les vies humaines.
Tout au long des remblais, l’air résonnait du battement des marteaux étayant l’ouvrage. Les ingénieurs pressaient les équipes espérant franchir le plus dur avec l’aide du froid, mais la débâcle les atteint sur les terres indécises où la taïga cède le pas à la toundra, où les arbres se font rares. Les hommes peinaient .Le fœhn séchait leurs gorges, mouillait leurs corps d’une sueur moite. Abraham brandit sa masse, fit glisser sa main le long du bois poli du manche pour asséner le coup, qui sonna mat. L’outil remonta la courbe de son élan, tandis que le marteau de l’uzbek frappait à son tour.
Déjà Abraham redescendait. Cette fois ci la frappe perça la croûte de terre froide et dure, le pieu s’enfonça, s’évanouit dans le magma de boue mouvante. Emporté par son élan Abraham chancela, fit un pas en avant. Le fer de l’équipier l’atteignit à la jambe .Ils s’écroulèrent l’un sur l’autre. L’ouvrier se releva jurant dans son idiome.
Abraham se roulait sur le sol, étouffant un cri, les dents dans l’étoffe de sa manche.
La jambe était écorchée, tuméfiée mais le tibia semblait avoir résisté. Quelqu’un
Ramassa une poignée de neige molle, souillée de terre brune, de sous l’ombre d’un buisson et Abraham la serra contre sa chair à vif, entortilla un chiffon, revint reprendre sa place en claudicant.
La nuit dans le baraquement,il rêva tout haut du Caucase et de Yossi encore petit ,et aussi tel qu’il l’avait vu devant l’armoire de la Thora chantant les paroles antiques avec ce drôle d’accent qu’il avait pris, puis il vit les femmes lui jeter des sucreries et elles portaient les robes chatoyantes des montagnardes.
Il était tard dans la journée lorsqu’il refit surface .La baraque était vide. Quelqu’un avait laissé à son intention une bassine d’eau où flottait une louche de bois. Il but avidement .Il se redressa sur les coudes, vit sa jambe gonflée et noire et il sut qu’il fallait la couper.Machinalement il chercha son sabre autour de lui, mais déjà son esprit galopait sur les pentes de son enfance.
L’ingénieur de deuxième classe Rabvinovitch, qui avait estimé Abraham, fit prévenir le Rabbi, et celui ci décida qu’il fallait ramener la dépouille pour l’inhumer en terre sanctifiée.
Les deux croquemorts de la “hevreh Kadishé” recroquevillés contre les ridelles du wagon de marchandises pour se protéger du vent cherchaient à somnoler. Yossi ne sentait rien que le froid de la course sur ses pommettes rougies. Il se laissait bercer par la dérive drue des arbres dans les bogies monotones du train dont la fumée courait hululante au ras des terres vierges. C’était un de ces jours sur le bord des saisons,la bascule des vents s’y dispute la terre. Des oiseaux migrateurs passaient sur le ciel gris .Abraham est mort. La nouvelle était présente, carrée, froide, impersonnelle, ne le touchant en rien. Il essayait de se répéter:”Grand-père est mort.”pour essayer de l’assimiler et il s’inquiétait de ne rien ressentir, peut être un léger ennui, l’envie bête de s’excuser devant les croquemorts pour le dérangement. Il s’en voulait ;d’aimer la couleur des bois..de penser à Schönelé qu’il n’avait pas revue, à Yankelé si réservé depuis....Même dans le hangar de planches disjointes au fond du campement boueux, face à ce paquet au visage découvert,Yossi n’était pas arrivé à appréhender la réalité, à lier cette chose à Abraham. C’était lui pourtant et ce n’était plus rien qu’une sculpture grise et creuse qu’on mettait dans une boite. De l’enterrement ,Yossi se souvint d’une foule dont le nombre l’étonna jusqu’à ce qu’il vit arriver le Rabbi soutenu par deux hassidim. Il avait dit le “Kaddish” à voix forte et claire et il avait failli oublier que c’était à lui de jeter les premières mottes de terre..
C’est bien plus tard, alors qu’il arrivait à leur isba au bout du chemin de terre, que tout à coup, chancelant, il se mordit violement l’intérieur des joues pour s’empêcher de hurler son sanglot, tel un chien de la lande perdu seul face à la lune.

A quelques temps de là, alors qu’il se hâtait à travers les rues animées de la ville, car au fond des échoppes les lampes s’allumaient, il heurta une fille sortant chargée d’une boutique. Les colis cascadèrent. Il s’excusa, se courba pour aider à les ramasser.
-“Yossélé!”
C’était Schönelé, toute proche, toute rose, souriante de plaisir. Comme il restait transi, un paquet à la main, elle s’arrêta de rire, lui passa les doigts sur le visage.
-“Pauvre Yossélé, j’ai appris pour ton grand-père, béni soit son nom, c’est sûrement terrible pour toi..J’ai prié..”
Elle lui donna un baiser furtif, rapide sur la joue comme on en donne aux enfants chagrinés. Il restait accroupi, cherchait à comprendre, regardant le papier crevé d’où s’échappait le soyeux d’un brocard blanc.
-“Schönelé se marie.”
Il releva les yeux vers la mère. Elle se tenait au dessus de lui, le visage net, neutre comme si elle ne venait pas de lui asséner la fin de son enfance.
Tu me demandes pas avec qui?”fit Schönelé et comme il la regardait, elle minauda, lissant l’étoffe du doigt.” Elle est jolie, n’est ce pas? Qu’en penses tu?”
Il lui poussa le tissu dans les mains, fit demi tour, fuyant dans la cohue des chalands pressés par la chute du jour.
Pendant toute la route des terres, dans l’obscurité tombante alors qu’il trébuchait dans les fondrières ayant oublié d’allumer sa lanterne, il s’efforçait de ne pas penser à Schonelé, tournant toute sa colère contre Yankelé qui savait et ne lui avait rien dit.

Chapitre 45

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



45


Le lendemain l’aube était livide aux carreaux de l’isba. Il tira la mécanique de son corps fourbu, la poussa dans les ornières quotidiennes. L’esprit cotonneux de n’avoir guère dormi. Il sortit sur le seuil, devant lui, l’étirement des paralléles vers la ville l’écœura. Alors, brusquement il retourna dans la cabane se faire un paquetage et claquant la porte se dirigea vers les bois.
Au début de sa course, il frayait sa route en hâte coupant court, foulant taillis et ronces, brisant les branches en une charge de sanglier blessé. Peu à peu la violence de l’effort usa sa rage, il ralentit reprenant un rythme et la forêt vint à lui, son calme vivant. Ce n’était pas qu’il la vit, son regard restait encore tourné en dedans. Malgré cela ses yeux notaient machinalement un tronc moussu qu’il fallait enjamber, une roche glissante, la rayure argentée d’un bouleau grelottant sur le fond sombre des conifères. Le bouillonnement aigué de sa peine se couchait en limon boueux dans les creux de son âme durcissait en une décision froide.
Au temps où il ne voyait d’or que dans les yeux de la fille, il en avait entendu parler, sans y attacher d’importance, par des errants au regard fiévreux, dans les recoins d’ombres des magasins de reb Sourkis. Ils échangeaient à mi-voix des nouvelles et des renseignements, avec des airs de conspirateurs pendant que les commis leurs pesaient du riz contre la poudre d’or qu’ils tiraient de leurs ceintures.
Mais parfois l’un d’eux marchait directement vers la lumière du comptoir, posait sur la balance un sac de peau de renne, son regard faisait le tour, prenant possession des choses et des gens. On appelait alors reb Sourkis en personne, les commis s’affairaient et les autres lui tendaient des verres d’alcool pour connaître son histoire et le lieu de sa chance. Car il y avait de l’or et des pierres brillantes dans certaines ravines entre la taïga et la toundra.

Il se dirigea vers le nord.
Le soir il s’endormit d’un bloc, les muscles noués de fatigue clémente au pied d’un vieil érable qu’un sanglier avait écorcé. Le surlendemain il atteignit la limite des bois connus de lui .Il hésita à peine avant de poursuivre sa course. Peu à peu la flore changeait, les mélèzes, les bouleaux graciles avaient disparus, les conifères s’espaçaient eux aussi, prenaient des allures de signes noirs sur le ciel élargi. Il avait rencontré la piste qu’il cherchait. Le chemin sinueux s’étirait sur des langues de terre à travers des espaces de plus en plus vides, tigrés de lacs d’eaux de fonte luisants sous la lumière rase. Le sol meuble était incapable de subir l’usure d’un charroi répété, aussi par endroits la piste s’élargissait, chaque charretier ayant tenté un passage neuf.
Yossi marcha longtemps, ignorant son chemin, se fiant aux traces anciennes laissées dans le sol vierge. Quand il vit une longue charrette paysanne se profiler en silhouette sur le ciel d’horizon, il s’assit soulagé sur le bord de la route pour l’attendre
Elle avançait sans hâte. Le cocher était assis de biais sur le brancard balançant ses pieds pendants sur le côté. Il poussait une haridelle à longs poils, entremêlant de jurons, la rengaine interminable qu’il chantait pour tromper l’ennui de la plaine.
En arrivant à sa hauteur, l’homme tira sur les rênes de sa rosse, le considéra pensif en malaxant son nez bulbeux d’amateur de vota. Yossi se rapprocha de lui, l’autre l’arrêta de son fouet tendu devant lui.
-“ Tu n’aurais pas par hasard des petits copains mal intentionnés dans les parages?”
Il promena son regard aigu sur les rares accidents de terrain, s’assurant du désert.
Alors seulement il ramena son bras.
-“Ne me dis pas que tu t’es trompé de chemin en allant chercher des petits pains pour ta grand-mère..Hein ,Poucet!”

Chapitre 46

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



46


Il s’esclaffa à sa plaisanterie, se frappant les cuisses du plat de sa main.
-” Je vais à Novoproski.”répliqua Yossi sérieux.
-“Pardi .Ou pourrait il aller?”
Le charretier s’arrêta de rire, le jaugea
-“Et pourquoi veux tu aller là bas, moustique?”
-“ Je veux gagner beaucoup d’argent et leur faire voir.”
-“Ça y a plus d’amateurs que de gagnant” rigola le cocher.-“Et tu as la permission pour aller à Novoproski, Poucet?”
”J’ai besoin de la permission de personne. J’ai fait ma Bar Mitzva.”
-“ Dis moi tu serais pas un peu youpin sur les bords, Dieu nous en garde.?”
-“ Et toi tu serais pas un peu un cochon d’Ukrainien?”
Yossi n’eut que le temps de sauter en arrière pour éviter la mèche du fouet.
Mais l’homme s’amusait fort.
-“Sacré moutard, après tout t’as raison, ça me regarde pas .Allez monte Rotschild mais je t’avertis si il faut pousser tu pousseras.”

En parlant de pousser, Doubko le charretier n’avait pas plaisanté. Ils n’avaient pas parcouru trois verstes que Yossi faillit culbuter à terre cul par dessus tête, le sol ayant cédé sous la roue droite, enfonçant la charrette jusqu’à l’essieu. Il fallut creuser à genoux une tranchée devant les roues ,la tapisser de lichens et de bouleaux nains puis essayer de l’arracher du piège,de tous leurs muscles bandés pour aider le petit cheval soufflant et dérapant.. Ils durent s’y reprendre à plusieurs fois, à chaque essais la charge tanguait, menaçant de verser. Enfin ils réussirent ....pour aller recommencer quelques verstes plus loin.
Le soleil rasait l’horizon, quand Douvko tendit son fouet.
-“Novoproski la grandville vous y êtes mon prince! N’oublie pas ta pelle t’en auras besoin “railla t il
La plaine se cassait net sur une ravine profonde où bouillonnait une onde jaune. Dispersées sur les berges, des cabanes hâtives, des igloos de terre, quelques tentes où s’allumaient des lumignons.
Dressé sur le chargement ,Yossi regardait incrédule. C’était donc ça la cité des richesses! L’Eldorado dont la lumière dorée attirait les aventuriers -phalènes de tous les coins de la Sibérie? Son optimisme d’adolescent reprit le dessus Il crâna.
-“ Bien sur mon petit père qu’on va en ramasser”
Malgré les sabots de bois des freins serrés à bloc, le petit cheval, la croupe arc-boutée avait toutes les peines du monde à retenir la charge sur la pente rugueuse. Yossi, suspendu à la muserolle voyait le rictus de peur de ses grandes dents jaunes et le globe blanc de l’œil révulsé par l’envie de fuite en un galop emballé. Doubko à l’arrière cherchait à maintenir l’équilibre du chargement. De cahot en cahot, le char glissa en grinçant jusqu’au fond du creux. Leur attelage vint s’arrêter devant la plus grande cabane. Tout autour, sur le sol traînaient des débris; bouteilles vides, sacs éventrés, tonneaux crevés, caisses aux couleurs délavées.
-“Lee! Lee!! Boule de suif! Montre toi un peu charogne de charognards que tu es!!” héla Doubko.
Un gros mongol apparut sur le seuil, essuyant soigneusement ses mains sur son pantalon retenu par une ficelle. Bas de pattes et carré, il semblait rouler plus qu’il ne marchait. L’homme était gras et graisseux de la quille à la hune, les vêtements tachés d’huile. Derrière lui apparurent quelques clients curieux, gardant prudemment leurs verres à la main. Le chinois eut un sourire mince qui effaça ses yeux.
-“ T’es quand même venu, fils de pute de ta mère, tu t’es quand même décidé à te déssaoûler...”
-“Je ne déssaoule pas .”énonça Douvko sérieux et vexé.
-“ Ça fait rien, tu y as mis le temps.”
-“ Faut le temps qu’y faut, chinetoque de malheur, en voilà des manières de parler aux gens ..”
-“ Bon ça va” coupa le tenancier “ va décharger et puis rentre boire un coup.”
Comme le public se rapprochait il s’empressa d’ajouter:
-“Passe moi d’abord la poste et la caisse de pétards”
et avec un regard en biais
-“ Qui c’est celui là?”
-” C’est un futur richard “ rigola Doubko.

Chapitre 47

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



47


Le soir, après avoir traîné Doubko ivre mort pour le compte, Yossi grimpa dans le fenil poussiéreux au-dessus d’une unique vache osseuse et ballonnée. Là indifférent à la cavalcade d’énormes rats le long des poutres grises et au tapage aigu de leurs disputes, il se laissa aller à échafauder des rêves de revanche pour le jour ou il reviendrait et qu’il leurs montrerait qui était vraiment riche. Car toute la soirée, tandis que Doubko s’imbibait d’alcool frelaté sombrant dans une hébétude ricanante ,lui l’oreille au guet avait recueilli les histoires que l’on se confiait autour des quelques tables chichement éclairées d’un lumignon fumeux tout en buvant sec et en battant le carton de cartes crasseuses. Il avait décidé de trouver du travail pour réunir la somme nécessaire à l’équipement et au ravitaillement et aller tenter sa chance en amont de la rivière.

Il y avait beaucoup d’ouvrage dans la ravine, mais il était difficile d’y obtenir du travail. Soupçonneux et madrés ne possédant que leurs mains et leur soif de gains, les chercheurs d’or craignant de révéler à quiconque les secrets de leurs mirages, préféraient trimer en solitaires, ou avec un seul partenaire, du lever au couchant. Aussi Yossi avait accepté l’offre de l’aubergiste de lui fournir le gîte et le couvert plus une poignée de kopecks pour ses achats futurs. Le chinois en inscrivait le montant dans un grand livre de comptes encollé de toile noire qu’il gardait derrière les bouteilles de l’étagère.

Depuis le matin, il pataugeait dans les eaux grasses retenant d’une main les chaudrons par leurs culs ronds encagués de brûlé noir pour les empêcher de tourner, le nez dans le ventre des bassines à l’odeur fade de graisses bouillies. Il en raclait le fond d’un bouchon flasque de paille grise et de sable qui grinçait, cherchant le brillant du métal sous la graisse glissante.. L’enduit de gras rance poissait les pores de sa peau. Il lui venait le désir de tout planter là pour aller se laver, d’envoyer au diable le mongol embusqué dans l’ombre de l’auberge et dont il sentait le regard dans son dos. Le patron tournait autour de lui avec des gestes cordiaux, des rires protecteurs qui sonnaient ambigus. Comme Doubko entre deux vins, lui avait dit que ce devait être ses boucles qui donnaient des idées au chinois, Yossi s’était tondu le crâne retrouvant l’astuce des juives polonaises se rasant la tête avant leurs noces pour échapper au droit de cuissage de hobereaux de village et qui depuis traditionnellement portent perruque. Il était courbé en avant, les jambes écartées pour éviter la flaque dégoulinante, quand il sentit la main dans son entrejambe. Il bondit, faillit tomber en renversant la marmite sur le carrelage en un tintabullant tapage. Il se retourna. L’autre, les yeux plissés, rigolait faraud, lui faisait signe de se rapprocher, les lèvres suçant l’air d’un baiser. Il vint à Yossi une colère qui lui fit oublier la crainte que lui inspirait cet homme carré et dur. Sa main saisit une lourde louche de bois. Le coup asséné de bas en haut, atteignit le bas ventre, mais rata les testicules. Il y eut un instant d’arrêt. Ils restaient face à face, stupéfaits, l’un et l’autre.
-“ Quoi? Quoi? Tu as osé? Petite vipère!!”
La rage montante, glaçait les traits du mongol. Il se rua en avant. Le crâne de Yossi rebondit contre le mur de troncs. Soulevé par les oreilles, il ne touchait plus le sol, déjà à moitié assommé et l’aubergiste fou furieux le jetait et le rejetait contre la paroi, telle une poupée de son. Il l’aurait sans doute tué, sans l’arrivée de clients sur la véranda, alors il le traîna sanglant , souleva la trappe et le bascula dans la resserre installée sous le plancher entre les pilotis.
-“ Tu me les suceras salope! Tu me les suceras où tu ne sortiras pas de là!”

Chapitre 48

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



48


Il ne sentait plus rien. Il était dépouille inerte, dérivant en des limbes stagnants. Il resta longtemps, sans bouger, sans envie de bouger, avec un vague sentiment de regret sans objet déterminé. Sur son crâne fendu s’emplâtrait de cendres incolores. Puis un tamtam énorme pulsa dans sa tête gonflée et le sang qui séchait dans ses narines se mit à l’étouffer. Il n’était donc pas mort malgré ces ténèbres opaques. Où était il? Il sentait des parois aussi serrées qu’une tombe contre ses pieds, ses genoux. L’avait on enterré vivant? Il hurla de terreur. Son cri s’imprégna dans le bouchon de toiles sales que l’on avait poussé dans sa gorge. Il voulut se lever, oubliant la douleur, Il se débattait, heurtant les murs qui l’enserraient, sciant ses membres aux lanières de cuir qui le ligotaient. Il s’affaissa épuisé, le corps mou dans les relents de souris au fond du trou. Les poussières retombaient sur lui en pluie fine. Il savait qu’il pleurait sous ses paupières closes. Ses nouvelles coupures, qui le brûlaient ,lui firent reprendre ses esprits. Si il l’avait attaché, c’est que ce n’était pas fini. L’urgent était de se débarrasser de cette croûte de sang qui se formait dans ses narines et l’étouffait. Il se tordit le cou, frottant son nez meurtri contre les rugosités du plancher. La capsule de sang coagulé ,écrasée s’effrita, il put renifler l’air fade. Au-dessus de lui, des gens marchaient, leurs pas en faisant plier les planches, laissaient filtrer des lueurs fugitives de lumière, il pouvait entendre un bourdon de voix et de rires. Soulagé, il devina où il était. Il fallait qu’il crache ce bâillon, cette poire d’angoisse, qui lui distendait les mâchoires. Il s’efforça de mâcher le chiffon graisseux.
Dans la salle l’aubergiste maintenant avait éteint les lampes et barricadé son alcool. Il souleva la trappe, éclaira le fond du trou où Yossi gisait inerte, ricana:
-“C’est ça, ma jolie repose toi. Quand tu seras disposée, tu me le diras”
Il laissa retomber le battant, poussa la targette, quitta la pièce emportant sa lumière.
Après l’éblouissement de la lanterne promenée contre ses paupières fermées, Yossi ne voyait que des cercles rouges. Il pouvait entendre tout prés les grattements des souris et autres vermines rassurées par l’obscurité. Il fallait qu’il se libère! Brusquement, le silence se rétabli. Une fenêtre grinça. Quelqu’un était entré en catamini par la lucarne, progressait doucement à pas de loup Yossi tendit, tordit son corps et malgré la douleur cogna du crâne contre la trappe. On l’avait entendu, on s’était arrêté. Couché immobile Yossi eut peur qu’il ne s’enfuit, frappa à nouveau. Il sentit l’autre tout près, au dessus de lui au bord du trou. Il ne fallait pas qu’il s’en aille!
Il s’efforça de crier, sortit un borborygme sourd. Il comprit que l’on cherchait à tâtons l’anneau incrusté dans son alvéole de bois, le panneau bascula. Quelqu’un battit un gros briquet d’étoupe, ils se trouvèrent face à face. La trogne de Doubko dans la clarté dansante semblait être un masque de kabouki. Il eut un petit rire.
-“ Je me demandai aussi où tu étais passé”
Il avança la main retira le bâillon et considérant la face boursouflée de Yossi
-”Qui benymat”, par le con de sa grand-mère, pour une correction, c’est une correction”
apprécia -t -il en connaisseur ayant lui -même, dans le temps, déserté l’isba familiale où son Tarass Boulba de père cognait sur sa femme par habitude et sur ses fils pour le plaisir. La mâchoire de Yossi trop longtemps distendue, tremblait et il crachait une bave sanguinolente.
-“ Tire moi de là” dit -il
-“Ah non! Le chinois m’assommerait!”
Yossi sentit qu’il allait le repousser, une sueur froide perla à ses tempes.
-“ Et qu’est ce qu’il te dira si il apprend que tu visites sa cave la nuit?”
-“Juda” fit Doubko suffoqué d’indignation. Mais il attira à lui sans ménagements le corps douloureux et trancha les liens de Yossi .Celui-ci clopinant, réunit des vivres, un équipement.
-“ Vl’a que tu le dévalises à ct’heure”constata le cosaque d’un ton geignard et il se mit de son côté, à entasser des bouteilles.
-“ Je vole rien, il me doit cet argent, c’est marqué dans le livre” répliqua le gosse en désignant l’étagère. Du coup le cosaque fit entendre un rire de crécelle
-“ Hi,hi ça c’est la meilleure tu crois qu’il te marque de l’argent?”
C’était vrai, le livre noir le laissait débiteur.Yossi le jeta à travers la pièce et furieux ajouta un fusil et des munitions à son paquetage.
“C’est pas malheureux “ronchonnait Doubko”tu vas t’échiner à trouver de l’or, alors Qu’avec un petit cul comme le tien....” et comme Yossi chancelant sous la charge gagnait la porte “En tout cas dis toi bien s’il te rattrape t’es mort.”

Chapitre 49

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



49


Le froid de la nuit le revigora. Doubko avait raison, il n’avait pas de temps à perdre.
Il se souvint des histoires de poursuites et de chasses de son grand père.
Il se dirigea ostensiblement vers l’aval de la rivière là où il y avait de nouveaux placers. Doubko ne le dénoncerait pas, pas tout de suite en tout cas, il devait d’abord cacher ses bouteilles, mais si il lui prenait plus tard l’envi de faire l’intéressant....Il avança le long de la rive puis traversa la rivière à un gué et marqua la suite de son chemin, puis il revint à reculons replaçant ses pieds dans ses traces et pénétra dans l’eau glaciale remontant le courant. Il en sortit loin en amont de la “ville” en balayant ses empreintes alors, alors seulement il se laissa aller à se cacher dans le feuillu d’un arbre. Le corps boulé sur sa fatigue et sa douleur comme n’importe qu’elle animal blessé.

Sur la rive du ravin les fleurs vibraient dans le vent d’été jusqu’aux bords d’horizons.
Il avançait lentement au cœur de la crevasse, attentif aux cassures du talus, scrutant le filet d’eau sur les galets polis ou ne brillaient que des luisances de soleil. Les pierres ramassées ne cachaient nul trésor au secret de leurs gangues. Cela faisait plus d’un mois qu’il pataugeait dans le lit de ruisseaux anonymes et la lassitude du doute patinait son esprit. Peut- être faisait il fausse route? Peut -être aurait il mieux valu se tourner vers la cohue des régions prospectées au risque d’y rencontrer le chinois?
Peut être ce désert était vraiment vide, et qu’il y usait ses forces et ses réserves pour rien? Il avait connu de ces épaves vieillies, venant mendier un verre en radotant les faux espoirs de leurs vies dans la cour du mongol.... Il avait décidé de se mettre à chasser pour économiser ses vivres.

Juste après le détour, dans une anse tranquille il aperçut un faon de renne à quelques mètres. Il le mettait en joue lorsqu’il sentit une présence se retourna. Le yacout était au-dessus de lui, sur le talus, la menace du harpon à tête d’os, légèrement relevé, à ses pieds son chien le poils redressé en crinière grondait doucement.
-“ Ce renne est à moi, de mon troupeau.”
Yossi rougit, abaissa son arme. Tout à coup les grondements de la chienne se changèrent en gémissements, elle pencha la tête faisant des grâces, c’était Ousky.
Il reconnut Aouak. Ils se dévisagèrent. Il y avait entre eux le souvenir d’une autre rencontre sur la route de la ville du temps où il portait les habits du cousin de Schonélé et de l’embarras qu’ils avaient ressenti l’un de l’autre. Ousky n’y tint plus, vint se frotter frétillante à ses jambes.
Yossi désigna le renne d’un mouvement du menton:
-“ Il faut le ramener au troupeau.”
-“ Il le faut” répondit Aouak
Ils se dirigèrent vers l’animal reprenant leur amitié où elle s’était interrompue.

Ils avaient regagné le campement du jour. Personne n’avait manifesté d’étonnement à le voir parmi eux.
-“Yossi va chasser au pays de l’ours” avait lancé Avouak en pénétrant dans la tente de peaux de renne. Son père s’était contenté de tirer sur son brûle-gueule, les yeux clignotants sous la fumée, les autres lui avaient fait place avec des rires de bienvenue et la mère lui avait tendu une bolée de soupe grasse.
Le troupeau transhumant vers le Nord avait laissé derrière lui la fourrure des arbres, maintenant il avait atteint le printemps de la taïga et progressait nonchalamment entre des lagunes de terre tigrées de taches de neige et de lacs d’eau de fonte où les bêtes parfois s’enlisaient. Il fallait alors les aider en pénétrant à leur suite dans la fange glacée pour lancer des lassos de tendons solides dans leurs bois et les haler en prenant garde de ne pas effrayer le reste de la harde, qui aurait pu s’emballer en un galop panique, catastrophique..L’animal s’arrachait par bonds lourds les yeux globuleux gonflés de peur. La plaine se bourrelait de bosses de lichens et de mousses, se recouvrait d’un tapis d’un vert profond emmaillé d’éclats de couleurs florales dans la ruée végétale d’une vie avide de printemps .Des myriades d’énormes moustiques tournoyaient; se posaient à la moindre halte recouvrant le corps des hommes et ils s’enduisaient de graisse pour leur échapper. Le vent ne cessait pas, mais se faisait aimable rebroussant le vert des plantes en modulations soyeuses. Le troupeau avançait de lui-même, glissant en avant attiré par l’odeur des pâtures nouvelles. Les loups eux même abandonnaient leur harcèlement entêté devant l’abondance de chasses plus faciles.

Chapitre 50

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



50


Puis ils arrivèrent au bord de la mer .Ce n’était qu’un chenal, le courant y charriait nonchalamment des blocs de glace entre des îles vertes. Des vaguelettes claires venaient faire un ressac de galets bruissants comme des billes. Le troupeau butta sur la rive. Les rennes, le cou tendu au ras de l’eau salée humaient les effluves venant des champs nouveaux et secouaient leurs ramures, agacés et inquiets. Les derniers arrivés poussaient derrière, curieux et pressés par les chiens. Les hommes criant des hululements d’encouragement firent claquer les longs fouets de tendons.
Une bête se mit à l’eau puis une autre alors la masse entière se jeta dans la mer. En un jaillissement d’écumes et les hommes pagayant dans leurs kayaks de peaux encadraient la forêt de ramures flottant, dansant sur l’eau, la forçaient à gagner l’île..

Les bêtes parquées dans l’île, il suffisait d’un ou deux gardiens pour les surveiller.
Les hommes libérés pouvaient s’adonner à la chasse et à la pêche au gré de leur fantaisie
Tout horaire était aboli le soleil se contentant de rougeoyer au ras de l’horizon avant de rebondir vers un nouveau jour. Les gens se reposaient, mangeaient quand bon leur semblaient. Autour d’eux la lande s’émaillait de fleurs, bruissait d’animaux avides de sexe et de nourriture. Les enfants couraient libres à la recherche de champignons et de baies au jus coloré, ou se roulaient avec des cris de joie dans l’eau froide et claire de la grève. La brise venant de terre chassait les nuages de moustiques vers la mer. De moment en moment d’une tente ou d’une yaramké une femme poussait le cri invitant à venir boire le thé et ceux qui l’entendaient venaient s’asseoir autour de la bouilloire
posée sur le feu, et allaient dehors choisirent leur repas sur le dressoir, où séchaient les poissons fendus et les viandes, coupant de leur couteau, la chair au ras de leurs lèvres.
Les troupeaux de morses et de phoques étaient arrivés dans les îles, couvrant les grèves de galets gris. Le brouhaha de leurs foules parvenait par bouffées à la surface de l’eau. Les hommes sortirent le grand umiak de peaux et les kayaks, partirent au rythme des pagaies. Yossi s’amusait à voir l’ombre frêle des esquifs glisser sur le bleu vert du fond de mer du chenal. Puis ils sortirent, dansèrent dans la houle du grand large
Ils abordèrent sous le vent, se rapprochèrent courbés en deux, puis s’accroupissant ils se confondirent avec les amas de roches noires. Le bruit des luttes des lions de mer et les cris de leurs ruts étaient tels que seuls les animaux les plus proches prirent conscience du danger, se dandinèrent en panique vers le rivage pour plonger dans le bouillonnement du ressac salvateur.
Ils revinrent souquant dur et chantant des actions de grâce aux Dieux marins et aux mânes des phoques tués. Les femmes et les enfants descendirent avec des cris de joie au-devant d’eux pour les accueillir sur la grève, avertis que la chasse avait été fructueuse. Et ils chantèrent et dansèrent longtemps autour des feux, en rythmant leur
liesse sur les larges tambourins dans l’odeur du sang et des graisses.

Les bouleaux nains lui venaient presque jusqu’aux genoux, la moire des vents ondulait jusqu’au doux du ciel gris, immense coupole sonore de lumière. Il traquait dans les ravines de la lande le renard à lourde queue et le chien devant lui reniflait, la truffe collée à la trace. Tout à coup le chien eut un jappement bref, dévia, tirant sur la lanière et l’entraîna au bord d’une cassure d’ou l’on découvrait brusquement un petit fjord. L’anse d’eau de mer était si claire que l’on voyait l’ombre des poissons glissant sur le chuchotis des cailloux roulant dans le ressac nonchalant et le corps de la fille sylphide blanche, les jeux d’algues de sa chevelure noire. L’abois la dressa inquiète, toute droite. Il semblait que l’argenté du paysage émana de son corps entièrement nu, vibrant dans le remous doux des vagues. Il y eut un instant ou tout se figea dans la tension de la surprise. Elle fut la première à le reconnaître, rosit, se rejeta à l’eau avec un rire qui la livra. .C’était Taïté la petite soeur d’ Aouak.
-“Viens Yossi viens l’eau est bonne!”

Chapitre 51

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



51


Elle riait encore dans les éclaboussures. Sans penser il descendit vers la grève ou il voyait le panier de baies noires, l’anorak et les leggings abandonnés.
-“ Déshabille toi, pot de terre! Que tu es!”cria t elle en l’aspergeant
Il avait soif tout à coup et faim
Il ne l’avait jamais vu nue. Dans ses fourrures, elle n’était encore qu’une petite fille au regard espiègle ..et maintenant ses petits seins arrogants pointés vers lui..Il arracha ses habits...

Longtemps après ils revinrent lentement en suivant le rivage. Le soleil en oblique allumait des luisances de couleurs dans l’écume des eaux. La chienne trottait devant eux, à son grés, de ci de là. Ils se tenaient par les doigts et Taïté balançait le panier de baies en babillant. Il était heureusement las, enfin disponible au bonheur de l’instant.
Le ressouvenir de la fraîcheur de l’eau glissant sur le corps tiède de la fille faisait surgir son sourire, qui renouvelait le rire de Taïté. Ils étaient si occupés l’un de l’autre que la voix d’Aouak les fit sursauter. Pourtant ils auraient du le voir depuis longtemps, silhouette noire, immobile sur le fond du ciel. Ils se figèrent à quelques pas les uns de l’autre .Awak les observait, son lance harpon aux longues hampes terminées par les os à la dentelure aigu à demi pointé.Ses yeux noirs, attentifs, avaient la dureté des agates. Pendant un moment on n’entendit que les cris apres des oiseaux
-“Aouak!” fit Taïté.Il y avait tant de bonheur dans son cri que son frère se mit à rire.
-“Je vois que la renarde a attrapé le chasseur!”
Un moment Yossi resta balourd comme étourdi, puis comme son ami venait à lui les bras ouverts, il haussa les épaules et tendit les bras, riant à son tour.
Alors ils se congratulèrent les uns les autres en se tenant par le cou. Puis ils revinrent ensemble vers le campement.

Le chamane tout ridé a lié leurs doigts sur la flèche en psalmoniant des incantations de sa voix grêle. Les ripailles et les danses scandées par les larges tambourins plats ont bien durées trois jours, tandis que les trouvères chantaient à tour de rôle le récit de la belle au petit nez et aux yeux noirs et du chasseur étranger, en sifflant dans les flûtes d’os.

Maintenant, ils sont loin, très loin, à des jours de tout campement. Taïté observe Yossi, qui à croupetons au creux d’une tranchée, choisit un caillou. Elle le regarde et elle l’aime, Elle sait qu’elle l’a aimé spontanément avec l’instinct profond d’un jeune animal qui ne se cherche point d’excuse, dès l’instant ou il était apparu, avec ses yeux trop larges, là bas, au bord de la glissade dans les marais du sud, alors qu’elle portait encore le poupon de son père. Elle l’aime même si, trompé par la diffraction de l’eau il rate encore souvent, maladroitement, les grands poissons qui tournent et s’éclipsent. Elle lui fait confiance et le suit en silence dans de grandes randonnées, étonnée de le voir abandonner des régions giboyeuses pour remonter des ravines vides en de vaines recherches qui le laissent mécontent et lorsqu’il s’abîme en des réflexions qui le rendent muet, morose, elle subit sans comprendre, attendant patiemment le retour de son sourire.
Elle l’aime entièrement, au présent, tout au bonheur de le voir et de le toucher.
Yossi casse la pierre, la rejette, déçu. Il sent dans son dos les regards de la petite fille et pense qu’elle a raison ;que les oies cendrées ont marqué dans le ciel lourd le signe de leur migration, que là bas les troupeaux de rennes ont du déjà reprendre le chemin de leur transhumance craignant les brusques tempêtes qui gèlent les veaux au flanc de leurs mères. Bientôt il fera sombre et froid dans la taïga...Mais il s’acharne, avec une rage furieuse.. Il anticipe la raillerie méchante des gens du Sud, lorsqu’ils le verront apparaître flanqué de cette petite sauvageonne dans ses fourrures et son bonnet de couleurs, leur rire avenir tinte à ses oreilles... Non il lui faut cet or. Il lui en faut beaucoup puisque seul, il les étouffera dans leur envie servile. Il reprend avec hargne sa quête le long du talus.

Chapitre 52

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



52


L’ourse déboula en avant dans la sente, balançant le mufle au ras du sol, roulant des épaules énormes. Au cri d’alarme de Taïté, l’animal fit face.Yossi atteignait son fusil lorsqu’elle chargea en grondant, tout à coup deux oursons, boules de poils espiègles roulèrent dans les pattes de la mère brisant son élan. Elle les écarta d’une tape et se dressa menaçante. Yossi sentait les poils de sa nuque se dresser, comme face à lui la crinière sur le dos de la bête ”Mais moi c’est de peur” songea Yossi. Il s’efforça de garder son calme, d’aligner soigneusement sa mire. “Elle est encore trop loin“.Il savait qu’il n’aurait qu’un seul coup à tirer ..Brusquement Taïté écarta l’arme, s’avança
lentement, l’ourse indécise de voir la fille les paumes tendues devant elle secouait la tête en grognant .Les deux femelles étaient face à face. Taïté continuait à exhorter à voix basse en une sorte de berceuse, alors le fauve se laissa retomber, laboura furieusement le sol de ses griffes énormes, puis se détourna, et emmenant ses petits disparue aussi subitement qu’elle avait surgi.
Yossi saisit Taïté par les épaules” Tu es folle” et la fille avec un petit sourire pour elle-même:”Les petits seraient morts pour sûr”
. Et comme il la regardait sans saisir le sens de ses paroles, tournant la tête, elle eut ce rire à la fois pudique et provocant qu’elle avait eu dans la lagune:”Il n’y a pas que les ours à avoir des petits.”
La nouvelle le fit frémir tel le premier coup de cognée ébranlant la stature du grand sapin. Il lui venait une révolte panique, l’envie de fuir. Il regarda machinalement autour de lui la taïga immense, morne et rase jusqu’à la coupole du ciel gris. Brusquement elle lui était étouffante prison. Il n’avait jamais saisi le définitif de son engagement. Les danses du chamane n’avait été pour lui que folklore, on ne se marie pas comme ça!Taïté lui coula un regard étonné. Il vint à elle, se pencha, scrutant le visage de la femme, espérant encore s’être trompé. Il y vit la transparence de joie et de fierté. Il l’attira à lui pour lui cacher ses yeux. Alors elle se mit à parler à toute vitesse. Le courant de son babil coulait sur lui sans qu’il chercha à en comprendre le sens. Il lui venait une haine, une envie de broyer, une panique de noyé sentant l’amer emplir sa bouche. Brusquement elle s’arrêta, sentant intuitive qu’elle était seule. Elle leva son visage .Il prit conscience du remous sale de crainte et d’incompréhension que son silence y faisait naître. Il la vit si dure et si frêle à la fois.
“Ah après tout “ pensa t il et il la souleva, la fit tournoyer et elle criait sa joie et son soulagement
Il se dit :“Maintenant il me faut vraiment cet or”


Le galop du vent avait surgi du bord de l’horizon rabotant a rebrousse poils les rugosités du sol. Tous les êtres vivants du grand Nord reconnaissant la colère du temps s’étaient tapis, aplatis au secret de leurs tanières. Seul Yossi l’ignorant étranger, arc bouté contre le souffle arrivant à plus de soixante miles à l’heure du fin fond des espaces libres, trébuchait aveuglé, essoufflé. Il faillit perdre sa femme et son chien. Taïte le rejoint, le plaqua de force dans un creux du terrain. Elle parlait vite, si vite qu’il ne saisissait de ses paroles à moitié rongées de vent que l’urgence de creuser la neige sous eux, d’imiter son chien qui a quelques pas d’eux fouillait hâtivement. Alors il obéit à Taïte et ils s’enfoncèrent dans la cavité, se serrèrent l’un contre l’autre, enveloppés dans leurs fourrures. Lorsque la neige se mit à tomber en gros flocons lourds, rageurs, elle poussa un cri de soulagement, espérant la chape qui les isolerait de la lame glaciale mugissante au-dessus d’eux. Combien de temps restèrent ils dans leur conque de glace? Dehors l’ouragan nivelait ses congères, glaçait les surfaces polies. L’oreille au guet, serrés l’un contre l’autre dans un temps immobile au fond de cette matrice obscure, ils cherchaient à deviner la glissade infernale de l’air à ses hurlants crescendos. Ils ne parlaient pas économisant jusqu’à leur souffle.

Chapitre 53

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



53


A sentir la douceur du visage de Taïté contre les fourrures au creux de son épaule Yossi se haïssait de ne pas avoir suivi ses conseils. Combien de fois avait elle suggéré qu’il était temps de revenir vers le camp? Combien de fois lui avait elle rappelé que les rennes devaient déjà avoir repris leur transhumance vers le sud? Il n’en avait eu cure, entraîné chaque fois par le mirage vide de la prochaine ravine.
Et voilà qu’il s’était laissé piéger!L’entraînant avec lui, à cause de lui .Dehors le vent avait effacé jusqu’au souvenir de leur existence. Personne ne pourrait venir à leur recherche. D’ailleurs qui pourrait venir? Les autres devaient être loin déjà, appliqués à emmener le troupeau en fuite vers les forêts plus clémentes. La faim surgit bientôt s’agrippant au creux de leurs ventre. Ils avaient perdu la notion du temps. Très longtemps après, ils émergèrent du fond de leur terrier, le froid était intense.Un soleil au ras d’horizon allongeait leurs ombres sur les plages blanches. Leurs voix résonnaient sans écho. A leurs appels leur chien se dégagea péniblement, secoua la poudre de neige imprégnant sa fourrure. Il fallait fuir d’urgence, avant qu’une nouvelle tempête ne les fige dans le cristal des glaces. L’espace entier avait changé de visage .Sous le ciel lourd, les repères emmitouflés de neige fraîche étaient difficiles à reconnaître. Ils se fiaient à leur chien pour éviter de s’enfoncer brusquement dans des trous de poudre blanche. Les flaques d’eau cachées sous une glace frêle leurs étaient chausses trappes traîtresses. Ils mirent deux jours à regagner le camp. Entre les îles, l’eau grise déferlait sur la plage en un ronflement puissant, constant. Yossi s’arrêta. L’emplacement était vide. Ça et là quelques épaves de l’été: un mat sifflant dans le vent, quelques huttes abandonnées enfoncées le dos rond dans la tourbe, une barrière d’os de baleine et de parures de rennes toute poudrée de verglas. Ils ne leurs restaient plus de vivres. Brusquement il songea à la vieille Salloé rythmant sur son tambour sa voix grêle psalmodiant des histoires de la Grande Faim qui avait réduit les gens à se dévorer les uns les autres, alors que tous, autour d’elle, festoyaient au retour des chasses dans l’odeur des grillades et des graisses.Taïté passa devant lui, se dirigea vers le mat s’agenouilla face à un tumulus qu’elle se mit à dégager de sa fourrure de neige. Elle eut un cri de triomphe en découvrant la bâche de cuir protégeant les quelques vivres qu’on avait laissé à leur intention, un traîneau léger, et les fourrures de la chasse de Yossi. Elle riait toute heureuse de ne point s’être trompée et Yossi eut un sourire gêné d’avoir douté.

Ils essayaient de progresser rapidement allongeant les étapes. Yossi devant, tassait la neige sous ses raquettes rudimentaires. Taïté maintenait et dirigeait le traîneau que le chien tirait de toutes ses forces. Le vent du nord semblait les pousser devant lui comme il chassait les débris de neige en volutes de froid. Au soir, ils dressaient une bâche de cuir entre eux et la bise, au matin, ils se dégageaient de la tente à demi écroulée sous le poids de la congère nocturne. Enfin ils atteignirent les premiers arbres torturés par les vents puis l’orée de la forêt, se mirent à relever ça et là les traces du passage des rennes.
A présent la certitude de les rejoindre rendait leur effort plus facile.

Chapitre 54

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



54


Vers le milieu du jour, ils suivaient le bord d’une cassure profonde, lorsque leur chien se figea, les crocs découverts, le poil hérissé. Sur l’autre rive il y avait un bivouac. De grands molosses se mirent à aboyer furieusement. Deux hommes se rapprochèrent de la cassure, les invitant en russe avec de grands gestes à venir les rejoindre.Yossi allait répondre lorsqu’il sentit la main de Taïté sur son bras.
“Les brigands ”souffla t elle
Il avait entendu parler de ces bandes de charognards qui trouvaient plus facile et plus simple de traquer l’homme sur le chemin du retour que de chasser l’ours ou la martre.
Pourtant ils semblaient amicaux. Il hésitait encore quand un cavalier sur un petit cheval sibérien à longs poils se rapprocha: il reconnut Vassily. Alors il entraîna Taïté vers le couvert des arbres. Les autres comprenant que c’était raté, crièrent des jurons en déchargeant leurs armes qui firent gicler la neige à leurs pieds.
Il croyait déjà leur avoir échappé dans la profondeur du bois lorsqu’il entendit au loin la voix des grands dogues et sut qu’ils avaient trouvé un passage et que maintenant, ils les prenaient en chasse. Il ne sentait plus le froid .La sueur coulait aux coins de ses paupières, baignait son corps entier. Le souffle de son effort cognait et sifflait contre ses côtes. Il avait essayé d’embrouiller ses traces mais toujours les grands molosses avaient fini par renouveler leurs appels sur ses talons. Il reprenait sa course la peur au ventre, tel les grands cerfs sentant venir l’hallali, chaque fois il les entendait encore plus prés. Il perdait du terrain. Ils allaient finir par l’atteindre. La bouffée de haine qui lui vint balaya tout autre sentiment. Il fit glisser le ballot de fourrures dégagea son fusil, d’un signe il enjoignit à Taïté de continuer. Il allait lui gagner un temps précieux et il leurs en ferait payer le prix.Taïté secoua la tête, le tira en avant. Il comprit qu’elle ne laisserait pas seul .Il voulut s’alléger, se débarrassa d’un charge mais elle lui fit reprendre le ballot de fourrures
“Attends attends on a encore le temps..”
Maintenant elle marchait devant. Il la suivait de mauvais gré sachant que les autres gagnaient sur eux. Pensant de toutes façons :il faudra arriver à en découdre. Tout à coup il comprit que Taïté faisait un grand cercle revenant couper leur propre piste loin en amon. Lorsqu’ils croisèrent leurs traces, le bruit des chasseurs étaient tout proche.Taïté sortit de sa charge quelques de fourrures .Elle courut loin en avant sur leur ancien passage, sema les fourrures comme si elles s’étaient échappées d’un paquet, puis revenant auprès de Yossi
“Viens montons dans les arbres”
Ils grimpèrent, hissant péniblement leurs ballots et le traîneau. Les autres étaient si prés maintenant que l’on pouvait discerner leurs paroles. Elle redescendit encore une fois se chargea de son chien, s’assit sur une fourche muselant la bête de ses mains.
Leurs poursuivants apparurent entre les branches .D’abord la meute s’étranglant au bout de leurs laisses que deux grands cosaques jurant et pestant retenaient difficilement le corps arqué en arrière, puis Vassily sur son poney poilu enfin le reste de la bande en un groupe serré .Dans les bras de Taïté le chien se débattait, il réussit à grogner. ”C’est fichu”pensa Yossi et il arma son arme, ajusta Vassily. Sous l’arbre les dogues eurent une hésitation, tournant en jappant leur impatience.
“Qu’est ce que c’est?”Fit l’un des bandits désignant les fourrures sur la piste. Pour toute réponse ils se mirent tous à courir. Ils riaient maintenant retenant les chiens de peur qu’ils ne lacèrent les peaux.
“Allez mes faucons! Si ils perdent leurs plumes ils n’en ont plus pour longtemps!” les pressa Vassily.
Ils disparurent au détour de la piste.
Yossi sauta au bas de son arbre. Il ne fallait pas perdre de temps, les autres finiraient bien par découvrir qu’ils tournaient en rond, surtout avec les traces de ce maudit cheval.
“Taïté”
Elle ne descendait pas
“Taïté”

Chapitre 55

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



55


Le corps du chien tomba de branche en branche. Elle l’avait poignardé pour l’ empêcher d’aboyer.
“Taïté”
Elle descendit enfin, dégringola plutôt. Il la saisit. L’agonie de la bête l’avait maculée de sang, elle pleurait, reniflant comme une petite fille. Elle s’agenouilla prés de la dépouille murmurant les prières d’excuses que les eskimos murmurent pour apaiser les mannes des bêtes chassées. Yossi chargea le corps du chien sur le traîneau puis s’attelant seul il entraîna Taïté remontant les traces premières pour aller bifurquer loin en aval sur un plan glacé qui ne garderait pas les signes de leur passage.
La route fut longue entre les arbres drus. Ils avançaient jour après jour, attelés dans les traits, avec la crainte d’entendre à nouveau la chasse, et le traîneau surchargé, non guidé ballottait et versait souvent au gré d’une pente. Enfin ils rejoignirent la sente des troupeaux, quelques jours après ils débouchèrent à l’orée de la forêt. Devant eux tout le paysage familier, les isbas sous leurs housses d’hiver, les corbeaux tournoyant au son des cloches autour du bulbe vert de l’église, en bordure des marais gelés, le camp de la horde. Le sourire revint enfin aux lèvres de la petite sauvageonne. Déjà des silhouettes s’arrétaient entre les” yarangas” et des enfants se mirent à courir à leur rencontre

C’est quelques jours plus tard que Taité se plia en deux sur la douleur de son ventre.
Les vieilles repoussèrent Yossi hors de la tente et le shamane amena ses concoctions d’herbes, ses incantations et ses grelots. Dehors Yossi frémissait à chaque plainte.

Dans la cuisine la servante assistante du médecin agitait des casseroles. Le docteur Pavlov déposa un flacon de brandy à portée de sa main, présenta ses pantoufles à la fenêtre de mica du poêle, songea que c’était une chance d’en avoir finit avec les consultations pour la journée. Il s’apprêtait à allumer son cigare quand les coups frappés à sa porte le firent sursauter. La servante maugréant des imprécations courut ouvrir. En voyant apparaître sur son seuil cet adolescent dans ses fourrures indigènes la colère rougit les oreilles du praticien. La violence du tambourinage lui avait fait croire à une urgence importante.
“Qui a t il?” fit il rogue.
“Venez !Vite!Elle va mourir” répliqua Yossi essouflé d’avoir couru.
Le docteur le jaugea d’un oeil torve.”Tu es quoi?”
Yossi tendit une peau de zebeline. Pavelovitch déposa son cigare, approcha ses bottes.
“Où est elle?”
“Au campement”
“Quel campement? Chez les yakouts?” Le médecin laissa retomber ses bottes
“Amène la moi demain, Crois moi elles ont la peau dure”
Il voulut prendre la fourrure,Yossi preste la ramena dans son dos.
“Il faut venir maintenant.”
Vexé le “bon “ docteur se mit en colère “Fiche moi le camp Nom de Dieu!! J’ai dit
demain. Pour qui te prends tu?”
Il le repoussa sans ménagements.
Dans le noir Yossi ne savait que faire. Il aperçut la lumière de Mihael.

Mihael, le comte Mihael, réussit à amener le docteur et malgré la réticence desYakouts, il avait ausculté la malade mais il ne put que constater l’avortement.

Taïté épuisé dormait.Ils conversaient à voix basse, à la lueur dansante des braises du foyer
“Tu crois qu’elle serait mieux dans ma maison?”
“Ils ont repris ta maison”
“Comment? c’est ma maison!!”
Mihael eut son sourire narquois.:”C’est la maison allouée au banni Abraham et tu n’as pas payé les loyers...Ils ont mis quelqu’un à ta place..Tes affaires sont chez moi”
La pipe de Mihael rougeoyait doucement.
“Tu as décidé d’être un yakout?”
“J’ai décidé de faire beaucoup d’argent et de leur montrer à tous?.”
“Voilà une bonne décision “ rit Mihael “et comment penses tu la réaliser?”
Yossi ouvrit un ballot, les fourrures glissèrent soyeuses devant son ami.
“Elles sont vraiment très belles..Sur la frontière chinoise ou à Moscou elles valent
sûrement un bon prix..mais ici...”
“Quoi ici?”
“A qui comptes tu les vendre? Au comptoir? Au polonais? Ils t’en donneront un prix pour rire.”
“Alors j’irai chez quelqu’un d’autre”ragea Yossi
“Qui? Crois moi ils s’entendent tous comme larrons en foire. D’ailleurs ils n’ont pas le choix, comprends Yossi, ils payent une bonne redevance au Tsar notre petit père et ils sont les seuls à avoir le droit d’acheter des fourrures en Sibérie, ensuite ils s’entendent sur l’argent qu’ils laisseront au chasseur. C’est ainsi que cela ce passe dans le Saint Empire chrétien orthodoxe. Tu connais beaucoup de chasseurs millionnaires? Non, celui qui gagne c’est celui qui a la licence..Peu importe quelle licence celle des terres, du sel ou des fourrures..”
La bouilloire mijotait doucement sur son feu de tourbe. Une main de fer serrait la gorge de Yossi. Il revoyait devant lui le masque de son grand père sortant du comptoir.

Chapitre 56

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



56


Les yeux fixés sur le rougeoiement des braises il passait en revue les ressources de la Sibérie sans en trouver une de libre. Mihael prit une tranche de saumon fumé la porta à sa bouche” Fameux ton poisson”Yossi en reçut comme une décharge électrique.
“Les poissons “fit il d’une voix étranglée qui suspendit le geste de Mihael.Yossi revoyait la brume basse sur l’estuaire là bas dans le nord, le bouillonnement rouge des grands poissons remontant le courant poussés par la loi de l’espèce sans se soucier du carnage perpétré par les oiseaux, les bêtes et les gens.
“Les poissons ! Il a quelqu’un qui a la licence pour les poissons?”
Mihael le regarda le filet de viande toujours à ses lèvres.
“’::Tu comprends ils remontent la rivière par milliers!”
“Toi tu es bien le petit fils de ton grand père...Ça ne va pas être façile. Qui voudra te parler? Et ou trouveras tu l’argent?”Mihael observait le désarroi et le durcissement du visage de l’adolescent
“Ah bah “fit il tout à coup “on va toujours essayer, je pourrai toujours revenir sculpter des saints dans mon isba.”

Ils étaient partis le mois suivant.
Pendant des heures et des jours Yossi ballotté au grés des boggies avait regardé la fumée noire se coucher sur les champs de neige, tandis que Mihael engoncé dans le coin du compartiment s’efforçait de lire. Ils avaient poussé les paquets de fourrures sous les banquettes et ils ne s’éloignaient qu’à tour de rôle. Aux stations la voix lacinante des camelots courait le long des portières proposant collations et verres de thé bouillant.
Peu à peu les villages se faisaient plus serrés, mieux installés sur leurs champs. Certaines localités imposaient à Yossi une reconnaissance brumeuse sans qu’il puisse se souvenir vraiment pourquoi leurs noms étaient restés dans sa conscience. Puis ils franchirent des ponts interminables et ce fut autour de Michael de repousser son livre en reconnaissant des paysages qu’il saluait de son drôle de sourire.

Fin de la première partie

 
Built and designed: Roger Derhy
Accueil - C.V. - Livres - Livre en ligne - lectures - Activités - Liens - Contact - grain du sud - envrac - hiver - dechirures - emile - saga - montagne